La Shoah

Aux origines du génocide

L'entreprise d'extermination des juifs d'Europe (1941-1945), est l'aboutissement de l'idéologie raciste et antisémite (dico) développée par Hitler, Führer de l'Allemagne. Elle se déroule en pleine guerre mondiale, tandis que l'Allemagne hitlérienne et ses alliés combattent le monde entier. Il va porter à son paroxysme la rupture des Européens avec les valeurs chrétiennes, humanistes et philosophiques qui ont fait la grandeur de leur civilisation.

Le génocide des Juifs (note) européens résulte d'un extraordinaire retournement de situation si l'on veut bien songer qu'en 1914, l'Allemagne et l'Autriche étaient considérées comme les pays européens les plus tolérants envers les juifs et qu'au début de la Première Guerre mondiale, les juifs américains prirent même leur parti contre la Russie tsariste (note).

André Larané

Humiliation d'un Juif dans le ghetto de Lodz, en Pologne, en 1941-1943

Question de mots

Depuis la Seconde Guerre mondiale, historiens et sémiologues discutent des termes les plus justes pour désigner l'extermination des juifs d'Europe.

- Solution finale :
Cet euphémisme, traduction de l'allemand « Endlösung », a été inventé par les nazis et ne saurait être employé que dans le cadre d'une étude historique.

- Génocide :
Dès 1945, l'Organisation des Nations Unies a officialisé le terme de génocide pour qualifier le meurtre planifié d'un groupe d'êtres humains sans autre motif que leur appartenance à ce groupe. Ce terme générique s'applique bien entendu à l'extermination des juifs d'Europe, mais il peine à représenter toute la spécificité et l'ampleur sans équivalent de ce crime.

- Hourban :
En Israël a été alors suggéré le terme «  Hourban  » (ruine en hébreu), mot théologique employé pour la destruction du premier et du second Temple. Mais ce terme est aujourd'hui abandonné car il suggère l'idée qu'à la phase de destruction peut succéder une phase de reconstruction.

- Holocauste :
Le terme «  Holocauste  » se réfère à un sacrifice religieux dans la religion judaïque. Certains chrétiens assimilent la mort du Christ à un holocauste pour la rédemption de l'humanité et ce terme employé pour désigner l'extermination des juifs peut donner à penser que ce crime avait une finalité supérieure ! Les juifs auraient donc souhaité qu'il disparaisse. Hélas, le feuilleton américain Holocaust (1978) l'a durablement enraciné dans la culture anglo-saxonne.

- Shoah :
Le terme biblique « Shoah » a commencé d'être utilisé dans les années 1960. Il désigne une destruction de type naturel ou fatal. Rachi ( ?), un remarquable exégète juif qui vécut à Troyes au XIIIe siècle, l'a traduit faute de mieux par « brouillard » et cette traduction exprime bien l'une des caractéristiques de l'extermination des juifs : les victimes, les témoins passifs de la tragédie et même beaucoup de bourreaux ignoraient la nature et le sens des événements. Ceux-ci n'en étaient que plus terribles ! Le terme a été popularisé en Europe par le film de Claude Lanzmann, Shoah (1984) et figure aujourd'hui dans la plupart des communications israéliennes.

Hitler et les juifs

Adolf Hitler est le premier coupable de l'extermination des Juifs. Dès 1920, à son initiative, le petit parti nazi dont il a pris la direction projette d'attribuer aux Juifs le même statut qu'aux étrangers et de favoriser leur émigration.

Dans Mein Kampf (« Mon combat »), le livre qu'il écrit en prison en 1924 pour décrire son itinéraire et exposer son projet politique, le futur Führer explique qu'il est devenu un « antisémite fanatique » à Vienne, avant la guerre. Mais il s'agit d'une reconstruction biographique. À  Vienne, en effet, il fréquentait sans scrupule des juifs qui lui achetaient ses aquarelles. C'est seulement en 1919, suite à la défaite des Puissances centrales, que son antisémitisme est apparu et devenu véritablement haineux.

Hitler, comme beaucoup d'Allemands, a été déstabilisé par le contraste entre une élite juive citadine, parfaitement enracinée dans le pays, et une forte minorité de réfugiés en provenance de Pologne ou de Russie, démunis et ne parlant que le yiddish. Jalousant les premiers, méprisant les seconds, oublieux du courage et de la loyauté des combattants juifs dans les tranchées, il rejette la responsabilité de la défaite sur la « juiverie internationale ».

Selon lui, les Juifs aux commandes de l'économie auraient poussé les responsables politiques à demander l'armistice : il n'est que de voir Walther Rathenau, un Juif, ministre des Affaires étrangères dans le gouvernement de Weimar ! 

Ils auraient aussi encouragé les ouvriers à faire la révolution, comme en Russie, afin d'anéantir le peuple allemand. Les Juifs n'étaient-ils pas majoritaires parmi les dirigeants de l'odieuse et éphémère République des Conseils (Räterepublik), à Munich, au printemps 1919 ? En France et dans les pays anglo-saxons, les Juifs auraient usé de leur influence pour entraîner les gouvernements contre l'Allemagne et l'Autriche.

Toutefois, s'il s'épanche dans Mein Kampf sur ses sentiments antisémites, Hitler ne dit rien du sort qu'il réserve aux Juifs, une fois qu'il serait au pouvoir. En 1928, il renouvelle le souhait de ne tolérer les Juifs en Allemagne « que comme des étrangers ».

Sauf en tordant les mots, on ne peut trouver dans Mein Kampf un projet d'extermination physique des Juifs. Hitler ne conçoit pas en effet de tuer tous les Juifs de la Terre, y compris ceux d'Amérique ou d'Afrique du Sud ! Il se satisfait donc de la perspective de chasser le demi-million de Juifs qui peuple l'Allemagne. Mais il oublie au passage que sa politique de conquête placera en son pouvoir les millions de Juifs polonais et soviétiques, sans possibilité de les chasser comme les précédents.

Ainsi va-t-on aboutir à la mise à mort de six millions d'âmes, par un processus que l'historien Martin Broszat a appelé d'une formule mémorable, la « radicalisation cumulative » : quand une décision débouche sur une crise, il s'ensuit une décision plus radicale encore. En effet, tous les dirigeants nazis le savent : en politique, il est une qualité que leur Führer prise plus que tout : le radicalisme. L'exemple le plus flagrant est la crise alimentaire du ghetto de Lodz, dans l'été 1941, qui a amené un fonctionnaire nazi à se dire que la solution la plus « humaine » serait d'exterminer les Juifs inaptes au travail !...

La montée progressive de l'antisémitisme

Quand Hitler prend le pouvoir, peu de gens prêtent attention à ses foucades antisémites et même l'on peut dire que certains juifs allemands ne voient pas d'un mauvais oeil l'arrivée d'un homme à poigne à la tête de l'État.

Après la journée de boycott des magasins juifs organisée le 1er avril 1933, les nazis réduisent soudain la pression. Quarante mille juifs, agités de mauvais pressentiments, quittent néanmoins l'Allemagne pour d'autres États européens entre février et juin 1933. Le gouvernement allemand conclut par ailleurs un accord avec l'Agence juive pour encourager l'installation des Juifs allemands dans la Palestine sous mandat britannique, avec leurs avoirs. 60 000 environ saisissent cette opportunité, non sans regret. 

Une partie des exilés reviendront dans la mère patrie au cours des années suivantes cependant que la grande majorité des Juifs allemands supporteront les brimades et les exactions jusqu'à la dernière extrémité, au nom d'un optimisme mal placé et par amour de leur patrie.

C'est que le régime nazi fait bonne figure dans un premier temps, tout en consolidant son emprise sur la société allemande. Le 20 juillet 1933, il conclut un concordat avec le Saint-Siège. Surtout, il signe à la surprise générale un traité d'amitié avec la Pologne le 26 janvier 1934, laissant croire chacun à la perspective d'une décennie de paix.

En 1935, brutal changement de ton. Les lois antisémites de Nuremberg, principalement destinées à interdire les unions mixtes entre « Aryens » et Juifs, font monter la pression.

Des nazis obligent un enfant juif à écrire le mot Jude (Juif) sur un mur. Vienne, Autriche, mars 1938 (crédit photographique : Mémorial de la Shoah/CDJC)Les nazis pratiquent dès lors un antisémitisme de plus en plus brutal sans toutefois organiser des meurtres systématiques : exclusion des Juifs de toutes les fonctions un tant soit peu importantes, interdictions professionnelles, pogroms etc. Leur objectif est de les pousser à l'exil, autrement dit d'obtenir une Allemagne judenrein, « vidée de ses Juifs » (dico).

Dans l'Autriche, sitôt après son annexionEichmann se montre d'une redoutable efficacité pour expulser les Juifs après les avoir forcés à se dépouiller de leurs biens. Dès avril 1938, Hermann Göring, en charge des affaires économiques, étend ses pratiques à l'ensemble du Reich dans le cadre d'une politique d'« aryanisation », pour à la fois accélérer l'expulsion des Juifs et remplir les caisses de l'État avec leurs biens.

Sollicités par les nazis de trouver une «  solution  », les Occidentaux se réunissent à Évian en juillet 1938 mais c'est pour étaler leurs réticences à accueillir les candidats à l'exil (crainte du chômage...), ce qui déclenche l'ironie du Führer.

Toutefois, l'antisémitisme et le bellicisme désormais affichés sans vergogne par les nazis sont encore loin de faire l'unanimité parmi les Allemands...

Le régime se radicalise

Après les accords de Munich, au grand dépit de Hitler, beaucoup d'Allemands se réjouissent publiquement de ce que la paix a été in extremis sauvegardée. Le Führer, qui est, lui, déterminé à faire la guerre, souhaite reprendre la main.

L'occasion se présente avec un pogrom d'une extrême violence qui voit beaucoup d'Allemands basculer du côté du Mal. Ce pogrom, qui se déroule dans la nuit du 9 au 10 novembre 1938 - « NovemberPogrom » -, a été baptisé avec ironie « Nuit de Cristal » par les badauds berlinois par allusion aux nombreuses vitrines cassées.

À la fin 1939, 450 000 Juifs ont déjà émigré. Mais il en reste encore 300 000 dans le Grand Reich, y compris en Bohême-Moravie. 

Hitler pense en finir avec eux en les réinstallant à Madagascar ! L'idée ne scandalise pas outre-mesure les contemporains ; Staline n'a-t-il pas créé aux confins de la Mongolie une pseudo-République du Birobidjan pour ses propres Juifs ?

Dès novembre 1938, le nouveau ministre des Affaires étrangères Joachim von Ribbentrop a sondé son homologue français Georges Bonnet sur la possibilité de racheter la grande île de l'Océan Indien, alors colonie de la France.

Jusqu'en 1941, sous l'autorité de Reinhard Heydrich, chef des services de sécurité, et d'Eichmann, responsable du « Bureau central pour l'émigration juive », un groupe de travail va réfléchir au moyen de convoyer les Juifs jusque dans l'océan Indien.

Vers l'extermination

Le 30 janvier 1939, tandis que se fait jour l'imminence d'un conflit généralisé, le Führer évoque pour la première fois en public, devant le Reichstag (Parlement allemand), à l'occasion du sixième anniversaire de sa prise de pouvoir, le projet d'exterminer les Juifs et non plus seulement de les chasser, cela dans l'hypothèse où ils menaceraient son projet politique : « Si la juiverie internationale devait réussir, en Europe ou ailleurs, à précipiter les nations dans une guerre mondiale, il en résulterait, non pas la bolchevisation de l'Europe et la victoire du Judaïsme, mais l'extermination de la race juive ».

Aucun auditeur ne prend à la lettre le propos, d'autant que tout semble réussir au Führer avec l'occupation sans coup férir de la Bohême-Moravie, de la Pologne puis de la France.

- dépeçage de la Pologne :

Le traitement de la Pologne occupée s'avère très vite kafkaïen. C'est ainsi qu'Eichmann suggère de pousser les Juifs restants à émigrer vers les alentours de Nisko, près de Lublin, dans une région particulièrement inhospitalière.

Au printemps 1940, la Prusse-Occidentale (autour de Dantzig) ainsi que le Warthegau (autour de Poznan et Lodz) et la Haute-Silésie (autour de Katowice) sont intégrés au « Nouveau Reich » avec l'objectif de les germaniser au plus vite. Quant au reste de la Pologne, autour de Cracovie, Varsovie et Lublin, elle est constituée en un « Gouvernement général », avec vocation de récupérer tous les Polonais et les Juifs restants.

Il s'ensuit un désordre imprescriptible avec des échanges croisés d'Allemands, de Polonais et de Juifs, sous la férule des SS. Les premiers se voient attribuer les appartements et magasins enlevés aux Polonais, les autres se voient livrés à eux-mêmes dans le « Gouvernement général » dirigé par Hans Frank, installé tel un seigneur médiéval dans le château de Cracovie.

Le 25 mai 1940, sur instruction de Hitler, le chef de la SS Himmler organise dans la Pologne occupée un « triage racial  » en restreignant l'enseignement secondaire aux enfants « racialement purs ». Il s'agit de réduire les Polonais tant catholiques que juifs à l'état d'esclaves, avec ce commentaire : « Aussi cruel et tragique que soit chaque cas particulier, une telle méthode est la plus douce et la meilleure si l'on refuse, par conviction profonde, la méthode bolchevique de l'élimination physique d'un peuple comme contraire à la germanité et impossible » (note). Ce propos montre que Himmler a déjà envisagé à cette date l'hypothèse de l'élimination physique d'une race (Juifs ou Polonais) mais qu'un reste de scrupule moral le dissuade de passer à l'acte.

Même réflexion chez son acolyte Heydrich à l'été 1940, rapportée par l'historien Édouard Husson : « Les Juifs sont nos ennemis vu notre conception de la race. Nous devons les éliminer. Une extermination biologique serait cependant indigne de l'Allemagne comme nation de haute culture. Après la victoire, nous demanderons par conséquent aux puissances ennemies de faire servir leur flotte à l'envoi des juifs et de leurs effets à Madagascar » (note).

- vers la « ghettoïsation » :

La tonalité change au printemps 1941, quand sombre le rêve hitlérien d'une alliance avec l'Angleterre et la France contre les Soviétiques et que l'Allemagne, au contraire, se retrouve en guerre contre l'Angleterre de Winston Churchill et l'URSS de Staline. « Plus l'Allemagne remporte des succès militaires, plus le nombre de Juifs s'accroît dans les territoires qu'elle domine », écrit l'historien François Bédarida. Le gouvernement allemand doit renoncer au projet « Madagascar ».

Himmler songe à regrouper les Juifs de l'Est dans des « réserves » autour de Lublin, dans le Gouvernement Général (ex-Pologne sous occupation allemande). Cette démarche reçoit un début d'application avec la ghettoïsation, à commencer par la ville de Lodz. Elle est officiellement justifiée par le souci de protéger les Juifs contre le typhus ! De fait, elle vise à accélérer la disparition des Juifs en exposant ceux-ci à la famine et aux exactions de toutes sortes.

Mais elle s'avère à son tour rapidement impraticable après Barbarossa (22 juin 1941). « Avec l'invasion de l'URSS, qui risque encore de gonfler ce chiffre, il s'agit de briser le cercle vicieux. La réponse, c'est la politique d'extermination : une politique calculée, planifiée et impitoyablement exécutée », note François Bédarida (note).

Premiers massacres de masse

À l'été 1941, lorsqu'est déclenchée l'opération « Barbarossa » contre l'URSS, la Schutzstaffel (SS) constitue quatre Einsatzgruppen (« groupes mobiles d'intervention » sur le modèle de ceux qui ont déjà sévi contre les opposants et les résistants en Autriche et en Pologne. Le A, au nord, compte un millier d'hommes, les autres de 600 à 700.

Ils ont mission de traquer les résistants et les francs-tireurs potentiels à l'arrière des lignes allemandes. Pour plus de sécurité, ils fusillent préventivement les commissaires politiques du parti communiste et... les « Juifs au service du Parti ou de l'État » en âge de combattre.

Un  groupe mobile d'intervention ou Einsatzgruppen à Kraigonev, en 1941

En juillet 1941, tout semble sourire aux Allemands et Staline songe même à des pourparlers de paix avec Hitler !

Mais à l'arrière des lignes, on commence de s'interroger sur le sort des familles juives dont le chef de famille a été exécuté. Que faire de ces fardeaux ? Avec l'encouragement tacite mais non formel de leurs chefs Himmler et Heydrich, qui multiplient les visites d'inspection sur le terrain, les Einsatzgruppen étendent le massacre à l'ensemble de la population juive des territoires soviétiques.

Himmler lui-même assiste à l'une de ces fusillades de masse le 15 août 1941 à Minsk. Ébranlé par le caractère traumatisant de l'opération, il ordonne de chercher d'autres méthodes de tuerie. Le Dr Albert Widmann, lieutenant SS, suggère alors aux Einzatgruppen l'asphyxie par les gaz d'échappement d'un camion, une méthode déjà employée avec « succès » contre les handicapés mentaux.

Dans le même temps, dans le ghetto de Lodz, dans le Warthegau, en proie à la disette, les responsables allemands se demandent que faire des Juifs devenus inaptes au travail. « La solution la plus humaine ne serait-elle pas de les exterminer ? » écrit le SS Rolf-Heinz Höppner à Adolf Eichmann.

On va s'y atteler d'autant plus vite qu'à Berlin, Hitler, convaincu que la victoire sur Staline n'est plus qu'une question de semaines, décide de précipiter le transfert vers l'Est des derniers Juifs allemands. Il faut pour cela faire de la place dans les ghettos, en premier lieu celui de Lodz où s'éteignent à petit feu 164 000 Juifs polonais. Ainsi se met en place progressivement un processus d'extermination systématique.

Les massacres par balles, souvent filmés et photographiés par les bourreaux SS eux-mêmes, prennent une dimension apocalyptique, comme à Babi Yar (Kiev) : 33 000 victimes en deux jours, les 29 et 30 septembre 1941. Ils ne sont pas sans conséquence sur le psychisme et l'équilibre des bourreaux, si durs que soient ces derniers. Même Himmler est sujet à un malaise en assistant à une exécution. Les SS et leurs supplétifs sombrent dans l'alcoolisme (la gnôle aidant à supporter les tueries), dans la dépression et parfois le suicide.

Le commandant d'un Einsatzgruppe qui a participé précédemment, en Allemagne, à l'élimination par le gaz des handicapés mentaux, étend la méthode aux Juifs, au début en les asphyxiant avec les gaz d'échappement d'un camion. Il s'ensuit qu'à la fin de l'année 1941, 300 000 à 400 000 Juifs, hommes, femmes et enfants, ont déjà été assassinés de différentes façons sans qu'aucun projet planifié d'extermination n'ait encore été mis en oeuvre.

Le génocide et la guerre

À ce moment-là, dans les plaines russes, la Wehrmacht piétine devant l'arrivée de l'hiver et la résistance des partisans. La défaite se profile à Stalingrad. D'autre part, les États-Unis entrent en guerre contre l'Axe qui réunit l'Allemagne, l'Italie et le Japon.

Appréhendant une nouvelle défaite après celle de 1918, le Führer éprouve le besoin d'engager totalement le peuple allemand à ses côtés. Alors prend forme le projet d'extermination totale des juifs d'Europe. Ce sera la « Solution finale de la question juive » (en allemand : Endlösung der Judenfrage).

Au vu de quelques correspondances de chefs nazis, il semble, selon différents historiens, que Hitler ait validé avec Himmler le principe d'une extermination systématique des Juifs le 9 novembre 1941, au cours d'une réunion privée.

Ses aspects logistiques sont définis lors de la fameuse réunion de Wannsee, le 20 janvier 1942. Eichmann écrit dans son compte-rendu de la conférence : « Désormais, à la place de l'émigration, la nouvelle solution, avec l'aval préalable du Führer, est l'évacuation des Juifs vers l'est (...). Au cours de la solution finale de la question juive en Europe, seront à prendre en compte environ 11 millions de Juifs... ». Prudent, il se garde d'évoquer par écrit une élimination physique des Juifs.

Outre son caractère inhumain et dément, ce projet a pour les militaires l'inconvénient d'employer des moyens de transport qui seraient plus utiles sur le front soviétique. Mais l'antisémitisme l'emporte sur le sens pratique chez Hitler et ses acolytes.

Foin d'empirisme ! Ils mettent sur pied une gigantesque organisation de type industriel qui va conduire à la disparition en moins de quatre ans d'un total de six millions d'innocents. Avant tout conçue pour exterminer les juifs d'Europe, elle va aussi être dirigée contre les Tziganes, du moins ceux qui sont restés fidèles au nomadisme (plusieurs dizaines de milliers de victimes), et même contre les homosexuels, tombés en défaveur au milieu des années 1930 dans les milieux nazis.

C'est ainsi qu'à l'est de Minsk (Biélorussie), les Einsatzgruppen poursuivent sans faillir les fusillades à ciel ouvert jusqu'en 1944. Du côté occidental, à l'ouest de Cracovie (Pologne), les nazis prennent davantage de précautions pour ne pas heurter de plein fouet l'opinion publique : ils mettent en place une puissante organisation logistique au centre de laquelle figurent des camps de travail forcé et des camps d'extermination dont Auschwitz est le cruel symbole.

À l'automne 1941, Himmler et Heydrich prennent le parti de vider les ghettos des grandes villes polonaises du Gouvernement Général. C'est l'opération Reinhardt qui conduit à la création des premiers camps voués uniquement à l'extermination : Belzec (mars 1942), Sobibor (mai 1942), Treblinka (juillet 1942), ainsi que Majdanek, près de Lublin (décembre 1941). Les victimes sont asphyxiées au gaz d'échappement et brûlées dans la forêt. 

À l'automne 1942, tirant parti de leur expérience, les nazis mettent en place chambres à gaz (Zyklon B) et fours crématoires à Auschwitz, camp de concentration et de travail devenu camp d'extermination.

Entrée du camp d'Auschwitz

Des simples citoyens aux SS en passant par les soldats de la Wehrmacht, beaucoup d'Allemands se compromettent peu ou prou dans cet indicible crime. Environ 100 000 y sont directement associés dans un rigoureux fractionnement des tâches (recensement, regroupement, convoyage, élimination...) qui donne à chacun une perception limitée de sa responsabilité. L'historien Raul Hilberg a pu justement qualifier cette opération de « crime bureaucratique ».

Parmi les peuples assujettis aux nazis, beaucoup de gens se laissent aussi entraîner à des actes impardonnables comme l'a rappelé le procès de Maurice Papon. Notons toutefois que le dévouement de nombreux Français, y compris dans l'administration, permettra aux deux tiers des juifs d'échapper à la mort (au lieu d'un cinquième seulement dans les Pays-Bas d'Anne Frank) comme le montre l'historien Alain Michel (82Malgré le secret dont elle est entourée, l'immense entreprise d'extermination des juifs est rapidement connue à l'étranger. Mais l'opinion démocratique se refuse jusqu'au bout à y croire tant les faits paraissent invraisemblables.

Genèse de l'antisémitisme nazi

Les mesures antisémites de Hitler ne sont pas issues brutalement du néant. Elles sont le résultat d'un long processus qui a conduit de l'antijudaïsme médiéval à l'antisémitisme moderne.

Les chrétiens du Moyen Âge reprochaient aux juifs leur appartenance au « peuple déicide » mais les intégraient volontiers en leur sein lorsqu'ils choisissaient de se convertir. À la veille de la Grande Guerre (1914-1918), c'est encore en Allemagne que les israélites d'Europe se sentent le mieux intégrés ! Tout change avec la Grande Guerre et l'effondrement des valeurs religieuses traditionnelles. « L’effondrement de la foi chrétienne est nécessaire à la diffusion de l’idéologie antisémite moderne », observe l'historien Emmanuel Todd (L'invention de l'Europe, 1999).

L'antisémitisme hitlérien naît de la rencontre de deux mouvements d'idées, aussi pernicieux l'un que l'autre :
• d'une part l'antisémitisme d'essence socialiste et nationale qui fait du Juif le symbole du capitaliste cosmopolite et apatride,
• d'autre part le darwinisme social, une perversion de la théorie de la sélection naturelle de Charles Darwin.

L'antisémitisme se répand à la fin du XIXe siècle en Europe. Les milieux nationalistes, socialistes et laïcs qui dénoncent le pouvoir de l'argent, exaltent les vertus des classes laborieuses et pratiquent le culte de la Nation, opposant cette dernière au cosmopolitisme judaïque et bourgeois, à l'universalisme chrétien ainsi qu'à la royauté, qui transcende les identités nationales. La banque Rothschild, présente à Londres, Paris, Vienne et Francfort, devient pour les nationalistes comme pour les socialistes le symbole vivant du juif cosmopolite qui suce le sang des peuples. Karl Marx lui-même, bien qu'issu d'une famille de rabbins, multiplie dans ses ouvrages les incises injurieuses à l'égard des juifs.

Dans le même temps, sous l'influence du darwinisme social, il paraît légitime aux Européens « de progrès » que les êtres les plus faibles disparaissent et laissent la place aux êtres les mieux armés pour survivre, au nom de la sélection naturelle. Cette démarche scientiste s'avère en totale rupture avec l'éthique chrétienne qui avait jusque-là dominé en Europe.

À partir de 1928, dans le canton de Vaud, en Suède, au Danemark... des gouvernements européens classés comme progressistes permettent à l'administration de stériliser d'office les personnes simples d'esprit ou handicapées sans que cela choque le moins du monde l'opinion éclairée. Hitler, en Allemagne, édicte à son tour des lois similaires contre les handicapés. Il suffit ensuite au Führer d'étendre les lois d'exclusion aux Juifs, considérés d'une certaine manière comme des handicapés de la nationalité. Au début de la Seconde Guerre mondiale, les nazis ne se contentent plus de stériliser les handicapés mais entreprennent de les exterminer. Aussitôt après vient naturellement le tour des Juifs.


Publié ou mis à jour le : 2020-01-26 11:33:36

 
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