Les leçons d'une pandémie

2020, le monde qui vient (ancienne version)

31 janvier 2021. L'année 2020 apparaîtra aux historiens du futur comme un tournant majeur dans l'Histoire européenne et tout particulièrement dans l'Histoire de France. Il sera sans doute aussi d'une toute autre ampleur que les précédents du fait de ses aspects démographiques (baisse de la natalité, hausse de l'immigration).
D'un point de vue européen et français, notre analyse est sans nul doute pessimiste, mais ce pessimisme n'est-il pas le préalable à un éventuel sursaut (note) ?

Si l'on excepte la pandémie de Covid-19, officialisée par un communiqué de Pékin à l'OMS le 31 décembre 2019, l'année 2020 ne s'est illustrée par aucun événement proprement exceptionnel. Mais les réactions des États à la pandémie n'ont plus laissé aucun doute sur les nouvelles lignes de force géopolitiques et les fractures continentales. Le plus important tient dans le décrochage brutal de l'Union européenne par rapport aux pays riverains de la mer de Chine.

Ainsi que l'a montré l'historien Gabriel Martinez-Gros, nous sommes arrivés à la fin des « Deux-Cents Glorieuses » qui ont vu la planète accomplir un bond sans précédent en économie comme en démographie : la population mondiale, qui a été multipliée par 10 depuis 1800, va entamer une décrue dès avant la fin du siècle, au prix d'un vieillissement massif des pays industrialisés ; quant à la croissance économique à 2% ou davantage, elle relève du passé, n'en déplaise à nos gouvernants qui espèrent résorber la dette avec le « retour de la croissance ». À quoi pourrait ressembler l'avenir qui se profile ? C'est ce à quoi nous réfléchissons ci-après.

987-2020 : il était une fois la France

Les grands États européens - la France, l'Angleterre, l'Allemagne... - sont nés aux alentours de l'An Mil, sur les décombres de l'empire carolingien, ultime avatar de l'Empire romain d'Occident. La France elle-même émerge pour de bon avec le couronnement d'Hugues Capet en 987.
Épargnés par les invasions et les vagues migratoires - une exception planétaire entre l'An Mil et le XXe siècle -, les Européens ont grandi ensemble, dans un grand brassage des idées et des populations. Génération après génération, ils ont donné force de loi à leurs coutumes et, ainsi, bâti des sociétés dans lesquelles chacun savait ce qui était licite et ce qui était illicite. Les chapitres des monastères ont inventé ou réinventé la démocratie : un homme, une voix. Assidus au travail, tant manuel qu'intellectuel, les moines ont valorisé l'étude et le travail, que les autres civilisations réservaient aux femmes, aux esclaves et aux miséreux... Ainsi est née notre civilisation, à nulle autre pareille.
2020 pourrait signer son acte de décès, à l'issue d'un tête-à-queue amplifié et accéléré par la pandémie.

Une démocratie mal en point

La pandémie de Covid-19 a mis à nu la faillite de l'État, l'impuissance de l'exécutif, l'inexistence du législatif et les lourdeurs de la haute administration. Tous les États occidentaux ont été peu ou prou affectés par ces maux, naviguant au jugé entre les écueils d'un virus mystérieux. La France figure parmi les plus affectés, avec une paralysie de tous les échelons, du chef de l'État aux directions régionales.

C'est le président Macron qui, en mars 2020, impose le confinement sans oser suspendre le premier tour des municipales, ou encore, en décembre, limite à 30 personnes l'assistance aux offices religieux, dans les cathédrales aussi bien que dans les chapelles de village. C'est encore lui qui, en janvier, en plus d'une myriade d'administrations et de comités voués à la pandémie, demande à une assemblée de citoyens tirés au sort d'en débattre. Ce sont les ministères et leurs directions qui tardent à commander des masques, interdisent aux vétérinaires de participer aux campagnes de dépistage et vaccination, oublient de planifier les campagnes de vaccination, etc. Ce sont aussi les policiers et les gendarmes qui verbalisent les particuliers pour une attestation de sortie mal remplie ou une randonnée non autorisée dans un coin désert de leur campagne.

Ces mesures, même les plus absurdes (attestations de sortie) ont été étonnamment bien acceptées par les citoyens, dont on peut craindre qu'ils soient prêts pour la « servitude volontaire ». Chacun dénonce l'impéritie des agents de l'État mais se garde de mettre en cause le chef de l'État. Comme sous l'Ancien Régime, le monarque républicain, bien que doté d'un pouvoir quasi-absolu, ne saurait être tenu responsable des fautes de ses subordonnés. Signe des temps, l'exécutif ne s'est même pas cru obligé de les soumettre à l'approbation des parlementaires, lesquels vont de renoncement en renoncement. Le pouvoir législatif suit docilement les directives de la Commission européenne et, comme à l'époque de Louis XV, se plie aux injonctions des magistrats (Conseil d'État et Cour européenne) qui n'en finissent pas de tordre le droit au gré de leurs humeurs et de l'air du temps, au lieu de simplement veiller à son respect (note).

Le droit, qui devrait puiser sa légitimité dans la durée, est plus instable et imprévisible que jamais (note). Les réseaux sociaux - ou réseaux virtuels - concourent à cette instabilité par des campagnes vindicatives qui étouffent le débat public et la réflexion. Ces réseaux virtuels, qui connaissent tout de nos vies, de nos opinions et nos habitudes, menacent qui plus est notre liberté. C'est la double peine pour les citoyens européens qui se voient espionnés et rançonnés par des sociétés privées de droit américain. Au moins les Russes et les Chinois ont-ils quant à eux la consolation d'être soumis à des réseaux sociaux sous surveillance de leur propre gouvernement.

Nous nous éloignons ainsi des fondements de la démocratie. Celle-ci est supposée reposer sur un Peuple Souverain (du latin superanus qui signifie « au-dessus ») qui s'exprime et agit par la voix de ses élus et ne saurait avoir personne au-dessus de lui. On peut, comme Lacordaire (« Entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur, c'est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit »), s'affliger du recul de la démocratie représentative, de la loi et du droit au profit du consommateur-roi. Ou bien s'en féliciter, comme les néolibéraux, épigones du président Ronald Reagan (« l’État n’est pas la solution à notre problème ; l’État est le problème »).

La France en voie de déclassement

Dans un pays, la France, qui était encore au siècle dernier à la pointe de l'innovation, tant dans la littérature et les arts que dans les sciences et les techniques, les confinements successifs ont révélé l'asthénie du secteur culturel et du secteur économique, écrasés par les géants américains et chinois. Le gouvernement s'est beaucoup soucié de relancer la vente de chinoiseries  par les hypermarchés et Amazon (électronique, vêtements, bibelots, quincaillerie, jouets, etc.). Tant pis pour la balance commerciale. Mais il n'a jamais envisagé de maintenir les musées ouverts et s'est beaucoup fait prier pour réouvrir les librairies, en dépit de risques sanitaires bien moindres que dans les grandes surfaces.

Les confinements ont porté le coup de grâce à beaucoup de commerces et de salles de spectacle de centre ville, dans les bourgs mais aussi dans les métropoles et même au coeur de Paris. Ils ont étranglé la vie associative et réduit les échanges au premier cercle de la famille et des amis. Les réseaux virtuels et Netflix ont pris le relais. C'est une nouvelle atteinte au maillage de villes et de villages hérité du Moyen Âge, déjà affecté par la pression du tout-automobile, la rurbanisation et la désindustrialisation.

Dans les années 1990, les entreprises hexagonales marquaient partout des points sur leurs concurrentes étrangères. Puis, les Européens ont adopté sans précaution la monnaie unique et, dans le même temps, la Chine a été admise dans l'OMC (Organisation Mondiale du Commerce) tout en conservant le contrôle de sa monnaie. Il s'en est suivi en Europe une « machine infernale » qui a fait diverger les économies, creusé les déséquilibres et détruit le tissu industriel sur lequel reposait la prospérité commune (note). Nous en sommes arrivés à ce que la France, pays européen le mieux doté par la nature, va devenir dans les prochaines années déficitaire dans le secteur agro-alimentaire. Une contre-performance inimaginable dans les siècles précédents.

Le déclassement économique de la France va de pair avec son déclassement éducatif. Quand les enfants des milieux populaires n'ont plus de débouchés que dans les emplois de services, qu'a-t-on besoin de leur offrir une éducation de qualité ?

La baisse du niveau éducatif s'inscrit cruellement dans les classements internationaux. Mais elle n'épargne pas les enfants des classes moyennes. Elle est le fruit amer de nos renoncements. Sous le prétexte d'épargner de trop grands efforts aux enfants des classes populaires ou issus de l'immigration, nous avons réduit à rien dans les écoles primaires les exercices de lecture et de mémoire qui stimulent l'intelligence. Il n'y a dès lors plus que les enfants d'enseignants et de cadres qui accèdent aux grandes écoles d'ingénieurs et aux facultés de médecine, car eux seuls peuvent bénéficier de ces stimulants, dans leur environnement familial. Tant pis pour les autres.

Faut-il s'en étonner ? La « fuite des cerveaux » n'est plus limitée à quelques sujets d'exception comme au XXe siècle. Chaque année, ce sont désormais plusieurs dizaines de milliers de jeunes scientifiques qui s'en vont bâtir leur avenir outre-frontières, à l'image d'Emmanuelle Charpentier, Prix Nobel de chimie 2020. En conséquence de quoi, EDF n'arrive pas à recruter les techniciens et ouvriers qualifiés requis pour ses centrales de nouvelle génération et Sanofi et l'Institut Pasteur s'avouent inaptes à produire un vaccin anti-covid. Dans le même temps se multiplient les emplois improductifs, qui ne produisent rien qui soit de nature à financer nos importations (coursiers, vigiles, ménagères, etc.) comme dans l'ancienne URSS ou les pays sous-développés... [Suite de l'article]

L'Europe hors-jeu

À la remorque des États-Unis et de la Chine pour les vaccins et même les masques, l'Union européenne s'est divisée comme jamais, face à la pandémie. Elle s'est montrée tout juste capable de « faire tourner la planche à billets » en permettant à la Banque centrale européenne de racheter les dettes des États auprès des banques et de restituer l'argent aux États, sans vision sur le futur. Au sein de la zone euro, la pandémie a encore élargi le fossé entre l'ancienne zone mark et les « pays du Club Med », dont la France, les premiers s'en sortant moyennement.

Les classes dirigeantes brûlent d'envie d'enterrer les États-Nations démocratiques et de confier le pouvoir à une oligarchie de gens réputés sérieux pour mener enfin la politique de leurs souhaits. En atteste le mauvais sort fait au référendum sur le traité constitutionnel, en 2005, en France et aux Pays-Bas. En atteste aussi le manque de visibilité sur les décisions des instances et des cours de justice européennes. Les taux d'abstention en hausse continue (58,4% aux municipales de juin 2020 en France) témoignent de la crise de la démocratie représentative. 

La tentation impériale évoquée par l'historien Gabriel Martinez-Gros pourrait déboucher sur une Europe non-démocratique, soucieuse par-dessus tout de préserver la liberté des échanges et les recettes fiscales qui s'ensuivent, résolument ouverte et pacifiste. Pacifiste, on l'a encore constaté en 2020 quand le président turc a impunément défié les dirigeants européens dans la mer Égée et dans le Caucase, en Arménie.

Les Européens du XXIe siècle ont sacrifié leur souveraineté à une unité de façade. En matière de défense, ils s'en remettent totalement aux États-Unis, maître d'oeuvre de l'OTAN. La France, seul État de l'Union à posséder un siège permanent au secrétariat des Nations Unis et une force de dissuasion nucléaire, n'exclut pas de se défaire de l'un et l'autre. En matière militaire comme en matière commerciale et économique,  les Européens tirent à hue et à dia avec des objectifs opposés.

L'union fait la force, a-t-on coutume de dire. Oui, à condition que tout le monde aille dans la même direction. C'est tout le contraire dans l'Union européenne. Les Français n'ont d'yeux que pour l'Afrique. Les Polonais sont prêts à tous les accommodements avec Washington pour être protégés de Moscou. Les Suédois rétablissent le service militaire dans la crainte de l'ogre russe. Les Allemands ne veulent se fâcher avec personne et surtout pas avec les Russes dont ils convoitent le gaz naturel. Mais ils doivent composer aussi avec les Américains qui menacent d'étrangler les entreprises qui participeraient à la construction du gazoduc russe.

Pire que l'allégeance militaire à Washington, la soumission des Européens au droit américain témoigne de leur perte de souveraineté. La « toile d'araignée mondiale » (web) tissée par la Silicon Valley n'a jamais aussi bien mérité son nom. Depuis une à deux décennies, les autorités américaines en usent pour espionner leurs alliés, y compris la chancelière Angela Merkel. Ils en usent aussi pour enquêter sur les entreprises concurrentes des leurs et les condamner à des sanctions disproportionnées au nom de motifs arbitraires ou simplement illégaux comme la dénonciation du traité avec l'Iran.

En 2014, un petit juge américain a permis à des « fonds vautours » de faire plier l'Argentine. Plus près de nous, on ne compte plus les banquiers et les industriels qui ont payé des dizaines de milliards de dollars pour ne pas être évincés du marché étasunien ou pour tout simplement échapper à la prison comme Patrick Kron, Pdg d'Alstom, qui a finalement cédé son entreprise à General Electric contre un gros paquet de dollars (ou d'euros). Le président Biden, dont la campagne a été essentiellement financée par Wall Street, poursuivra sur la voie protectionniste amorcée par Obama et amplifiée par Trump, traitant ses alliés comme Athènes traitait les siens, au sein de la Ligue de Délos, avant la guerre du PéloponnèseAmerica first !

Les fiascos du Brexit, de la frontière nord-irlandaise et des vaccins anti-covid donnent du crédit à notre hypothèse d'un effondrement de l'Union européenne en 2024 ! À cette date, l'Union aura vécu aussi longtemps que l'Union soviétique, une autre construction idéologique hors-sol... L'avenir qui se profile est celui d'une Europe vassalisée à l'intérieur d'un Empire occidental dirigé depuis la Maison Blanche, un Empire d'autant plus imprévisible qu'il est à bout de souffle et craint de perdre sa prééminence face à la remontée de la Chine à la première place qui a été la sienne jusqu'au  XVIIIe siècle.

Un monde apaisé mais vieux

Vu de Pékin, d'Ankara, de Kampala ou de Moscou, il est peu probable que la démocratie à l'occidentale fasse encore rêver tant est grand le désordre européen, pour ne rien dire du désordre étasunien. L'Asie produit désormais plus de la moitié de la richesse mondiale et les riverains de la mer de Chine savourent l'efficacité supérieure de leurs systèmes socio-politiques face à la pandémie, que ces systèmes soient autoritaires (Vietnam, Chine) ou démocratiques (Corée, Taiwan, Japon).

Nous sommes restés fidèles à notre conception eurocentrée héritée de l'époque pas si lointaine où les Européens dominaient et éblouissaient le monde par leurs succès scientifiques, industriels, culturels et aussi militaires, jusqu'à représenter plus de 25% de l'humanité (7% aujourd'hui). Nous persistons à croire que le reste du monde nous admire et compte sur nos humanitaires et nos french doctors pour le sortir de la peine et de la pauvreté, comme au bon vieux temps où les disciples de Jules Ferry s'en allaient « civiliser les races inférieures ».

La réalité n'est plus celle-là. Le monde n'a plus besoin d'Europe ! Le Moyen-Orient et l'Afrique gèrent leurs affaires sans elle, mise à part la triste équipée française au Mali. C'est avec les Chinois que traitent les Africains. C'est entre eux et avec les États-Unis que discutent Israël et les Arabes. C'est entre les Russes et les Turcs que se règle le sort de l'Arménie. Si le Vieux Continent disparaissait demain dans les flots, les 92% restants de l'humanité s'en apercevraient à peine. Seuls en pâtiraient les émirs du Golfe, avec moins de royalties, ainsi que les riches Chinois(es), privé(e)s de Porsche et de Chanel N°5.

Les États-Unis ne s'intéressent à l'Europe que pour prélever leur tribut par le biais des redevances versées aux opérateurs internet. Quant aux Chinois, ils ont bâti avec leurs voisins du Pacifique une sphère de coprospérité qui les rend autosuffisants. Cela explique l'âpreté des Allemands qui veulent encore pouvoir écouler leurs voitures et leurs machines-outils aux États-Unis et en Chine et sont prêts pour cela à tous les compromis sur le dos de leurs partenaires européens. 

Au demeurant, il faut nous en réjouir, le monde est aujourd'hui globalement paisible. Les répressions de masse affectent moins de 1% de la population mondiale (Ouïghours, Corée du nord) et, depuis le début du XXIe siècle, les guerres font moins de victimes que jamais ! En Afghanistan, Irak, Syrie, Éthiopie, Arménie... quelques milliers de personnes sont mortes en 2020 du fait de conflits armés. Si peu nombreuses qu'elles soient, ces morts violentes sont, certes, douloureuses. Mais que dire, alors, des dizaines de milliers de personnes victimes de la criminalité mafieuse dans certains pays latino-américains ? La guerre en Afghanistan (37 millions d'habitants) a fait près de 5000 victimes en 2020 et la criminalité au Mexique (126 millions d'habitants) 35 000, soit, en proportion, deux fois plus. Nous avons désormais moins à craindre des guerres conventionnelles que de l'effondrement des structures étatiques, jusque dans les banlieues françaises.

Ce nouvel équilibre est appelé à durer une ou deux générations, jusqu'à la fin du siècle mais pas au-delà. C'est ce que nous disent les tendances démographiques, en complète rupture avec le modèle rassurant mais obsolète de la « transition démographique ». Depuis cinquante ans, la fécondité est en forte baisse dans tous les pays du monde sauf en Afrique noire. Les Chinoises avaient en moyenne en 1970 près de 6 enfants (autant que les Nigériennes d'aujourd'hui). Elles n'en ont plus aujourd'hui que 1,68, loin du seuil de 2,1 indispensable au simple renouvellement de la population.

Les pays de la mer de Chine et les pays occidentaux s'orientent vers un indice de fécondité de 1 à 1,5 enfant par femme (0,98 en Corée en 2018). Cet indice chute en France comme ailleurs (1,82 hors Mayotte, en 2019) et ce n'est pas fini : sous l'effet de la pandémie et de l'angoisse générée par les confinements, l'ensemble des pays industrialisés connaît une brutale diminution du nombre de naissances qu'il sera très difficile de rattrapper. C'est du jamais vu dans l'histoire de l'humanité. Avec des conséquences qui dépassent l'entendement, comme le montre le raisonnement suivant, à la portée de chacun d'entre nous :

L'Italie, qui a un indice de fécondité déjà proche de 1 enfant par femme, passera de 400 000 naissances en 2020 à 200 000 naissances dans 30 ans, quand les bébés d'aujourd'hui auront l'âge d'engendrer, et à 100 000 naissances dans 60 ans, en 2080, quand viendra le tour des petits-enfants. Autant dire que le peuple qui a donné le jour à Michel-Ange et Raphaël aura alors quasiment disparu. Pour ne rien arranger, à cette échéance, les 400 000 bébés d'aujourd'hui amorceront leur entrée dans le grand âge et il y aura alors au moins quatre fois plus de gens de plus de 60 ans que de jeunes de moins de 20 ans (au lieu d'un pour un aujourd'hui). Bonjour l'ambiance... Dans cette projection, nous avons supposé l'absence d'immigration, celle-ci ne pouvant venir que de la seule région en croissance démographique, l'Afrique. Notons que le Niger, autrefois insignifiant, compte déjà en 2020 un million de naissances !

Si l'on en croit les projections des Nations Unies (note), il est déjà acquis que l'immense Chine verra sa population baisser avant 2030. Elle tombera de 1,4 milliard d'habitants à 1 milliard à la fin du siècle, avec une forte prépondérance de vieillards et, fait aggravant, de vieillards de sexe mâle. Car la Chine, comme l'Inde et quelques autres pays asiatiques, pratique l'avortement préventif des fillettes indésirables, de sorte qu'à la naissance, on a 118 garçons pour seulement 100 filles au lieu de 105 à 106 garçons au naturel. Cette violence sexiste augure mal de l'avenir. Avec une population toujours plus vieille et déclinante, déséquilibrée du point de vue des sexes, il est inconcevable que la Chine puisse longtemps poursuivre son ascension.

L'Union européenne n'est pas mieux armée avec ses 450 millions d'habitants et un indice de fécondité moyen de 1,56 enfants par femme (2019). Sa population native, issue du vieux socle indo-européen arrivé il y a 5000 ans, est appelée à être divisée par deux d'ici la fin du siècle comme on l'a vu de l'Italie. En l'absence de nouvelles migrations et à défaut d'un rebond de la fécondité, son territoire (4 millions de km2) sera alors deux fois moins dense que l'Afrique subsaharienne toute proche (22 millions de km2), laquelle pourrait compter quatre milliards d'habitants en 2100, soit huit à dix fois plus. L'Europe échappera difficilement à une poussée migratoire massive venue de cette dernière.

On constate d'ores et déjà les difficultés d'assimilation des nouveaux arrivants en France. Ces difficultés ne feront que croître du fait qu'il y aura de moins en moins de jeunes natifs pour transmettre les codes sociaux et la langue du pays d'accueil. Entre les soins de santé de vieillards toujours plus nombreux et l'assistance aux familles d'immigrants en mal d'intégration, il sera illusoire de maintenir notre bien-être et nos valeurs, sauf à imaginer un choc quasi-révolutionnaire comme l'Histoire en offre (rarement) la surprise. 

Épilogue

Dans nos pays industrialisés, prolonger la vie est devenu plus important que la transmettre. Face à la pandémie de Covid-19, les Églises elles-mêmes sont demeurées muettes. Elles ont manqué à leur mission qui est de donner du sens à la vie et de préparer chacun à l'inéluctabilité de la mort. C'est pour cela que nous débordons d'attentions pour les têtes chenues jusqu'à en priver les bébés à naître. C'est pour cela que nous organisons nos existences autour de satisfactions fugaces et de produits ineptes. C'est pour cela enfin que tous nos beaux discours sur l'écologie sonnent creux, face à un appétit de consommation qui pousse jeunes et vieux à brûler chaque année un peu plus les énergies fossiles mais aussi extraire les minerais du sous-sol et polluer l'environnement. Remédier au dérèglement climatique ? Certes, mais pas au prix de mon iphone, mon SUV, mon home cinema, etc.

Le XVIIIe siècle a été celui de la France, le XIXe de l'Angleterre, le XXe des États-Unis. Le XXIe sera celui de la Chine mais en définitive, c'est l'Afrique noire qui est appelée à tirer son épingle du jeu, du moins celle qui s'étire le long du golfe de Guinée et jusque sur la côte orientale (la partie sahélienne, de la Mauritanie à la Somalie, reste fortement handicapée par le statut d'infériorité des femmes et une fécondité immaîtrisée).

Au XXIIe siècle, au terme d'une expansion entamée il y a 5000 ans quelque part entre le Mont Cameroun et le delta du Niger, les peuples noirs constitueront vraisemblablement 40% de l'humanité (et plus de la moitié des naissances), une prépondérance jamais observée à ce jour dans aucun groupe humain. Réfractaires à l'american way of life et au productivisme occidental, il leur reviendra peut-être d'inventer un nouveau monde, plus sobre et plus durable que le nôtre. Les tensions racialistes de 2020 (Black Lives Matter) reflètent ce sentiment diffus du basculement à venir (note).

André Larané
Publié ou mis à jour le : 2021-03-10 15:57:52

 
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