Jules Verne considérait Benjamin de Tudèle comme le meilleur géographe du Moyen-Âge. Il tenait son grand ouvrage, Sefer Massa’ot (le « Livre des voyages ») pour « un monument important de la science géographique au milieu du XIIe siècle ».
Dans ce manuscrit, Benjamin de Tudèle décrit les communautés juives de son époque, qui sillonnent les routes commerciales de l’encens, des perles ou de la soie, ainsi que les itinéraires des grands pèlerinages chrétiens.
Sans en être conscient, il mentionne également un phénomène climatique ayant joué un rôle déterminant dans le renouveau médiéval (XIe-XIIIe siècles). Ce phénomène, dont l'importance n'a été pleinement reconnue qu’à notre époque, est aujourd’hui dénommé par les historiens « Optimum climatique médiéval ».
Le départ du grand voyage
Originaire d’Espagne et issu de la communauté juive séfarade, Benjamin Benyonah quitte sa ville natale de Tudèle, en Navarre, au printemps 1166. Il entreprend alors un périple à la rencontre des communautés juives qui le mènera jusqu'aux rivages de l'Inde, voire aux confins de la Chine.
Grâce à son pont traversant l'Èbre, Tudèle, connue sous le nom d'Al-Tutili en hébreu et en arabe, était, au cours de la première moitié du XIIe siècle, une ville-étape importante pour les pèlerins en route vers Saint-Jacques-de-Compostelle. Bien que majoritairement musulmane, sa population comptait également un tiers de juifs relativement prospères ainsi que des mozarabes, chrétiens vivant sous domination musulmane.
C’était la cité natale du grand poète juif Juda Halevi, l’auteur du Sefer Hakouzari, le « Livre du Khazar » ou « Livre de l'argumentation pour la défense de la religion méprisée » et du rabbin Abraham Ibn Ezra. Pérégrin entre Rome et Oxford, cet érudit fut le principal transmetteur de la science grammaticale judéo-andalouse en Europe chrétienne.
Le voyage de Benjamin de Tudèle se situe entre la deuxième et la troisième croisade, à une période relativement favorable pour les communautés juives d'Europe et d'Orient qui ne subissent guère de persécutions.
Nous sommes alors au cœur de l’optimum climatique médiéval qui a duré entre 950 et 1250. Appelé aussi réchauffement climatique de l'An Mil ou « embellie » de l'An Mil, cette phase s’est traduite, selon les historiens Emmanuel Le Roy Ladurie (note) et Pierre Alexandre (note), par des températures plus favorables à l’agriculture avec des étés secs et chauds et des hivers moins froids.
Cette période douce concourt à une forte croissance démographique et économique en Europe et au Moyen-Orient. Les Vikings, tirant profit des richesses issues de leurs conquêtes, renforcent leur expansion. Originaires pour la plupart de Scandinavie, ils ont parcouru les mers et fondé des États.
De la Normandie au Groenland, leur influence s’étend alors jusqu'en Méditerranée, où ils vaincront les Arabes et les Byzantins, s'établissant en Sicile et dans certaines îles grecques.
Parallèlement, le commerce mondial connaît un essor considérable, à l'exception de l'Afrique du Nord, qui se referme sous l'influence des Almoravides et Almohades.
La situation évolue à la fin du XIIIe siècle. Des hivers plus rigoureux et des étés capricieux compromettent les récoltes et favorisent l’extension de la peste noire bubonique qui se transforme en peste pulmonaire.
Les communautés juives d’Europe et d’Afrique du Nord en subissent les conséquences tout comme les populations chrétiennes et musulmanes. Elles n'en sont pas moins accusées d’empoisonner les puits, notamment en Catalogne, dans le sud de la France, en Italie, et particulièrement dans les grands ports méditerranéens visités par Benjamin.
Le 13 mai 1348, en pleine Peste Noire, le quartier El Call Juderia ou Juiverie de Barcelone est pillé. Dans toute l’Europe, plusieurs dizaines de milliers de juifs sont assassinés lors de multiples pogroms (dico).
Provence, Toscane, Italie, Constantinople, Égypte...
Benjamin de Tudèle parcourt quotidiennement entre 20 et 40 kilomètres, les juifs ayant rarement la possibilité de voyager à cheval ou en charrette. Il emprunte les routes utilisées par les pèlerins et les croisés.
Il passe ainsi par la Provence, décrit Narbonne, Montpellier, Arles, Marseille avec sa Vallée juive, la Valle Judaica; s’embarque pour Gênes, alors ville de pirates, où il ne rencontre que deux familles juives : les frères Bensalim, originaires de Ceuta, protégés par les Génois en raison de leur rôle en tant que traducteurs - interprètes. Les marchands juifs ne pouvaient quant à eux séjourner plus de trois jours dans cette ville.
Il se rend de là à Lucques, une cité libre en Toscane située à 20 kilomètres de Pise. Cette ville s’est développée grâce au commerce et sa prospérité s’est accrue avec la production de soie, résultant des liens étroits entretenus par la communauté juive avec celles de Samarcande et Boukhara.
Ces relations permettent aux juifs de s’enrichir et d'accueillir des sages et des érudits dans leurs écoles et yeshivas (centres d'études de la Torah et du Talmud). Plus tard, aux alentours de 1280, Dante Alighieri passera une partie de son exil à Lucques, où il se liera d’amitié avec le poète juif Immanuel ben Salomon appelé Immanuel de Rome.
En Italie du sud, Benjamin de Tulède découvre des communautés dont les traditions et les coutumes rappellent celles qu'il a laissées derrière lui en Navarre, en Aragon et en Catalogne. Et lorsqu'il rejoint les îles grecques, qu'il s'agisse des îles Ioniennes ou des Cyclades, c'est à Thèbes qu'il choisit de s’attarder. Cette ville est réputée pour ses soyeux, que Roger de Sicile fit capturer après 1146 pour introduire l'industrie de la soie en Occident.
En route vers Constantinople, il s’arrête à Thessalonique, qui deviendra, après l’expulsion des juifs d’Espagne en 1492, le cœur du monde séfarade. Il traversera également Gallipoli, où avaient trouvé refuge des rabbins érudits et des traducteurs, tels ceux de la famille Tibbon originaires de Lucena, surnommée la Perle Séfarade, située à 80 km de Cordoue, et qui fuyaient les persécutions des Almohades.
Arrivé en Terre Sainte, les noms des villes et des villages qu’ils traversent sont, pour la plupart, ceux que les croisés leur avaient donné en langue romanche-aragonaise ou en langue d’oïl. Ces vocables rappellent le picard qui sera utilisé cent vingt ans plus tard par Rustichello de Pise pour rédiger les récits de Marco Polo et d'autres marchands vénitiens.
Quand on se penche sur le climat de cette époque, le récit de Benjamin est instructif. Traversant des zones qui aujourd’hui se désertifient, il décrit des paysages de verdure et les abondantes sources du Mont Hermon culminant à 2 814 mètres, situé à la frontière entre la Syrie et le Liban. Depuis la guerre des Six Jours en 1967, l'extrémité méridionale de cette montagne se trouve à présent en territoire israélien.
Il va suivre le cours de l’Euphrate, jadis bien plus abondant, parsemé de lacs et de marais, où des barques à fond plat descendaient jusqu’à Bassora et au Golfe persique. Les barrages construits de nos jours par les Turcs et les Syriens rendent ces navigations désormais impossibles.
Lorsque Benjamin de Tudèle évoque l’Inde, il mentionne les moussons, notamment celles d’hiver, qui débutent au mois de Nissan, le huitième mois du calendrier hébraïque, correspondant à mars-avril. Il décrit ces phénomènes à Bahreïn, où résident cinq mille juifs et où se déroule la pêche des perles, une activité dont la production est supervisée d’un point de vue technique par des contremaîtres juifs.
Près de Gawdar, dans la région du Sindhi, l’une des provinces historiques du Pakistan, il dépeint les moussons d’été qui débutent, selon les années, en août ou en septembre, durant le mois de Tichri. Le terme mousson n’a été introduit dans les langues européennes qu’au XVIe siècle par les Portugais. Sa racine mawsin est arabe et signifie saison, désignant celle qui est propice à la navigation vers l’Inde dans le Golfe Persique et l’Océan Indien, grâce aux vents provenant de la mer.
Quand il descend le Nil, il nous raconte que le fleuve déborde de son lit une fois par an, durant le mois d'Eloul, le dernier mois du calendrier juif, correspondant à la période entre août et septembre. Inondant ainsi la vallée, les eaux recouvrent la terre, l’irriguent et l'enrichissent.
Pour mesurer la hauteur du Nil, les pharaons, avec une grande ingéniosité, ont érigé une colonne de marbre de neuf mètres au-dessus du niveau de l’eau. Lorsque le fleuve monte jusqu’à la recouvrir entièrement, on sait qu’il y aura suffisamment d’eau pour inonder toute l’Égypte en quinze jours. En revanche, si l’eau n’atteint que le milieu de la colonne, on en déduit que le fleuve ne couvrira que la moitié du pays.
Chaque jour, un homme mesure la hauteur de l’eau puis l’annonce à Tsoan et Misraïm (Le Caire) : « Soit loué le Seigneur qui a permis que le Nil monte de tant ou tant » ; et il le fait tous les jours, le mesurant et le criant. Si le Nil arrive à couvrir toute la colonne, il y aura grande abondance dans toute l’Égypte.
Benjamin évoque aussi l’abondance des poissons que l’on y pêche : « Pour celui qui mange beaucoup de ces poissons, boire l’eau du Nil ne lui fait aucun mal ; ces eaux sont médicinales ». Cette constatation pourrait toutefois être erronée, car il est rapporté que Benjamin de Tudèle est revenu très affaibli de ce séjour à cause d’une amibiase (dico).
Plus étranges encore, ses propos sur les mers arctiques au-delà de la Chine : « Pour passer de là en Terre de Chine, quarante jours sont nécessaires, c’est l’extrémité de l’Orient. Certains disent qu’on y trouve ensuite la Mer Glaciale où domine la constellation de l’Orion et où se lève souvent un vent si impétueux qu’aucun marin n’est capable de gouverner son navire tant le vent est violent ; le navire pourrait se trouver pris dans les glaces et ne plus avancer, restant à jamais sur place. Les hommes meurent, après avoir consommé toutes leurs provisions ; par cette fatalité, se perdent de nombreux navires ». Ce passage rappelle les grandes expéditions polaires entreprises au XIXe siècle et au début du XXe siècle.
Dans « un esprit de tolérance et de compréhension »
Une grande partie du manuscrit de Benjamin de Tudèle, en particulier ses descriptions suite à son passage en Irak et au Yémen, serait une compilation des récits de rabbins et d’érudits, de commerçants et de marchands juifs traversant les Routes de l’Encens et de la Soie.
Il révèle des oublis, des erreurs dans la transcription en hébreu des noms de lieux géographiques, des inexactitudes ou des ajouts intentionnels de la part des copistes, souvent d'origine ashkénaze, en vue de rappeler l’existence des communautés juives d'Europe du Nord et de l'Est…
L’ensemble de ces éléments, que la médiéviste Juliette Sibon qualifie de boucles de voyages, s'accompagne également de nombreuses altérations et déformations introduites par les traducteurs entre le XVIIe et le XIXe siècle lors de la traduction de l'hébreu vers le latin ou vers les langues européennes.
Les pérégrinations de Benjamin de Tudèle à travers les mondes juif, chrétien, arabe, persan et hindou se sont déroulées dans un esprit de tolérance et de compréhension, incarnant pleinement la notion de convivance. Il caractérise ainsi Bagdad comme une « ville idéale » de son époque.
Son parcours, dans le contexte de l’optimum climatique médiéval, offre un éclairage précieux pour mieux saisir les racines des relations historiques actuelles entre l’Europe et le sous-continent indien.
Une énigme et un devoir de mémoire entouraient le rôle des marchands juifs, notamment les Radhanites, ainsi que celui des Séfarades sur les Routes de la soie, particulièrement maritimes, en direction de l’Inde et de la Chine ainsi que sur les chemins de pèlerinage vers Saint-Jacques de Compostelle, Rome et Jérusalem. Il s’agissait aussi de rétablir la vérité concernant le rôle des Vénitiens à cette époque qui privilégiaient les routes terrestres et avaient réussi à se faire accepter par les Mongols.
Le Sefer Massa’ot constitue avant tout un ouvrage anthropologique substantiel, allant bien au-delà d'une simple dimension ethnologique ou historique. Il offre un véritable témoignage sur l’état des villages, des bourgs et des villes que Benjamin de Tudèle a parcourus au cours de cette période de l’optimum climatique médiéval.
Bibliographie
Robert Lanquar, Les Juifs des routes de la soie, de Damas aux mers arctiques, Suivant le livre des voyages de Benjamin de Tudèle, Volume 2, L'Harmattan Historiques, 2022.
En espagnol : Robert Lanquar, Los judíos en las Rutas de la Seda, Según el libro de viajes de Benjamín de Tudela, Ediciones Almuzara – Córdoba.















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