Les juifs en Europe

L'antijudaïsme médiéval, de 610 à 1492

On appelle antijudaïsme les manifestations d'hostilité des chrétiens et des musulmans à l'égard des pratiquants du judaïsme, autrement dit des juifs, du fait de leur religion. Ce phénomène est caractéristique du Moyen Âge, du moins en ce qui concerne la chrétienté. Il est d'une autre nature que l'antisémitisme moderne, qui définit les juifs du fait de leur race prétendue et non de leur religion.

André Larané

Premières dissensions

L'opposition entre chrétiens et juifs remonte au premier siècle de notre ère. À cette époque, dans l'empire romain, le christianisme est volontiers assimilé à une secte juive. Les communautés chrétiennes tout juste naissantes sont confondues avec les communautés juives du pourtour de la Méditerranée (la diaspora). Aussi les chrétiens, soucieux de se démarquer de leurs aînés en religion, tendent-ils par réaction à souligner leurs différences d'avec les juifs.

Le premier grand exégète chrétien, le Grec Origène d'Alexandrie, mort vers 253, écrit ainsi : « Les juifs ne retrouveront pas leur situation d'antan car ils ont commis le plus abominable des forfaits, en tramant ce complot contre le Sauveur du genre humain. Il fallait que le peuple fût chassé de chez lui et que d'autres fussent appelés par Dieu à l'élection bienheureuse ». Il instille de la sorte le concept de « peuple déicide » qui fera florès jusqu'à Vatican II.

Devenue dominante au IVe siècle, grâce à la faveur de l'empereur Constantin le Grand, l'Église commence à se méfier de l'influence que pourrait exercer le judaïsme sur les chrétiens. Les successeurs de Constantin répriment le prosélytisme juif et interdisent la construction de synagogues dans le centre des villes. Au VIe siècle, tandis que les chefs barbares anéantissent ce qui reste des institutions romaines en Occident, les juifs perdent les avantages dont ils bénéficiaient au temps de Rome (comme la dispense de célébrer le culte de l'empereur). « Peu à peu, les privilèges juifs sont abolis, des prohibitions apparaissent. La religio licita devient statut d'exception » (Josy Eisenberg, Une histoire des juifs).

Des juifs (avec les chapeaux pointus) participent à la crucifixion de Jésus. Fresque de l'église de Hainhofen en Allemagne, XIVe siècle.

L'antijudaïsme chrétien au Moyen Âge

Au Moyen Âge, l'Église qualifie les juifs de «  peuple déicide   » et leur reproche d'avoir mis Jésus en croix mais elle ne manifeste aucun désir de les éliminer. Bien au contraire, elle a le souci de les préserver comme un témoignage vivant de l'injustice faite au Christ. Les juifs sont ainsi les seuls non-chrétiens tolérés en Occident !

Saint Bernard de Clairvaux exprime ce point de vue au XIIe siècle : «  Les Juifs ne doivent point être persécutés, ni mis à mort, ni même bannis. Interrogez ceux qui connaissent la divine Écriture. Qu'y lit-on de prophétisé dans le Psaume, au sujet des Juifs. Dieu, dit l'Église, m'a donné une leçon au sujet de mes ennemis : ne les tuez pas, de crainte que mes peuples ne m'oublient. Ils sont pour nous des traits vivants qui nous représentent la passion du Seigneur. C'est pour cela qu'ils ont été dispersés dans tous les pays, afin qu'en subissant le juste châtiment d'un si grand forfait, ils servent de témoignage à notre rédemption  ». On observe un point de vue similaire chez Abélard, théologien rival de Saint Bernard.

Notons qu'en Espagne, en 1150, en pleine Reconquête chrétienne, le roi Alfonso VII de Castille se proclame roi des trois religions (christianisme, islam et judaïsme). À la même époque, dans l'ensemble de l'Europe, les seigneurs octroient des privilèges aux juifs afin de les attirer dans leurs villes «  pour l'honneur et la prospérité de leurs États  » (selon une charte de l'évêque de Spire).

Beaucoup de juifs se font banquiers en tirant parti de ce que l'Église déconseille aux chrétiens le commerce de l'argent et le prêt avec intérêt, pour cause d'immoralité. Les réseaux communautaires en terre chrétienne comme en terre d'islam leur sont d'une grande aide dans ce métier. Mais la fonction de prêteur leur vaut un surcroît de haine de la part des débiteurs chrétiens.

La rupture judéo-chrétienne est concomitante des croisades. En Rhénanie et en Europe centrale, à partir de 1096, on évalue à 5 000 le nombre de juifs massacrés par les foules désireuses de faire place nette avant leur départ pour la Terre sainte. Toutefois, à l'occasion de ces drames (on n'emploie pas encore le mot pogrom), les seigneurs et les évêques font en général de leur mieux pour protéger leurs sujets israélites, ne serait-ce que parce qu'ils leur fournissent taxes et impôts en abondance...!

Meurtres rituels

Au XIIe siècle, face à la menace de conversions forcées, des chefs de famille juifs préfèrent tuer leur famille et se suicider. Ces actes de désespoir révulsent les chrétiens qui en ont connaissance. Ils sont peut-être à l'origine d'une rumeur selon laquelle les juifs égorgeraient des enfants chrétiens et utiliseraient leur sang pour la fabrication du pain azyme.
La première accusation de meurtre rituel est attestée à Norwich, en Angleterre, en 1146, soit un demi-siècle après la première croisade et les pogroms de Rhénanie. Aussi absurde qu'elle soit, cette rumeur va cheminer à travers les siècles jusqu'à nos jours. Ainsi la retrouve-t-on dans le Protocole des Sages de Sion, un faux antisémite diffusé par la police du tsar avant la Grande Guerre de 14-18 et dont se repaît encore aujourd'hui la presse antisémite du monde musulman.

Expulsion des Juifs (portant rouelle à la taille) en 1182. Miniature des Grandes Chroniques de France, 1321, musée de la Diaspora, Tel Aviv.

Des relations de plus en plus difficiles

La situation des juifs européens se dégrade dans les derniers siècles du Moyen Âge, au XIIIe siècle, quand se développent les villes, et surtout au XIVe siècle, après les drames de la Grande Peste (1347).

Les juifs se voient progressivement interdire le métier des armes et celui de la terre, ce qui les cantonne dans les occupations artisanales et commerciales. Les monarques en mal d'argent abusent de leur précarité pour s'enrichir à bon compte. C'est ainsi qu'en 1181, le roi de France Philippe Auguste fait arrêter les juifs de Paris et les libère en échange de 15  000 marcs or. L'année suivante, il les fait expulser et saisit leurs biens. Enfin, en 1198, il leur permet de revenir à Paris en échange d'une nouvelle somme d'argent.

En 1242, un juif converti, Nicolas Donin, assure au pape que le Talmud, livre sacré des juifs, contient des injures contre le Christ. Une controverse a lieu à Paris entre rabbins et prêtres, à la suite de quoi le roi Louis IX (futur Saint Louis) décide de faire brûler tous les manuscrits hébreux de Paris en place publique. Le total représente 24 charrettes.

Dans le même temps, en 1269, le petit-fils de Philippe Auguste impose aux juifs de porter sur la poitrine une «  rouelle  », c'est-à-dire un rond d'étoffe rouge, pour les distinguer du reste de la population et prévenir les unions mixtes. Saint Louis applique ce faisant une recommandation du concile de Latran (1215) de marquer les juifs à l'image de ce qui se pratiquait déjà dans le monde musulman, tout en interdisant qu'il leur soit fait du mal.

En 1254, le roi bannit les juifs de France mais comme souvent au Moyen Âge, la mesure est rapportée quelques années plus tard en échange d'un versement d'argent au trésor royal. Les juifs sont réexpulsés de France par Philippe IV le Bel le 22 juillet 1306, rappelés par son fils Louis X le Hutin puis à nouveau expulsés en 1394.

En Allemagne, suite à une recommandation du concile de Vienne (1267), les juifs sont désignés par un chapeau plat surmonté d'une tige avec une boule, le «  Judenhut  ».

En Angleterre, suite à une campagne de calomnies, 18 juifs de la ville de Lincoln sont pendus puis, le 12 juillet 1290, poussé par l'opinion publique, le roi Édouard Ier donne trois mois aux juifs de son royaume pour partir. 16 000 personnes traversent la Manche et il s'écoulera quatre siècles avant que les juifs ne reviennent en Angleterre.

Bûcher de Juifs durant la peste noire (Hartmann Schedel, La Chronique de Nuremberg, 1493, Paris, Bibliothèque Mazarine

Les violences à l'égard des juifs redoublent d'intensité avec la survenue de la Peste noire en 1347-1348. Beaucoup de bourgeois se retournent contre les juifs accusés d'empoisonner les puits. Des bûchers s'élèvent en particulier dans la vallée du Rhône, en Suisse et en Rhénanie, malgré les remontrances du pape Clément VI, le 26 septembre 1348 : « Nous vous ordonnons de profiter de la messe pour interdire à votre clergé et à la population – sous peine d’excommunication – de léser les Juifs ou de les tuer ; s’ils ont des griefs contre les Juifs, qu’ils recourent aux juges compétents » (note).

Bûcher des juifs durant la peste noire (gravure de Sébastien Munster, 1628, BNU Strasbourg)Le pire survient à Strasbourg avec le « massacre de la Saint-Valentin » le 14 février 1349. 2 000 juifs auraient été brûlés ou massacrés ce jour-là selon un chroniqueur (mais le chiffre est manifestement exagéré, considérant que la ville ne comptait pas plus de 5 000 ou 6 000 habitants).

En Espagne, avec le recul des principautés musulmanes, les souverains n'ont plus besoin de ménager les juifs. Aussi ces derniers commencent-ils en 1391 à être victimes de violences meurtrières

Les communautés juives d'Europe sont peu à peu enfermées dans des ghettos (dico) d'où les habitants ne peuvent sortir la nuit. Le mot ghetto vient d'un quartier de Venise ainsi nommé parce qu'on y jetait  les déchets des fonderies voisines et où furent confinés les juifs de la cité en 1516.

Dans le monde musulman, de l'autre côté de la Méditerranée, les juifs sont de la même façon enfermés dans des quartiers réservés appelés mellahs.

Beaucoup de rescapés des massacres et des expulsions d'Espagne, de France ou d'Angleterre s'enfuient en Pologne où le roi Casimir III leur accorde en 1334 le Privilegium, une protection juridique qui va contribuer à l'extraordinaire rayonnement intellectuel et artistique du pays aux XIVe et XVe siècles. D'autres juifs se réfugient dans... les États du pape : dans le Comtat Venaissin, à Carpentras ou Avignon, ainsi qu'à Rome, où ils sont assurés de vivre en sécurité.

« Limpieza de sangre »

Autodafé (Pedro Berruguete, 1475, détail du tableau :  Saint Dominique préside un autodafe, musée du Prado)À la fin du Moyen Âge, en Espagne, les juifs faussement convertis deviennent la cible privilégiée de l'Inquisition qui leur reproche de corrompre la religion catholique.

Ils sont désignés avec mépris du nom de marrane, du castillan marrano (porc) qui vient lui-même de l'arabe moharannah ou mahram qui signifie interdit et en est venu à désigner les porcs.

En 1449, alors que la Castille est en guerre contre l'Aragon, les habitants de Tolède se voient réclamer une importante contribution financière. Ils en font reproche à un édile de la ville qui se trouve être un juif converti de fraîche date. Une fois la paix revenue, ils publient donc un décret excluant des charges publiques tous les conversos qui ne peuvent attester de plusieurs générations d'appartenance à la foi chrétienne.

Bien que condamné par le pape Nicolas V, le décret fera des émules dans le pays. Il inaugure la mise en application d'un principe inédit, la « limpieza de sangre » (la « pureté du sang »).

Le samedi 31 mars 1492, la reine Isabelle de Castille et son mari Ferdinand d'Aragon décident d'en finir avec les juifs, au nombre d'environ 200  000. Forts de leur victoire sur le dernier royaume musulman de la péninsule, ils signent un édit par lequel ils leur laissent jusqu'au 31 juillet pour se convertir ou quitter le pays.

Beaucoup de juifs et de marranes refusent la soumission et s'enfuient au Portugal voisin, dans les États musulmans d'Afrique du Nord, dans l'empire ottoman, voire dans les États du pape où leur sécurité est assurée ! Ils restent connus sous le nom de « Sépharades », mot qui désigne l'Espagne dans leur langue dérivée de l'hébreu.

Quelques marranes du Portugal s'installeront plus tard dans le Bordelais (parmi eux les ancêtres de l'écrivain Michel de Montaigne), d'autres en Hollande (parmi eux les ancêtres du philosophe Spinoza).

L'édit d'expulsion exacerbe la méfiance du pouvoir à l'égard des faux convertis. C'est ainsi que les chanoines de la cathédrale de Cordoue exigent en 1535 que l'accès au chapitre soit réservé aux personnes qui attestent de la limpieza de sangre.

Des esprits affûtés perçoivent le risque de faire dépendre la qualité de chrétien non plus d'un choix individuel mais de la naissance et de l'hérédité. Comme son prédécesseur Nicolas V, le pape Paul III  condamne la décision des chanoines de Cordoue. Mais l'empereur Charles Quint montre quant à lui moins de discernement et étend cette décision à l'ensemble de l'Espagne pour complaire à son clergé. Toute personne désirant un poste rémunéré en Espagne doit dès lors démontrer qu'elle n'a aucun juif ou musulman dans sa famille depuis au moins quatre générations (cette obligation sera seulement abrogée le 13 mai 1865).

Si contestable qu'elle soit, la limpieza de sangre n'a rien de racial ou génétique malgré l'allégorie du sang, assez commune au demeurant (« sang bleu »« bon sang ne saurait mentir », etc.). Cette forme de « pureté » se réfère à la religion et non à la race. Elle découle du souci de protéger et renforcer la foi catholique à l'issue de plusieurs siècles de combat contre l'adversaire musulman (« Au fond, on ne craint pas le Juif mais la fragilité de la conviction chrétienne », écrit Josy Eisenberg). En cela, elle relève encore de l'antijudaïsme médiéval, sans rien à voir avec l'antisémitisme racial qui émergera beaucoup plus tard, au milieu du XIXe siècle. 

Publié ou mis à jour le : 2021-10-31 15:06:36

 
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