Le 30 juin 762 s’achève la construction de Bagdad voulue par le calife Al-Mansur. Érigée en quatre ans sur les bords du Tigre, la « Cité de la paix » est appelée à exprimer la puissance de la nouvelle dynastie arabo-persane des Abbassides.
À son bref apogée, au siècle suivant, elle sera la plus grande ville de son temps avec plusieurs centaines de milliers d’habitants. Elle contribuera au rayonnement de la civilisation islamique mais va pâtir très vite des luttes de factions. Ruinée par les Mongols trois siècles plus tard, elle entrera en léthargie pendant huit siècles.
Devenue la capitale de l’Irak moderne, c'est aujourd'hui une métropole de dix millions d'habitants et la plus grande ville du monde arabe après Le Caire. Le souvenir de sa grandeur nous est conservé par les Mille et Une Nuits…
Une capitale neuve pour une dynastie neuve
En 749, Abu al-Abbas, descendant de l’oncle du prophète Muhammad, mène une révolution depuis la région du Khorasan contre la première dynastie musulmane : les Omeyyades (ou Umayyades). Affaiblis par des crises de succession à répétition, les Omeyyades sont renversés aux profits des Abbassides.
Al-Abbas, désormais calife, prend la décision d’abandonner Damas, capitale des Omeyyades. Il choisit de s’installer en Mésopotamie, dans une région enlevée un siècle plus tôt, en 636, aux Perses sassanides par les Arabes musulmans.
Son frère Al-Mansour lui succède en 754. Fortement contesté, les premiers temps de son règne sont consacrés à l’écrasement de révoltes. Une fois la paix rétablie, Al-Mansour comprend la nécessité d’apporter une légitimité à sa dynastie en lui donnant un ancrage pérenne. Il décide d'offrir pour ce faire une nouvelle capitale aux Abbassides.
Al-Mansour cherche un emplacement stratégique qui lui permette par ailleurs de trancher avec les Omeyyades. En effet, si le califat omeyyade bénéficiait du soutien des Syriens de Damas, les Abbassides sont largement originaires du Khorasan (actuel Iran).
Il établit donc la nouvelle capitale au cœur de l'ancienne Mésopotamie et au confluent des civilisations hellénistique et persane. Elle est fondée ex nihilo sur la rive occidentale du Tigre, entre le Tigre et l’Euphrate. La présence de ces deux fleuves lui assure des terres fertiles à proximité, mais aussi une défense naturelle.
Non loin de là, de l'autre côté du Tigre, à 30 kilomètres, subsistent les ruines de Ctésiphon, capitale déchue des Sassanides. À cent kilomètres au sud, sur l'Euphrate, quelques vestiges attestent de la présence de l'antique Babylone.
La nouvelle capitale s’appelle Madinat al-Salam, c’est-à-dire la « Cité de la paix » en arabe. Mais l’usage va imposer le nom de Bagdad, qui signifie « don de Dieu » en langue pehlevi (ancien perse).
Une ville symbole de puissance et de sacré
Une légende veut que l’emplacement de Bagdad ait été prédestiné par le prophète Mahomet, c’est pourquoi on lui prédit longue vie et prospérité. Sa fondation porte dès lors un caractère sacré, ce qu’Al-Mansur s’évertue à faire paraître à travers les caractéristiques urbaines.
Le calife charge dès 756 de nombreux scientifiques d’en tracer les plans. Parmi eux, al-Fazâri, l’inventeur de l’astrolabe qui permet de se repérer grâce aux astres.
La nouvelle capitale se présente comme une ville fortifiée selon un plan strictement circulaire de 2,5 km de diamètre qui lui vaudra aussi le surnom de « Ville ronde ». Le choix du cercle n’est pas un hasard : il symbolise la perfection divine et permet à Al-Mansour de rappeler ses liens avec le Prophète.
Le chantier débute en 758. Il dure quatre ans et rassemble plus de 100 000 ouvriers. Les palais et mosquées sont édifiés avec les pierres tirées des ruines de l'ancienne Ctésiphon.
En son centre se dressent uniquement la grande mosquée d'al-Mansour et le palais du calife, dont le dôme vert culmine à près de 50 mètres de hauteur ; il s'effondrera en 941, sans doute à cause de la foudre.
Autour sont établies les garnisons fidèles au régime. 112 tours se hérissent sur la première ceinture de remparts, laquelle est percée de quatre portes symétriques, chacune indiquant l’une des principales régions de l’empire : Kufa, Basra, Khurasan et Syrie.
Dans la couronne extérieure se tiennent les marchés et les habitations. L'ensemble urbain est entouré d'un fossé de vingt mètres de large, creusé au pied des remparts extérieurs. L’on voit ainsi que Bagdad est pensée comme une vitrine de la puissance du calife abbasside. Le souverain figure au cœur de la capitale, elle-même au cœur de l’empire.
Très vite, al-Mansour lui-même va dévier de ce plan circulaire. Il entame l'édification d'un nouveau palais appelé Al-Khuld (« L’Éternité ») à l'écart de la Ville ronde, en bordure du fleuve. C'est là que vont régner ses premiers successeurs. Dès 768, le calife bâtit aussi une nouvelle cité palatiale sur la rive orientale, avec un palais, une mosquée, les résidences des officiers et le casernement des troupes.
La population urbaine croît très rapidement, de sorte que Bagdad fait office, au début du IXe siècle, de ville la plus peuplée du monde, avec sans doute près de cinq cent mille habitants (d’aucuns disent un million !).
Elle atteint son apogée sous le règne d’Haroun al-Rachid (786-809), calife des Mille et Une Nuits. En comparaison, Aix-la-Chapelle, capitale de son contemporain l’Empereur d’Occident Charlemagne, fait pâle figure avec ses 10 000 habitants.
Sous le règne d’Al-Amin, fils aîné et successeur d’Haroun al-Rachid, une guerre civile entraîne en 813 la destruction de la « Ville ronde ».
Il n'empêche que Bagdad poursuivit sa croissance avec insolence en se développant principalement sur la rive orientale du Tigre. Il ne resta bientôt plus rien de la « Ville ronde » fondée par Al-Mansour si ce n’est la mosquée du Vendredi qui perdura jusqu’au XIVe siècle.
Sur la rive occidentale vont subsister au sud de la « Ville ronde » les marchés spécialisés du quartier d'Al-Karkh, au sud de la Ville ronde. Quant au palais de l'Éternité, qui avait accueilli la cour d’Haroun al-Rachid au bord du Tigre, il laissa place deux siècles plus tard à un grand hôpital.
Une ville-monde au cœur des échanges entre Orient et Occident
Dès le commencement du Moyen Âge, Bagdad s'affirme comme la métropole de tout le monde arabo-persan, avec des liens étroits avec l'Occident comme avec la Chine.
Elle est le centre politique de l'Islam. C’est aussi un pôle économique majeur. Sa position en fait une étape et un nœud d’échanges entre plusieurs façades commerciales. La ville se trouve sur le chemin des routes caravanières qui relient l’Inde, la Chine, le Golfe Persique, l’Égypte, la Volga et l’Occident chrétien. Le commerce est très dynamique dans les souks (suqs, marchés) environnants où s’échangent soie, parfums, épices, métaux et autres denrées précieuses.
Ville cosmopolite, Bagdad est aussi une capitale intellectuelle.
À l'initiative d'el-Mamoun, deuxième fils d'Haroun al-Rachid et septième calife abbasside, elle accueille en 832 la première « Maison de la Sagesse » (Beit-Al-Hikmat), un établissement dédié à la traduction d’ouvrages littéraires et scientifiques.
Le calife fait en sorte d'y réunir tout le savoir du monde. Des livres et des documents divers affluent des régions méditerranéennes mais aussi de Perse et du monde hindou. C'est de cette façon que les Arabes découvrent la numérotation hindoue d'où est issue la nôtre et traduisent l'oeuvre d'Aristote.
La ville est abandonnée provisoirement en 836 par le calife al-Mutasim au profit d'une nouvelle capitale, Samarra, à 130 km plus au nord, mais elle retrouve son statut de capitale en 892.
Sa suprématie sur l'Islam est aussi contestée avec l’établissement d’un prince omeyyade en Andalousie (actuelle Espagne) et l’avènement des Fatimides en Égypte. Bagdad, Cordoue et Le Caire vont dès lors rivaliser de faste et se revendiquer chacune capitale sur le dar al-islam, les terres d’Islam.
À partir du Xe siècle, les califes abbassides tombent sous l’emprise de leur garde personnelle et du chef de celle-ci. La réalité du pouvoir incombe dès lors aux émirs bouyides puis aux sultans seldjoukides, qui, les uns et les autres, font ériger des palais à partir desquels ils affichent leur autorité.
L'époque seldjoukide (1055-1194) voit l'essor des madrasas ou facultés de droit coranique. La première est la Nizamiyya, fondée par le grand vizir Nizam Al-Mulk en 1067. Une trentaine suivront, toujours sur la rive orientale du Tigre.
Le calife An-Nansir (1180-1225) fait ériger le palais abbasside. Cet édifice en brique, construit sur deux étages autour d'une cour centrale, se trouve près des rives du Tigre. C’est aujourd’hui le plus ancien bâtiment de Bagdad.
En 1233, le calife abbasside Al-Mustansir, petit-ils du précédent, bâtit sa propre madrasa derrière la mosquée Al-Khaffafin. Longue de cent mètres, la madrasa Mustansiriya fut la première à accueillir les quatre grandes écoles juridiques sunnites : les hanifites, les chafiites, les malikites et les hanbalites. Abandonnée au XVIe siècle, elle fut ensuite intégrée au souk. Elle est aujourd’hui transformée en musée.
L’empire abbasside n’est alors plus que l’ombre de lui-même. Trois siècles après sa fondation, la « Cité de la paix » voit surgir des steppes d’Asie centrale de nouvelles hordes de nomades, les Mongols ! Le 10 février 1258, Hulegu, petit-fils de Gengis Khan, s’empare de la ville et massacre le dernier calife, sa famille et une bonne partie des habitants. Bagdad va dès lors devenir une ville de province quelconque.















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BoubouC (12-08-2025 11:12:57)
Intéressant. Cependant il semble que l'astrolabe soit une invention grecque et les Arabos-musulmans l'auraient perfectionnée. La comparaison avec Aix-la-Chapelle est vraiment inutile. Quelle sale ma... Lire la suite