France

Trois Républiques et quelques scandales

La France semble plus laxiste que les pays anglo-saxons ou scandinaves en matière de moralité politique.

Mais ainsi que le montre l'Histoire, ce laxisme trouve ses limites dans les périodes de crise économique, quand l'incivisme de la classe politique insulte les citoyens ordinaires, invités à l'effort et à la solidarité...  

André Larané

La IIIe République sous tension

Au milieu du XIXe siècle, les républicains ne se sont pas privés de dénoncer la corruption qui régnait sous la monarchie de Juillet puis le Second Empire.

De fait, cette dernière période était caractérisée par une spéculation effrénée, liée à la modernisation à grande vitesse du pays et à la reconstruction de Paris. D'aucuns ironisaient sur les « comptes fantastiques » d'Haussmann, préfet de la Seine et urbaniste en chef de l'Empereur (allusion à un opéra à la mode : les Contes fantastiques d'Hoffmann).

Cette spéculation a eu des conséquences malheureuses : le comte de Morny encouragea ainsi son demi-frère Napoléon III  à intervenir au Mexique pour protéger ses investissements dans le pays. Mais elle fut généralement bien encaissée par l'opinion publique car elle intervint dans une période de grande prospérité et de croissance économique.

Une fois au pouvoir, les républicains ne sont pas épargnés par les scandales, bien au contraire : les hommes politiques de la IIIe République entretiennent des liaisons plus que douteuses avec les hommes d'affaires, et la frontière entre les deux activités est des plus perméables.

Avec des campagnes électorales qui coûtent de plus en plus cher, les ambitieux qui n'ont pas de fortune personnelle ne peuvent compter seulement sur leur bonne mine pour l'emporter. 

À la fin du XIXe siècle, des hommes nouveaux arrivent au pouvoir. Leur réussite passe en général par un beau mariage mais aussi sur la monétisation de leurs relations.

Ces républicains contrôlent l'essentiel de la grande presse et s'en servent pour étouffer les éventuels scandales.

À chaque fois, ils font bloc derrière les accusés, quitte à en sacrifier quelques-uns comme boucs émissaires, cette attitude quelque peu immorale leur paraissant seule à même de préserver les institutions.

Condamné en première instance dans le trafic des décorations, Daniel Wilson, gendre du président de la République Jules Grévy, rentre ainsi en grâce, entre autres parce qu'il possède de nombreux journaux et sans doute, aussi, des informations compromettantes.

Dans la banqueroute de Panama, le seul homme politique condamné (très lourdement) est le ministre des travaux publics Baïhaut, qui a commis l'erreur impardonnable d'avouer avoir touché de l'argent de la compagnie. D'autres, comme Clemenceau, connaissent une traversée du désert mais reviennent ensuite au premier plan.

Crise et scandales : un cocktail explosif

Les scandales financiers se révèlent particulièrement périlleux lorsqu'ils surviennent dans des périodes de crise économique, comme c'est le cas avec l'affaire des décorations et le scandale de Panama, à la fin des années 1880, l'affaire Stavisky, en 1934, ou, plus près de nous, en 2013, l'affaire Cahuzac.

Manifestation de la gauche à Paris le 21 février 1934Les deux premières ont facilité les menées antiparlementaires du général Boulanger et placé la République en grand danger d'être renversée. Qui plus est, le scandale de Panama a nourri l'antisémitisme et l'affaire Dreyfus du fait de l'implication de quelques financiers israélites. En 1934, l'affaire Stavisky a débouché sur des émeutes sanglantes et encouragé les partis de gauche à former le Front populaire.

En marge de ces scandales, relevons aussi l'affaire Henri Rochette, « l'Attila de la petite épargne », à l'origine d'une campagne de presse contre Joseph Caillaux, qui aboutit à ce que la femme de ce dernier assassine le directeur du Figaro, Gaston Calmette, en 1914 ! On peut y ajouter en 1921 le scandale de la Banque industrielle de Chine, vite étouffé, et l'affaire Marthe Hanau, fondatrice en 1925 d'un périodique, La Gazette du franc, qui, avec l'appui de certains hommes politiques, draine également l'argent des petits épargnants avant de faire faillite à la fin 1928.

Trente Glorieuses : « les copains et les coquins »

Après la Seconde Guerre mondiale, sous la IVe République, plusieurs affaires assez obscures font la Une de l'actualité, sans qu'on sache toujours s'il y avait réellement forfaiture : à l'automne 1946 le nouveau ministre communiste du Ravitaillement, Yves Farge, s'en prend au directeur du service des boissons, Pierre Malafosse, qui aurait trafiqué du vin vers le marché noir. Au-delà, c'est le socialiste Félix Gouin, vice-président du conseil, qui est visé. L'affaire se poursuit dans les prétoires, sans jamais aboutir à un résultat concluant : la désorganisation des services est telle qu'il est difficile de savoir où se situent les responsabilités.

L'Indochine offre de nombreuses tentations à tous ceux qui souhaitent s'enrichir ou garnir les caisses de leur parti. La combine la plus fréquente consiste à profiter du différentiel entre le taux de change officiel de la piastre, de 17 francs, et le taux réel sur les marchés internationaux, autour de 8,50 francs. Le trafic de piastres de l'étranger vers la France se révèle donc très lucratif, aussi bien pour les banques et grandes maisons que pour les fonctionnaires coloniaux, qui obtiennent sans grande difficulté l'autorisation nécessaire de l'administration.

Un employé de l'office des changes de Saïgon, Jacques Despuech, dénonce l'affaire en novembre 1952 : le scandale est immense, les communistes, rejoints par les socialistes, demandent une enquête mais, de peur d'affaiblir la France, l'Assemblée fait traîner l'affaire et Despuech est condamné pour diffamation après avoir publié un livre sur le sujet.

La Ve République ne se signale pas par son exemplarité même si son fondateur, le général de Gaulle, se montre à titre personnel très respectueux de la morale.

Le projet de reconstruction des abattoirs de la Villette, au nord de Paris, se solde dans les années 1960 par des dépassements de crédits pharamineux autant que suspects, jusqu'à ce que le président Giscard d'Estaing décide de reconvertir le site en Cité des Sciences ! Cela n'est rien en comparaison des scandales qui vont agrémenter les années dorées de la présidence de Georges Pompidou (1969-1974).

La France jouit alors d'une croissance solide. Sous l'égide d'un président moderne et libéral, elle s'industrialise et s'urbanise à tout va, dans une frénésie sans équivalent depuis le Second Empire. C'est pourquoi sans doute le scandale de la Garantie foncière, qui éclate en 1971, sera si vite oublié malgré l'émotion du moment.

On en retient une dénonciation de la « République des copains et des coquins » par Michel Poniatowski, éminence grise du ministre de l'économie et des finances, Valéry Giscard d'Estaing. Les deux hommes dirigent le deuxième parti de la majorité, les Républicains indépendants, et prétextent du scandale pour dénoncer, de concert avec l'opposition, leur trop envahissant allié, l'UDR (ex-parti gaulliste). Le gouvernement est assimilé à l'« État-UDR ».

Autres affaires qui émeuvent l'opinion : Le Canard Enchaîné publie la feuille d'impôt du premier ministre Jacques Chaban-Delmas, révélant que celui-ci, bien que fortuné, ne paie aucun impôt du fait d'une optimisation fiscale judicieuse ; en 1972, enfin, Gabriel Aranda, un conseiller du ministre de l'équipement Albin Chalandon, trahit celui-ci et révèle toutes sortes de compromissions avec les promoteurs.

L'argent désinvolte

La fin des  « Trente Glorieuses » et la crise économique mettent un terme provisoire aux malversations financières ou du moins à leur révélation en place publique.

Il faut attendre 1986 et la première cohabitation de la Ve République, avec un président de gauche, François Mitterrand, et un Premier ministre de droite, Jacques Chirac, pour qu'éclate au grand jour l'étonnante affaire du Carrefour du Développement.

Elle porte sur le détournement d'une somme relativement mineure, environ 20 millions de francs, mais met en cause un ministre, Christian Nucci, ministre de la Coopération du gouvernement de Pierre Mauroy. Le 15 janvier 1990, les socialistes, de retour au pouvoir, promulguent une loi sur mesure pour amnistier leur collègue, lequel a pu continuer de diriger la mairie de Beaurepaire (Isère) jusqu'en 2008, pour la plus grande satisfaction de ses chers administrés. L'émotion induite par cette affaire et ses à-côtés contraint la classe politique à réagir.

C'est ainsi que la relation entre l'argent et la politique est clarifiée dans les années 1990, grâce à une réglementation sur le financement des partis politiques votée sous le deuxième mandat de François Mitterrand et la présidence de Jacques Chirac. Cette réglementation limite les dépenses des campagnes électorales, introduit le financement des partis par l'impôt, encadre les dons des entreprises aux partis et réglemente les passations de marchés des collectivités locales.

Elle n'en reste pas moins imparfaite de sorte que les médias continuent de faire leurs choux gras des petits et gros accommodements des hommes politiques avec la morale et l'Argent. Anecdotique apparaît l'affaire Gaymard : le ministre de l'Économie Hervé Gaymard est contraint à la démission le 25 février 2005 pour avoir logé sa nombreuse famille (huit enfants) dans un luxueux appartement de fonction alors qu'il était déjà propriétaire d'un vaste appartement  dans la capitale.

Sous la présidence de Nicolas Sarkozy, les malversations réapparaissent au grand jour avec l'affaire Bettencourt. Le ministre du Budget Éric Woerth est accusé de coupables compromissions avec Liliane Bettencourt, la richissime héritière du groupe Loréal, et contraint à la démission le 22 mars 2010. D'autres affaires obscurcissent le mandat du président Sarkozy, en particulier les conditions douteuses dans lesquelles l'affairiste Bernard Tapie a pu être confortablement indemnisé dans le différend qui l'opposait au Crédit Lyonnais. 

Sans être définitivement réglés, ces scandales sont toutefois passés au second rang sous la présidence de François Hollande avec la révélation par le site Mediapart des comptes cachés de Jérôme Cahuzac, évoquée plus haut. Affaire à suivre...

Les dangers de la vertu et le mythe de la transparence

Nos contemporains ont emprunté aux Anglo-Saxons le culte de la transparence en exigeant de leurs élus et gouvernants qu'ils détaillent publiquement par le menu leur patrimoine et leurs revenus. C'est se tromper sur la nature de la corruption. Celle-ci n'a rien à voir avec la réussite financière de tels et tels mais seulement avec la manière dont ils ont pu s'enrichir.

Si c'est de manière illicite (trafic d'influence, conflits d'intérêts, fraude fiscale), il appartient à la justice de sévir comme elle le fait à l'égard de quiconque, sans qu'il soit nécessaire de soumettre les élus et gouvernants potentiellement honnêtes à une obligation de « transparence », avec le risque de prêter le flanc à des attaques personnelles, calomnieuses ou méprisantes, sans rapport avec les enjeux politiques et l'intérêt général.

Notons tout de même que le parangon de vertu dans l'Histoire de France est représenté par un certain Robespierre, que l'on surnommait à juste titre « l'Incorruptible ». Et parmi les ministres les plus corrompus figurent Richelieu, Mazarin, Colbert, Talleyrand, qui n'ont pas démérité de la patrie. Preuve s'il en est que rien n'est simple...

Publié ou mis à jour le : 2019-11-26 10:21:32

 
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