Le pamphlet politique

Survivances et métamorphoses

Le pamphlet ne meurt toutefois pas avec la fin du XIXème siècle. Il perd certes de son éclat mais continue de hanter l’espace public, se réinvente, renaît ailleurs.

Cédric Passard

Contre la République : la renaissance du genre à l’extrême droite dans l’entre-deux-guerres

Le pamphlet trouve dans l’entre-deux-guerres une nouvelle vigueur, portée par les mouvements d’extrême droite, dans un contexte d’instabilité démocratique et de polarisation idéologique croissante. Mais le visage du pamphlétaire a changé. Il ne s’agit plus de l’écrivain solitaire qui revendiquait son indépendance de parole : c’est désormais un intellectuel organique, aligné sur une ligne idéologique, souvent lié à une maison de presse ou à un parti.

Lire dans l'Action française, journal quotidien, La Vermine du monde, roman de l'espionnage allemand par Léon Daudet. Affiche de Pierre-Georges Jeanniot, 1918. Agrandissement : Léon Daudet, 1922, Paris, musée Carnavalet. Dès les années 1920, Léon Daudet et Charles Maurras font du pamphlet une arme majeure de l’Action française, en l’inscrivant dans une stratégie de guerre culturelle contre la République. Dans la lignée de Drumont, ils cultivent une rhétorique stigmatisante, dirigée contre les composantes de « l’anti-France » (francs-maçons, juifs et protestants, socialistes, « métèques »).

Cette veine est reprise et radicalisée dans les années 1930 par une génération d’écrivains proches des ligues d’extrême droite ou du fascisme français : Lucien Rebatet, Robert Brasillach, Thierry Maulnier, Henri Béraud, entre autres. Tous écrivent dans des journaux d’influence (Gringoire, Candide, Je suis partout …).

Comme l’a montré Sandrine Sanos dans The Aesthetics of Hate (2012), ces pamphlets participent d’un imaginaire affectif et sexuel où la République est perçue comme féminine, faible, castratrice et où la virilité agressive devient le vecteur de la « restauration » nationale. Ce discours pamphlétaire conjugue ainsi antisémitisme, sexisme, homophobie et racisme colonial dans une vision du monde autoritaire et puritaine. La haine y est construite comme une esthétique, une manière de sentir, de juger, d’écrire.

Avec Louis-Ferdinand Céline, cette virulence atteint une forme extrême. Dans Bagatelles pour un massacre (1937) puis L’École des cadavres (1938), son écriture syncopée, saturée d’oralité artificielle, érige l’invective en système, le racisme en langage. Céline produit une stylistique proprement réactionnaire, comme l’a étudié notamment Vincent Berthelier (Le style réactionnaire. De Maurras à Houellebecq, 2022) : refus du raisonnement, culte de l’émotion brute, syntaxe défaite, pulsion de démolition. La violence tant verbale que physique est valorisée en tant que telle.

De gauche à droite : Charles Maurras et Robert Brasillach, vers 1938. Agrandissement : de gauche à droite : Robert Brasillach, Jacques Doriot et Claude Jeantet photographiés sur le front de l'Est, vers 1943.Mais ces voix ne sont pas isolées. À la différence du dernier tiers du XIXème siècle, les partis, les ligues, les revues encadrent, recrutent, valorisent ces plumes radicales. L’écrivain pamphlétaire n’est plus un franc-tireur mais un officier de plume, parfois un auxiliaire d’un pouvoir autoritaire en devenir. Ce n’est pas un hasard si nombre de ces auteurs rejoindront, dès 1940, les rangs des collaborateurs ou du régime de Vichy.

Ils deviennent, à des degrés divers, des agents d’une propagande officielle, dans laquelle le pamphlet joue un rôle central : il permet de dire ce que les discours administratifs taisent, il excite, dramatise, pousse à l’action. Le pamphlet perd son aura subversive pour endosser celle de la contre-révolution. Il constitue alors un outil de gouvernement des esprits, un instrument d’adhésion à l’ordre autoritaire.

Dans le même temps, l’extrême gauche ne reste pas muette durant l’entre-deux-guerres, bien qu’elle ne produise pas une galaxie pamphlétaire équivalente à celle de l’extrême droite. Ce sont surtout les journaux anarchistes ou communistes dissidents comme Le Libertaire ou La Révolution prolétarienne qui accueillent des textes virulents, critiques de l’État, de la bourgeoisie, mais aussi du stalinisme. Toutefois, cette parole pamphlétaire reste plus fragmentée, moins relayée par des organes puissants et souvent confinée à des cercles intellectuels ou militants.

Entre refoulement et résurgence : de l’après Seconde guerre mondiale à la Cinquième République

Après 1945, la parole pamphlétaire marque un net recul. Plusieurs facteurs contribuent à cette éclipse durable. D’abord, l’horreur de la Shoah et le discrédit des idéologies extrémistes jettent une ombre lourde sur les discours de haine, sur les déchaînements verbaux qui avaient nourri l’antisémitisme d’avant-guerre.

Ensuite, la culture politique issue de la Résistance valorise l’unité nationale et l’éthique républicaine, au détriment des formes d’expression clivantes et incendiaires. L’ordre politique nouveau privilégie la stabilité, le langage maîtrisé, l’efficacité technocratique, bien plus que la violence du verbe.

Enfin, le développement d’une parole médiatique plus normée et l’encadrement juridique de la liberté d’expression limitent la diffusion de formes ouvertement pamphlétaires. Comme l’a montré Olivier Beaud dans La République injuriée (2021), le général de Gaulle engage des poursuites contre les pamphlets d’extrême droite visant sa personne ou ses proches, soucieux de faire respecter les bornes du débat démocratique. Depuis, les lois Pleven (1972) et Gayssot (1990) sont venues renforcer l’arsenal juridique, sanctionnant certains types de discours de haine.

Pourtant, le pamphlet ne disparaît pas totalement. Il connaît plusieurs résurgences dans des moments de crise. Le contexte des années 1960, marqué par la guerre d’Algérie, les tensions sociales et les débuts de la contestation étudiante, donne lieu à une réactivation de la veine pamphlétaire. Une figure comme Jean-Paul Sartre adopte un ton volontiers polémique dans certains de ses textes, même si son style reste souvent plus conceptuel que pamphlétaire au sens strict.

En mai 1968 surtout, les slogans, tracts, affiches et textes collectifs renouent avec un langage incisif, subversif, fortement politisé. L’anonymat, la brièveté, l’outrance visent à déstabiliser l’ordre établi. Dans ce contexte, François Mitterrand publie Le Coup d’État permanent (1964), texte dirigé contre le régime gaulliste.

Le gaullisme, « une mythologie »

L’ouvrage combine une rhétorique d’urgence, des attaques ad hominem, un ton d’indignation maîtrisée : autant d’éléments qui rappellent la tradition pamphlétaire. Rare exemple d’un pamphlet d’envergure venu de l’arène politique conventionnelle, le livre rencontre un large écho et participe à la construction de son image d’opposant résolu.
« S'attaquer au gaullisme sur le plan de ses actes ne suffit pas car plus qu'une politique le gaullisme est une mythologie. […] Elle [l'opinion publique] préfère encore le mythe du père (de Gaulle se charge de tout), le mythe du bonheur (de Gaulle conjure les sorts), le mythe du prestige (le monde jalouse la France qui possède de Gaulle), le mythe de la prospérité (grâce à de Gaulle nous serons bientôt cent millions, le franc vaincra le dollar) à la froide réalité d'un bilan. Mais sur ce plan non plus les républicains ne sont pas démunis. Au régime vieillot qui s'applique à perpétuer une société agonisante ils peuvent opposer la promesse féconde d'un monde nouveau où la loi, sage et hardie, fera du peuple son propre maître. Ils ont de leur côté la liberté et la justice. S'ils l'osent, ils auront l'espérance. » (Le Coup d'État permanent, François Mitterrand, éd. 10/18, 1965, p. 240.)

Charlie Hebdo, n°343, Juin 1977, bibliothèque municipale de Lyon.C’est dans les années 1970-80 que réapparaît un personnage se revendiquant explicitement pamphlétaire : Jean-Edern Hallier. Fondateur de L’Idiot international en 1969, il incarne une forme d’excentricité éditoriale, où la provocation, l’invective et le goût du scandale tiennent lieu de programme.

Hallier joue de sa marginalité, multiplie les attaques contre les puissants, brouille les frontières entre journalisme, littérature et canular. Mais son influence demeure limitée, davantage médiatique que politique.

De manière générale, la montée en puissance de la télévision, l’avènement d’un journalisme d’investigation, l’émergence de formes plus policées de débat public contribuent à refouler les excès de langage. Le style pamphlétaire recule ainsi dans l’espace de la presse, même s’il subsiste dans des niches éditoriales à l’extrême droite (comme Rivarol ou Minute) ou dans les journaux satiriques (comme Hara-Kiri puis Charlie Hebdo notamment).

À l’épreuve du XXIème siècle : le retour du refoulé ?

Le pamphlet, dans sa forme classique, a ainsi perdu sa centralité dans l’espace public, mais il se reconfigure, investit d’autres supports, circule par d’autres canaux. La figure de l’écrivain pamphlétaire du XIXème siècle cède la place à d’autres acteurs qui renouvellent le geste et la posture pamphlétaires : polémistes de plateau, artistes engagés, vidéastes militants...

La scène rap en offre une illustration marquante. Dès les années 1990, des groupes comme Assassin ou NTM font du micro un instrument de critique sociale frontale. Depuis, les textes de rappeurs multiplient les attaques contre les élites politiques, les médias dominants, l’histoire coloniale refoulée. Le pamphlet s’y fait musical, scandé, rythmé pour décrier l’injustice et contester l’autorité.

Parallèlement, d’autres voix singulières adoptent un ton pamphlétaire transformé. Virginie Despentes, dans King Kong Théorie (2006), déploie une parole crue, brutale, à la fois féministe, sociale et anticapitaliste. Stéphane Hessel rencontre un large succès éditorial avec Indignez-vous ! (2010) qui réactive, par sa brièveté et son ton, certains codes du pamphlet.

D’autres formes pamphlétaires féministes, antiracistes ou décoloniales prolifèrent également, portées par des militants, intellectuels ou artistes qui investissent les tribunes, les livres, les scènes ou les réseaux pour dévoiler ce qu’ils identifient comme des oppressions systémiques. Dans un registre encore différent, des textes issus de la mouvance autonome comme L’Insurrection qui vient (2007) du Comité invisible renouent eux aussi avec une parole pamphlétaire radicale qui appelle à la rupture frontale avec l’ordre établi.

À l’extrême droite, la dynamique est tout aussi forte, mais dans une autre tonalité. Plusieurs figures contemporaines s’inscrivent dans la filiation de pamphlétaires de la Troisième République. Ainsi Gérard Noiriel, dans Le Venin dans la plume, a mis en lumière les similitudes entre Édouard Drumont et Éric Zemmour dans leur exaltation du passé, la désignation d’ennemis de l’intérieur et la mise en scène d’une posture de dissident.

Renaud Camus, de son côté, théorise le « grand remplacement » dans une prose pseudo-philosophique qui recycle aussi les grands topoï du pamphlet identitaire : trahison des élites, déclin civilisationnel, stigmatisation des minorités. Mais à la différence de leurs prédécesseurs, ces nouveaux pamphlétaires doivent composer avec un cadre juridique plus contraignant.

D’où une inflexion de style : à l’insulte brutale se substitue une insinuation calculée. Ces nouvelles contraintes juridiques alimentent aussi leur rhétorique victimaire : ces pamphlétaires contemporains se présentent en résistants face à la censure, en martyrs de la bien-pensance.

La parole pamphlétaire contemporaine s’exprime ainsi dans des registres variés. Elle circule aussi sur les réseaux numériques, dans les podcasts, les scènes slam, les publications militantes ou les newsletters indépendantes. Ce que ces formes ont néanmoins en commun, c’est une économie de l’indignation, une esthétique du choc, une volonté de rompre avec le discours calibré des experts et des porte-paroles officiels.

Cette prolifération est rendue possible par la désintermédiation numérique : chacun peut désormais s’improviser pamphlétaire sans passer par les filtres éditoriaux traditionnels. Cette dynamique favorise des formes brèves, visuelles, virales, pensées pour capter l’attention dans un univers saturé.

Ce retour du pamphlet n’implique donc pas une continuité. À l’heure où le débat démocratique se polarise, il réapparaît comme symptôme autant que comme outil. Il ne structure plus l’espace intellectuel comme à la fin du XIXème siècle, mais le traverse encore, porté par des voix qui s’affrontent pour le monopole du « dire vrai ».

Le pamphlet contemporain n’est plus tant un genre littéraro-journalistique qu’un registre, un ton, une posture que s’approprient des acteurs multiples. En France comme ailleurs, certaines rhétoriques politiques actuelles, souvent qualifiées de populistes, prolongent ainsi l’héritage pamphlétaire par leur goût du choc verbal et de la vitupération.

Un thermomètre démocratique

De la culture des libelles de l’Ancien Régime aux brûlots de la Troisième République puis aux formes numériques actuelles, le pamphlet n’a cessé d’accompagner les soubresauts de la vie publique, même s’il a aujourd’hui perdu son lustre.

À chaque époque, ses formes, usages et enjeux se renouvellent au gré des contextes sociaux, culturels et politiques. Forme éruptive d’intervention, il donne voix à des colères, fait émerger des oppositions, cristallise des désaccords profonds.

Mais il révèle aussi, en démocratie, une tension constitutive entre liberté d’expression et exigences de civilité, entre désenchantement citoyen et espérance critique. Par son outrance même, il interroge les limites du dicible et nous oblige à penser ce qu’il faut (ou pas) d’excès pour faire entendre le dissensus.


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Publié ou mis à jour le : 2025-09-13 14:15:09

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