Louis-Ferdinand Céline (1894 - 1961)

Un grand écrivain en dépit de la folie antisémite

De son vrai nom Louis-Ferdinand Destouches, Céline est d'un avis assez général considéré comme l'un des plus grands écrivains français du XXe siècle. Il a révolutionné la littérature avec ses deux chefs-d'oeuvre : Voyage au bout de la nuit (Denoël, 1932) et Mort à crédit (Denoël, 1937). Mais ce sont surtout ses pamphlets antisémites de 1937 qui retiennent l'attention des historiens...

Isabelle Grégor
Été 2021 : des inédits de Céline sortent du néant !

Coup de tonnerre cet été 2021 dans le monde de l'édition : 6 000 feuillets rédigés de la main de Céline ont enfin refait surface, 77 ans après leur disparition. L'affaire est rocambolesque : il y est question d'un départ en catastrophe pour l'exil en juin 1944, de manuscrits volés dans l'appartement de la rue Girardon et d'un écrivain qui ne décolère pas : « Trésor je l’affirme ! De ces romans, tonnerre de dieu, que la littérature française en est appauvrie pour toujours ! La preuve qu’ils les ont brûlés, trois manuscrits presque, les justiciers épurateurs ravageurs ! Pas laissés un atome de cendres ! » (Maudits soupirs pour une autre fois).
Il faut dire que la perte était importante puisqu'ont été retrouvées 600 pages du roman Casse-pipe et des passages entiers de trois autres textes : La Guerre, Londres et La Volonté du roi Krogold, une saga moyenâgeuse. S'y ajoute le manuscrit complet de Mort à crédit, des photographies, des lettres... Ces documents auraient été remis il y a une quinzaine d'années par une famille de Résistants au journaliste Jean-Pierre Thibaudat qui aurait dès lors attendu le décès de Lucette Destouches pour en révéler l'existence. Ils sont désormais entre les mains des ayants droit, en attendant leur publication, dans quelques années.

Né dans la dentelle

« La Seine a gelé cette année-là. Je suis né en mai. C'est moi le printemps ! » (Mort à crédit). C'est en effet le 27 mai 1894 que Louis-Ferdinand Destouches voit le jour à Courbevoie où son père Fernand était correspondant d'une compagnie d'assurance. Pour se consoler de ses ratages professionnels, il avait coutume de dire : « C'est la faute aux Juifs ». Plus tard, son fils verra dans cette recherche pathétique d'un bouc émissaire l'un des fondements de l'antisémitisme populaire.

Louis-Ferdinand Destouches enfant. Agrandissement : Louis-Ferdinand entouré de ses parents.Sa mère Marguerite tenait une boutique de « modes et lingerie » mais de mauvaises affaires obligèrent la famille à déménager en 1899 à Paris, passage Choiseul (IIe arrondissement). Il y vit une enfance choyée et protégée, même si ses parents ne roulent pas sur l'or : « Du gaz [qui éclairait le passage Choiseul] et des claques, voilà ce que c'était, de mon temps, l'éducation. J'oubliais : du gaz, des claques et des nouilles. Parce que ma mère était dentellière, que les dentelles, ça prend les odeurs et que les nouilles n'ont aucune odeur » (interview de 1957).

Sa voie est tout tracée : il travaillera dans le commerce. Après plusieurs séjours en Allemagne et Angleterre, le voici apprenti en bonneterie puis bijouterie. C'est peu dire que tout cela ne le passionne pas !

Bardamu rend hommage à sa mère

Mort à crédit raconte les jeunes années du héros de Voyage au bout de la nuit, Ferdinand Bardamu. Est ici évoquée la mère du héros, directement inspirée de celle de l'écrivain :
« Ma mère, c'est pas une ouvrière... Elle se répète, c'est sa prière... C'est une petite commerçante... On a crevé dans notre famille pour l'honneur du petit commerce...On n'est pas nous des ouvriers ivrognes et plein de dettes... Ah ! non. Pas du tout !... Il faut pas confondre !... Trois vies, la mienne, la sienne, et puis surtout celle à mon père ont fondu dans les sacrifices... On ne sait pas ce qu'elles sont devenues... Elles ont payé toutes les dettes... ».

La « boucherie héroïque »

En 1912, la carrière de vendeur est abandonnée. L'appel devancé, c'est dans la cavalerie que le futur écrivain voit son avenir. Maréchal des logis en août 1914, il va connaître avec la Première Guerre mondiale l'expérience qui orientera toute son existence, même s'il n'a pas vécu l'horreur des tranchées.

Photographie de Louis-Ferdinand Destouches en cuirassier, octobre 1914. Agrandissement : Dessin représentant le cuirassier Destouches sous le feu de l'ennemi, L'Illustré national n°52, novembre 1915.Cavalier au 12e régiment de cuirassiers, il bénéficie en effet d'une relative tranquillité à l'arrière, dans l'attente d'une charge hypothétique.

Le 27 octobre 1914, le cuirassé Destouches est blessé au bras lors d'une mission pour laquelle il s'était fait porter volontaire, du côté d'Ypres. Médaille militaire, Croix de guerre, article dans L'Illustré national... Les honneurs pleuvent.

Il y gagne un poste tranquille au service des passeports du Consulat français, à Londres, avant d'être rapidement réformé, sans pension. C'est l'occasion rêvée de découvrir les charmes d'une capitale qui va le fasciner avec ses music-halls et sa pègre. Il y aurait même, dit-on, rencontré Mata Hari ! Ce dont on est sûr, c'est qu'il se laisse séduire par une entraîneuse du nom de Suzanne Nebout qu'il épouse discrètement en 1916.

Cette union étrange, non reconnue par l'administration, tourne court quelques semaines plus tard, avec le départ du jeune marié pour le Cameroun où il devient « surveillant de plantation ». Mais « tirer sa révérence » pour bourlinguer n'est pas sans danger, et c'est malade qu'il rejoint la France, à peine 8 mois plus tard.

Un pessimisme né de la guerre

Fortement marqué par la guerre, Céline va développer au fil des années un pessimisme noir qui le fait désespérer de l'humanité, jugée hypocrite et égoïste, juste bonne à écraser les plus faibles. Conscient de cette réalité, il ressent un profond malaise qu'il va exprimer dans Voyage au bout de la nuit : « La vérité, c’est une agonie qui n’en finit pas. La vérité de ce monde c’est la mort. Il faut choisir, mourir ou mentir. Je n’ai pas pu me tuer moi ».
Louis-Ferdinand Destouches dans les années 20.Parfois, ce nihilisme féroce s'adoucit et fait place à une profonde compassion pour ces hommes qui se débattent dans le noir de la vie : « Ils en ont des pitiés les gens, pour les invalides et les aveugles et on peut dire qu'ils en ont de l'amour en réserve. Je l'avais bien senti, bien des fois, l'amour en réserve. Y'en a énormément. On peut pas dire le contraire. Seulement c'est malheureux qu'ils demeurent si vaches avec tant d'amour en réserve, les gens. Ça ne sort pas, voilà tout. C'est pris en dedans, ça reste en dedans, ça leur sert à rien. Ils en crèvent en dedans, d'amour ».
La seule solution ? Raconter : « Quand on sera au bord du trou faudra pas faire les malins nous autres, mais faudra pas oublier non plus, faudra raconter tout sans changer un mot, de ce qu’on a vu de plus vicieux chez les hommes et puis poser sa chique et puis descendre. Ça suffit comme boulot pour une vie toute entière ».

Ce bon docteur Destouches

Il est temps de redevenir sérieux : Louis-Ferdinand décide de passer son bac, à 25 ans, et de devenir médecin comme son ami Athanase Follet dont il souhaite épouser la fille Édith. C'est donc papa d'une petite Colette qu'il obtient en 1924 un doctorat en médecine.

Photographie de Céline et Elisabeth Craig extraite du livre : Jean Monnier, Elizabeth Craig raconte Céline. Entretien avec la dédicataire de Voyage au bout de la nuit, Bibliothèque L.F. Céline, 1988. Agrandissement : Photographie d'Elizabeth Craig extraite du livre : Alphonse Juilland, Elizabeth & Louis. Elizabeth Craig parle de Louis-Ferdinand Céline, Gallimard, Paris 1994.Il consacre sa thèse de doctorat au médecin hongrois Ignace Semmelweis qui a génialement préconisé le lavage des mains avant d'opérer et de ce fait permis une chute drastique de la mortalité des femmes en couches ! On peut voir dans ce choix les prémices de l'obsession hygiéniste du futur écrivain.

Repéré par des spécialistes de ce thème affiliés à la Société des nations, il est envoyé aux États-Unis, où il est impressionné par la visite des usines Ford, et en Afrique de l'ouest. Mais rien à faire, cette nouvelle mission l'ennuie et il préfère revenir s'installer à Clichy pour ouvrir un cabinet où il reçoit gratuitement ses patients les plus pauvres.

Bien entendu, l'affaire rapporte peu et il doit accepter un modeste poste au dispensaire municipal tout en rédigeant des publicités. Cette époque difficile est adoucie par sa rencontre avec celle qui restera son grand amour, la danseuse américaine Elizabeth Craig.

Pour une surprise...

En février 1924, dans le cadre d'un voyage organisé par la section d'hygiène de la Société des nations, Céline débarque à New York à la tête d'une d'une délégation de médecins sud-américains. Il raconte ses premières impressions. C'est encore dans Voyage au bout de la nuit :
« Pour une surprise, c’en fut une. À travers la brume, c’était tellement étonnant ce qu’on découvrait soudain que nous nous refusâmes d’abord à y croire et puis tout de même quand nous fûmes en plein devant les choses, tout galérien qu’on était on s’est mis à bien rigoler, en voyant ça, droit devant nous...
Figurez-vous qu’elle était debout leur ville, absolument droite. New York c’est une ville debout. On en avait déjà vu nous des villes bien sûr, et des belles encore, et des ports et des fameux même. Mais chez nous, n’est-ce pas, elles sont couchées les villes, au bord de la mer ou sur les fleuves, elles s’allongent sur le paysage, elles attendent le voyageur, tandis que celle-là l’Américaine, elle ne se pâmait pas, non, elle se tenait bien raide, là, pas baisante du tout, raide à faire peur. On en a donc rigolé comme des cornichons. Ça fait drôle forcément, une ville bâtie en raideur »
.

« J'ai écrit pour me payer un appartement... »

Le bon docteur commence à s'intéresser à l'écriture. Il est  fasciné par le succès de L'Hôtel du Nord d'Eugène Dabit, lauréat du Prix populiste qui « préfère les gens du peuple comme personnages ». Pourquoi ne pas faire la même chose ?

Fin 1929, il s'attelle donc à la rédaction d'un roman inspiré de ses propres expériences, mais « en trichant comme il faut ». Il s'octroie trois ans d'un travail d'écriture minutieuse avant de confier à la secrétaire de son dispensaire la mise au propre des quelque 700 pages de son Voyage au bout de la nuit. Le texte, qu'il choisit de signer du prénom de sa grand-mère, est d'abord refusé par Gallimard qui demande des coupes franches.

Lettre autographe à Gaston Gallimard, 1932.

« Je ne crois pas que mon machin soit ennuyeux »

Dans cette lettre, Céline tente sans succès de le ramener à de meilleurs sentiments : « Vous me demandez de vous donner un résumé de ce livre. […] En fait ce « Voyage au Bout de la nuit » est un récit romancé, dans une forme assez singulière et dont je ne vois pas beaucoup d’exemples dans la littérature en général. Je ne l’ai pas voulu ainsi. C’est ainsi. Il s’agit d’une manière de symphonie littéraire, émotive, plutôt que d’un véritable roman.
L’écueil du genre c’est l’ennui. Je ne crois pas que mon machin soit ennuyeux.
C’est ainsi que je sens les gens et les choses. Tant pis pour eux. L’intrigue est à la fois complexe et simplette. Elle appartient aussi au genre Opéra. (Ce n’est pas une référence !) C’est de la grande fresque, du populisme lyrique, du communisme avec une âme, coquin donc, vivant. Le récit commence Place Clichy, au début de la guerre, et finit quinze ans plus tard à la fête de Clichy. 700 pages de voyages à travers le monde, les hommes et la nuit, et l’amour, l’amour surtout que je traque, abîme, et qui ressort de là, pénible, dégonflé, vaincu…

Du crime, du délire, du dostoïevskysme, il y a de tout dans mon machin, pour s’instruire et pour s’amuser. […] C’est du pain pour un siècle entier de littérature. C’est le prix Goncourt 1932 dans un fauteuil pour l’Heureux éditeur qui saura retenir cette œuvre sans pareille, ce moment capital de la nature humaine… Avec mes meilleurs sentiments » (Lettre manuscrite à Gaston Gallimard, 1932).

Louis-Ferdinand Céline lors de l'attribution du prix Renaudot à son roman Voyage au bout de la nuit, 1932, Paris, BnF. Agrandissement : Première couverture du Voyage au bout de la nuit aux éditions Denoël, 1932. Le manuscrit est finalement édité par Robert Denoël en 1932. La maison d'édition belge se lance alors dans une campagne publicitaire peu courante : « Vous aimerez ce livre ou vous le haïrez. Il ne vous laissera pas indifférent »... En route pour le prix Goncourt ! Les fameux bandeaux rouges sont déjà imprimés au nom de Céline lorsque le prix est décerné, à la surprise générale, à un certain Guy Mazeline. Céline y voit « une affaire d'éditeurs », Denoël ne faisant pas le poids face à Gallimard.

Qu'importe ! Le prix Renaudot et surtout un beau succès populaire viennent rassurer l'écrivain à qui certains reprochent d'être un « sombre bavard et un raseur impitoyable » (Le Figaro), seulement capable de produire des « Voyages au bout de l'ennui » (La Dépêche) pleins de vulgarité et sans style.

La guerre, « un abattoir international en folie »

Scandaleux, ce Voyage au bout de la nuit ! Imaginez : son personnage principal, Bardamu, est un soldat qui ne cesse de chercher à fuir. 15 ans après la fin de la Grande guerre, alors que l'on glorifie combattants et victimes, Céline donne vie à un anti-héros provocateur qui, comme lui, refuse la guerre. Dans ce passage, Bardamu explique ses convictions pacifiques :
« - Il n'y a que les fous et les lâches qui refusent la guerre quand leur Patrie est en danger… — Alors vivent les fous et les lâches ! Ou plutôt survivent les fous et les lâches ! Vous souvenez-vous d'un seul nom par exemple, Lola, d'un de ces soldats tués pendant la guerre de Cent Ans ?… Avez-vous cherché à en connaître un seul de ces noms ?… Non, n'est-ce pas ?… Vous n'avez jamais cherché ? Ils vous sont aussi anonymes, indifférents et plus inconnus que le dernier atome de ce presse-papier devant nous, que votre crotte du matin… Voyez donc bien qu'ils sont morts pour rien, Lola ! Pour absolument rien du tout, ces crétins ! Je vous l'affirme ! La preuve est faite ! Il n'y a que la vie qui compte. Dans dix mille ans d'ici, je vous fais le pari que cette guerre, si remarquable qu'elle nous paraisse à présent, sera complètement oubliée… À peine si une douzaine d'érudits se chamailleront encore par-ci, par là, à son occasion et à propos des dates des principales hécatombes dont elle fut illustrée… […] Je ne crois pas à l'avenir, Lola… ».

Un roman à trous

Le succès est planétaire, les traductions s'enchaînent, Céline est partout. Il est temps de penser à l'écriture d'un nouveau roman. Son titre paraît inoffensif : Tout doucement. Il s'agit du récit des premières années d'un certain Ferdinand, rédigé dans un style encore plus détonnant.

Denoël s'inquiète de l'omniprésence de l'argot, des phrases fragmentaires et des cohortes de points de suspension que Céline justifie en rappelant que sa mère était dentellière... Mais surtout, certains passages sont tellement crus que l'éditeur préfère les remplacer par des blancs !

Cette censure va bien sûr nourrir la curiosité du public tandis que les critiques se déchaînent contre le roman, judicieusement rebaptisé Mort à crédit. Publié en 1936, dans une époque d'agitation sociale, le livre peine à trouver ses lecteurs et Céline préfère laisser de côté pour le moment l'écriture romanesque.

« Bouffer du Juif » par Louis-Ferdinand Céline, Le Magazine, n° 306, 16 mars 1941 et présentation d'extraits du pamphlet Les Beaux Draps. L'illustration dépeint Édouard Daladier et Léon Blum en train de sacrifier un soldat français à l'occasion de la déclaration de guerre à l'Allemagne nazie en septembre 1939.

Antisémite à en perdre la raison

Écrivain désormais reconnu, Céline n'abandonne pas pour autant son métier de médecin. Sa clientèle reste celle des petites gens qui ne cessent de vanter sa gentillesse et son humanité. Mais tout bascule en 1936. Affecté par l'échec de Mort à crédit, Céline laisse de côté l'écriture d'un nouveau roman autobiographique, Casse-pipe, et rumine dès lors les sombres pamphlets qui vont le diaboliser. En attendant, il part visiter l'URSS de Staline comme d'autres écrivains, André Gide en particulier. Quelques semaines après le récit de voyage d'André Gide, Retour de l'URSS, Céline publie un premier pamphlet, Mea Culpa, dans lequel il attaque le régime soviétique fondé sur un programme « entièrement matérialiste » qui révèle la vraie nature humaine, rongée par l'individualisme.

Henri Manuel, photographie de Céline publiée dans le magazine Regards, 1936.1936 est aussi l'année du Front populaire. À la tête du gouvernement figure le socialiste Léon Blum, d'ascendance juive. Une autre personnalité en vue est Georges Mandel. Cet ancien collaborateur de Clemenceau est lui aussi juif. Hitler se fait de plus en plus menaçant. La guerre menace à nouveau.

Céline, qui se présentait jusque-là comme un médecin compatissant et un intellectuel pacifiste, anticolonialiste, sensible à la misère ouvrière (il plaidait déjà pour les 35 heures hebdomadaires !) et bien entendu athée, révèle tout d'un coup une facette inattendue avec deux nouveaux pamphlets : Bagatelles pour un massacre (1937) et L'école des cadavres  (1938).

Au nom d'un raisonnement délirant (pour se venger de Hitler qui est antisémite, les Juifs poussent les Anglo-Saxons à lui faire la guerre !), l'écrivain développe des arguments antisémites d'une violence inouïe ; tellement inouïe que les intellectuels, à l'image d'André Gide, n'y voient que de sottes gamineries et haussent les épaules !

L'éditeur Denoël présente lui-même Bagatelles pour un massacre comme le « pamphlet le plus atroce, le plus farouche, le plus chargé de haine, mais le plus incroyablement comique qui ait jamais paru au monde ». Chacun peut en juger à travers cet extrait, parmi les plus modérés : « Je le dis tout franc, comme je le pense, je préférerais douze Hitler plutôt qu'un Blum omnipotent ».

Une Occupation trouble

En juin 1940, fuyant l'invasion allemande, Céline accompagne dans l'exode une colonne d'évacuation en tant que médecin. Cette expérience fournira la matière de son quatrième et dernier pamphlet, Les Beaux draps (1941).

Fremdenpass (passeport provisoire d'étranger) fourni à Céline sous l'Occupation : ce document lui servit à fuir la France pour l'Allemagne, puis le Danemark, 1944, collection François Gibault.D'un pessimisme noir sur l'avenir de la France, ce texte sera censuré par les nouvelles autorités. Ne pouvant s'engager dans le service de santé à cause de sa vieille blessure, il s'installe à Bezons (Val-d'Oise) et œuvre au dispensaire local jusqu'à la fin de la guerre.

Vivant petitement, il travaille à un nouveau roman (Guignol's Band 1, 1944). Il se tient coi ou à peu près (on le soupçonne tout de même d'avoir dénoncé des Juifs à l'administration française) : ne se plaint-il pas, après une visite à l'exposition antisémite du palais Berlitz, « Le Juif et la France », que ses écrits n'y soient pas présentés ?

Il n'empêche que Denoël réédite ses pamphlets antisémites dans le désir de faire du chiffre et ses formules à l'emporte-pièce sont récupérées par la propagande nazie et vychiste...

Après la Libération, le 2 décembre 1945, l'éditeur sera abattu en plein Paris pour des motifs inconnus (crime de rôdeur ? justice expéditive ?).

« Un homme d'aspect douteux »

Hermann Bickler, colonel nazi en poste à Paris, se souvient de sa rencontre avec Céline :
« Je ne sais plus ce qui a motivé le premier contact avec lui, mais j'ai très vite appris qu'il fréquentait l'ambassade d'Allemagne de la rue de Varenne. Je me souviens qu'un jour le planton m'annonça qu'un homme d'aspect douteux souhaitait me parler. [...] Lorsque enfin, toujours flanqué du planton, il pénétra dans mon bureau, je ne compris que trop la méfiance de la sentinelle : Céline ressemblait vraiment à l'image que l'on pouvait se faire d'un résistant ou de quelqu'un qui se disposait à commettre un attentat. Cet homme de haute taille, large d'épaules, portait une pelisse de peau de mouton en laine retournée. Ses cheveux noirs, sur un visage plutôt pâle, étaient en désordre. Toute sa personne d'ailleurs était vêtue sans aucun soin ni élégance. Il avait coutume de se rendre à moto depuis son logement montmartrois à ses consultations dans une banlieue de Paris où il travaillait comme médecin des pauvres » (Mémoires de Hermann Bickler citées par L'Express, juillet 2011).

« Pour parler franc, là entre nous, je finis plus mal que j'ai commencé » (D'un Château l'autre)

À la Libération, quelques jours après le Débarquement de Normandie, Céline juge plus sain de quitter la France pour le Danemark où il a placé l'argent de ses droits d'auteur. 

Lucie Almansor, dite Lucette Destouches. Agrandissement : Jean Mounicq, Louis-Ferdinand Destouches, Meudon, 1959, Charenton-le-Pont, Médiathèque de l'Architecture et du Patrimoine.Un contretemps l'amène à séjourner quelques mois à Siegmarinen, dans le château d'opérette où se sont repliés PétainLaval et quelques autres acteurs de la Collaboration. En septembre 1945, le voilà enfin à Copenhague avec son chat Bébert et sa femme Lucette Almansor, une ancienne danseuse rencontrée en 1935 et épousée en 1943. 

Il en est quitte pour 11 mois de prison au Danemark. En 1950, il est aussi condamné par la France par contumace à un an d'emprisonnement, à l'indignité nationale et à la privation de ses biens.

En 1951, il profite d'une amnistie en faveur des anciens blessés de guerre et rentre en France en compagnie de Bébert et de Lucette. Celle-ci ouvre une école de danse à Meudon. Céline va y vivre en ermite, se consacrant à la réédition de ses romans par Gallimard et à la rédaction de nouveaux romans : D'un Château l'autre (1957), Nord (1960) et Rigodon (1969) sur ses « aventures » de fin de guerre.

Il meurt le 1er juillet 1961 d'une rupture d'anévrisme dans sa villa Maïtou où restera vivre Lucette jusqu'à son décès, en 2019.

La maison de Céline et de son épouse Lucette, route des Gardes à Meudon (Seine-et-Oise)en 2012. Agrandissement : ean Mounicq, Bureau de Louis-Ferdinand Destouches, Meudon.

Une drôle de « petite musique »

Quelle audace ! Rarement un écrivain aura autant bousculé le monde littéraire. « Il y a la poésie d'avant Rimbaud et d'après Rimbaud, et puis il y a la littérature d'avant Céline et d'après Céline » (Marcel Jullian, 1970). En 1935, alors que paraissent les derniers ouvrages de Marcel Aymé, Jules Romains et François Mauriac, Voyage au bout de la nuit vient donner un coup de pied dans la fourmilière. Pour rendre compte de ce voyage initiatique au bout de l'horreur, Céline a choisi un style à l'originalité fracassante. Lointain héritier de Rabelais, il commence par adopter un vocabulaire populaire voire argotique qui, dit-il, « est fait pour exprimer les sentiments vrais de la misère ». Enrichie de néologismes, son expression fait la part belle au rythme, à ce qu'il appelle sa « petite musique » qu'il construit en jouant avec la ponctuation, multipliant ruptures et exclamations de manière « archivoulue ». Loin d'être relâché, son style est élaboré mot après mot, point après point. Langue parlée et préciosité s'y mêlent, et l'on est parfois surpris de croiser un subjonctif au moment où l'on s'y attend le moins. Avec les années, les points de suspension envahissent l’œuvre comme autant de soupirs, obligeant le lecteur à s'impliquer totalement dans sa lecture, comme Céline l'expliquait en évoquant son « boulot très dur » d'écrivain : « [Mon] style, il est fait d’une certaine façon de forcer les phrases à sortir légèrement de leur signification habituelle, de les sortir des gonds pour ainsi dire, les déplacer, et forcer ainsi le lecteur à lui-même déplacer son sens ».

Bibliographie

Pascal Fouché, Céline,  Ça a débuté comme ça », éd. Gallimard (« Découvertes »), 2001,
Pierre Merle, Céline, les paradoxes du talent, éd. Milan, 2002.

Publié ou mis à jour le : 2021-11-19 20:55:36

 
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