Jean-Paul Sartre (1905 - 1980)

Un philosophe « engagé »

David Levine, couverture des Mots pour l'édition Folio, 1983Jean-Paul Sartre a régné sur la pensée française après la Seconde Guerre mondiale et jusqu'aux premières atteintes de la vieillesse.

Son oeuvre romanesque, théâtrale et philosophique et sa personnalité à multiples facettes ont suscité, en France mais aussi à l'étranger, de nombreuses cabales d'une violence dont on a peu idée aujourd'hui.

Camille Vignolle et Isabelle Grégor

Une œuvre littéraire et philosophique originale

Le philosophe est né à Paris le 21 juin 1905 dans une famille bourgeoise. Après des études brillantes à l'École normale supérieure de la rue d'Ulm (Paris), il devient professeur de lycée.

Représentation de Huis clos, Théâtre du Vieux Colombier, 1944La Nausée : c'est avec ce titre peu alléchant qu'il entre en 1938 dans l'histoire de la littérature. Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il est content de lui : « Je réussis à trente ans ce beau coup : décrire […] l'existence injustifiée, saumâtre de mes congénères. […] j'écrivais joyeusement sur notre malheureuse condition » (Les Mots). Les critiques détestent-ils son Roquentin et sa drôle de fascination pour les racines de marroniers ? Sartre s'en moque, ce qu'il veut c'est que son roman aide à comprendre sa philosophie, l'existentialisme : « L'existence n'est pas la nécessité. Exister, c'est être là, simplement » (La Nausée).

L'Homme progresse au milieu d'une réalité brute, dépouillée, sans aucun sens, seulement soumise à la contingence, à l'accidentel. Pour échapper au hasard, il peut décider de prendre sa vie en main, par exemple en choisissant l'engagement. C'est cette question qui est reprise dans la nouvelle « Le Mur », parue en 1939. 

Vient ensuite Huis Clos (1943). Jouée à la période la plus noire de l'Occupation, la pièce met en scène un trio maudit : Garcin le lâche, Estelle l'infanticide, Inès la lesbienne qui a poussé un rival au suicide. Comment vivre à trois en évitant que les rapports de pouvoir ne cessent de s'inverser ? C'est impossible, l'un est toujours sous la domination du couple qui lui fait face. Comme chacun d'entre nous qui ne pouvons échapper au jugement de l'extérieur, les personnages ne peuvent que conclure : « L'enfer, c'est les autres ! »

En 1948, Sartre poursuit avec la pièce à thèse Les Mains sales pour s'interroger sur l'idéalisme politique : faut-il faire des compromissions pour bâtir un monde juste ? Le thème du choix impossible est également présent dans Les Chemins de la liberté, dernier roman de l'auteur qui préfère en 1964 se diriger vers l'autobiographie avec Les Mots, ou comment un enfant choyé mais trop peu sûr de lui trouve refuge dans l'écrit. Magnifique récit de la formation d'un écrivain, ce texte a grandement contribué au prix Nobel qui fut proposé à Sartre en 1964 – et aussitôt refusé.

Pauvre Poulou !

Dans Les Mots, Jean-Paul raconte Poulou, l'enfant sans charme et solitaire qu'il a été :
« Sur les terrasses du Luxembourg, des enfants jouaient, je m'approchais d'eux, ils me frôlaient sans me voir, je les regardais avec des yeux de pauvre : comme ils étaient forts et rapides ! comme ils étaient beaux ! […] Je n'en revenais pas de me découvrir par eux : ni merveille ni méduse, un gringalet qui n'intéressait personne. Ma mère cachait mal son indignation : cette grande et belle femme s'arrangeait fort bien de ma courte taille, elle n'y voyait rien que de naturel : les Schweitzer sont grands et les Sartre petits, je tenais de mon père, voilà tout. Elle aimait que je fusse, à huit ans, resté portatif et d'un maniement aisé : mon format réduit passait à ses yeux pour un premier âge prolongé. Mais, voyant que nul ne m'invitait à jouer, elle poussait l'amour jusqu'à deviner que je risquais de me prendre pour un nain — ce que je ne suis pas tout à fait — et d'en souffrir. Pour me sauver du désespoir elle feignait l'impatience : « Qu'est-ce que tu attends, gros benêt ? Demande-leur s'ils veulent jouer avec toi. » Je secouais la tête : j'aurais accepté les besognes les plus basses, je mettais mon orgueil à ne pas les solliciter. […] Au crépuscule, je retrouvais mon perchoir, les hauts lieux où soufflait l'esprit, mes songes : je me vengeais de mes déconvenues par six mots d'enfant et le massacre de cent reîtres. N'importe : ça ne tournait pas rond » (Les Mots, 1964).

Manuscrit de La Nausée, 1931-1936, Paris, BnF

Un parcours chaotique

Mobilisé pendant la « drôle de guerre » (septembre 1939-mai 1940), Sartre est ensuite capturé par les Allemands comme la plupart des soldats français. Libéré en mars 1941, il poursuit ses travaux d'écriture et ses réflexions philosophiques pendant l'Occupation.

Son attitude à l'égard de l'occupant est ambivalente : d'un côté, il forme avec quelques amis un cercle résistant et il lui arrive de transporter des journaux et des tracts séditieux ; de l'autre, il n'a pas de scrupules à remplacer un professeur juif dans un lycée parisien et obtient des autorités d'occupation le droit de faire jouer sa pièce Les Mouches, laquelle se solde par un échec.

Quand les Alliés débarquent en Normandie, Jean-Paul Sartre, devenu chroniqueur dans le journal d'Albert Camus, Combat, voit sa notoriété franchir les frontières. Il acquiert même la réputation d'un grand résistant.

Après la Libération, à quarante ans passés, il s'engage enfin en politique. Désireux de rattraper le temps perdu et de faire oublier sa conduite antérieure, il se révèle un militant acharné de la future révolution socialiste et se range parmi les « compagnons de route » du communisme soviétique. Il fonde en 1945 la revue philosophique Les Temps modernes.

Fidèle du café de Flore, un établissement à la mode du quartier de Saint-Germain-des-Prés où il avait coutume d'écrire pendant l'Occupation, Jean-Paul Sartre devient, aux côtés de sa compagne, Simone de Beauvoir, l'idole de la jeunesse bourgeoise d'après-guerre.

Jean-Paul Sartre milite activement contre l'intervention militaire en Indochine. Il devient une figure emblématique de la gauche mais n'échappe pas à de troublantes contradictions. En 1946, il publie entre autres ouvrages un petit essai à succès : Réflexions sur la question juive.

On peut y lire : « Formé par son action quotidienne sur la matière, l'ouvrier voit dans la société le produit de forces réelles agissant selon des lois rigoureuses... Les bourgeois, au contraire, et l'antisémite en particulier ont choisi d'expliquer l'histoire par l'action des volontés individuelles... L'antisémitisme, phénomène bourgeois, apparaît donc comme le choix d'expliquer les événements collectifs par l'initiative des particuliers... »

Ainsi, selon le penseur, l'antisémitisme se confond peu ou prou avec la pensée libérale et un travailleur manuel ne saurait être antisémite...

En 1952, dans un essai intitulé Saint-Genet, comédien et martyr, le philosophe célèbre Jean Genet, truand et poète à ses heures, homosexuel en révolte contre la société, mais occulte ses sympathies pro-nazies dans les années trente.

L'année suivante, après l'exécution des époux Rosenberg pour cause d'espionnage, il publie une lettre ouverte au peuple américain dans le journal Libération (22 juin 1953) : « Vous êtes collectivement responsables de la mort des Rosenberg, les uns pour avoir provoqué le meurtre, les autres pour l'avoir laissé commettre, vous avez toléré que les États-Unis soient le berceau d'un nouveau fascisme ; en vain vous répondrez que ce seul meurtre n'est pas comparable aux hécatombes hitlériennes ; le fascisme ne se définit pas par le nombre de ses victimes mais par sa manière de les tuer... ».

NB : les services secrets américains ont depuis lors publié les preuves de la culpabilité des Rosenberg ; preuves qu'ils ne pouvaient divulguer à l'époque des faits au risque de compromettre leurs agents.

Jean-Paul Sartre ne tarde pas à s'opposer avec fracas à Albert Camus, en philosophie comme en politique. La guerre d'Algérie met à jour la différence entre le dogmatisme du premier et l'approche compassionnelle du second.

Dans la préface du pamphlet de Franz Fanon : Les damnés de la terre (1961), Sartre lâche en particulier cette phrase assassine : « Abattre un européen, c’est faire d’une pierre deux coups, supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé : restent un homme mort et un homme libre ; le survivant, pour la première fois, sent un sol national sous ses pieds ».

Tandis que Camus accueille avec reconnaissance le prix Nobel de littérature (avant de mourir prématurément en 1961 dans un accident de voiture), Sartre, conséquent avec lui-même, refuse avec hauteur le même prix en 1964.

Prématurément usé par ses nuits de veille et l'usage d'amphétamines, il s'engage avec quelque maladresse aux côtés des révolutionnaires de Mai 68 et s'associe au lancement du quotidien Libération. Il écrit en 1972 à propos de la Révolution française : « Un régime révolutionnaire doit se débarrasser d'un certain nombre d'individus qui le menacent et je ne vois pas là d'autre moyen que la mort ; on peut toujours sortir d'une prison ; les révolutionnaires de 1793 n'ont probablement pas assez tué. »

Dans les années 70, Jean-Paul Sartre, déjà très malade, s'associe à son ancien condisciple de Normale Sup, Raymond Aron, dans la condamnation des dictatures communistes du Cambodge et du Viêt-nam. Il s'éteint le 15 avril 1980 et repose depuis lors au cimetière Montparnasse (Paris), où l'a rejoint sa compagne Simone de Beauvoir.

La mort de Jean-Sol Partre

Boris Vian met en scène la mort du grand philosophe dans son roman L'Écume des jours (1947) : Chick, le meilleur ami de Colin, un très grand admirateur d'un certain Jean-Sol Partre. Un peu trop, pour sa fiancée Alise...
« Elle entra, Jean-Sol Partre, à sa place habituelle, écrivait, il y avait beaucoup de monde et ça parlait doux. Par un miracle ordinaire, ce qui est extraordinaire, Alise vit une chaise libre à côté de Jean-Sol et s'assit. Elle posa sur ses genoux son sac pesant et défit la fermeture. Par-dessus l'épaule de Jean-Sol, elle voyait le titre de la page, Encyclopédie, volume dix-neuf. Elle posa une main timide sur le bras de Jean-Sol ; il s'arrêta d'écrire. [...]
- Je vais vous expliquer : Chick dépense tout son argent à acheter ce que vous faites, et il n'a plus d'argent.
- Il ferait mieux d'acheter autre chose, dit Jean-Sol, moi je n'achète jamais mes livres.
- Il aime ce que vous faites.
- C'est son droit, dit Jean-Sol. Il a fait son choix.
- Il est trop engagé, je trouve, dit Alise. Moi, j'ai fait mon choix aussi, mais je suis libre, parce qu'il ne veut plus que je vive avec lui, alors je vais vous tuer, puisque vous ne voulez pas retarder la publication.
- Vous allez me faire perdre mes moyens d'existence, dit Jean-Sol. Comment voulez-vous que je touche mes droits d'auteur si je suis mort ? [...]
Elle ouvrit son sac et en tira l'arrache-cœur de Chick, qu'elle avait pris depuis plusieurs jours dans le tiroir de son bureau.
- Vous voulez défaire votre col ? demanda-t-elle.
- Écoutez, dit Jean-Sol en retirant ses lunettes, je trouve cette histoire idiote.
Il déboutonna son col. Alise rassembla ses forces, et, d'un geste résolu, elle planta l'arrache-cœur dans la poitrine de Partre. Il la regarda, il mourait très vite, et il eut un dernier regard étonné en constatant que son cœur avait la forme d'un tétraèdre. »


Publié ou mis à jour le : 2020-04-17 15:40:00

 
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