Le 21 janvier 2026 est sorti sur les écrans de France Le mage du Kremlin, un film du réalisateur Olivier Assayas, tiré du roman éponyme de Giuliano da Empoli (Gallimard, avril 2022).
Giuliano da Empoli s'est appliqué à pénétrer le coeur du système poutinien par le biais de la fiction romanesque. Il a pu ainsi faire dire à ses personnages le fond de leur pensée (Thucydide faisait de même dans La guerre du Péloponnèse, quand il mettait dans la bouche de Périclès les analyses qu'il lui prêtait). Le film n'a pas su, hélas, retrouver cette trame...
En prise avec l’actualité brûlante de ces trente dernières années, le film Le Mage du Kremlin se veut français même s’il est présenté en version originale anglaise.
L’acteur américain Paul Dano joue le personnage principal, Vadim Baranov, conseiller officieux de Vladimir Poutine. Quant au président russe, il est joué par l’acteur britannique Jude Law.
Dans le roman, Baranov a pour confident un intellectuel parisien et l’un et l’autre sont férus de culture française ; dans le film, le confident est un intellectuel afro-américain de Yale et il n’y est plus question de culture française.
Hormis ce tropisme américain en phase avec la vassalisation du Vieux Continent, le film pèche par sa durée, 2h25, que ne justifie pas l’intrigue. Il débute par d’interminables longueurs sur les orgies supposées des milieux branchés moscovites dans les calamiteuses années 1990 qui ont vu la Russie s’effondrer sous la présidence chancelante de Boris Eltsine.
Un roman en résonance avec l’Histoire
Rien de tel avec le livre. Celui-ci tient en 300 pages et se savoure de manière fluide et agréable. Il amène très vite le lecteur au cœur du sujet : Poutine et son parcours, depuis la direction des services secrets russes (le FSB) jusqu’à une présidence autoritaire et prompte à faire la guerre.
Le récit s’interrompt vers 2015, bien avant l’invasion de l’Ukraine. Le personnage de Vadim Baranov est la transposition romanesque d’un homme de l’ombre bien réel, Vladislav Sourkov.
Né en 1964, homme de spectacle, il devint pendant une quinzaine d’années l’éminence grise de Vladimir Poutine. C’est lui qui a lancé les concepts de « démocratie souveraine » et « verticale du pouvoir », qui structurent aujourd’hui le régime poutinien.
Le romancier illustre de chapitre en chapitre le durcissement progressif du régime, confronté à des défis tant intérieurs (Tchétchènes, oligarques) qu’extérieurs (l’administration américain).
Il place dans la bouche de son antihéros Baranov des réflexions et des analyses politiques en opposition avec celles de son mentor devenu son rival, Boris Berezovsky. Ce personnage-là est bien réel. Né en 1946, il a contribué à l’ascension de Poutine en mettant ses médias et la chaîne de télévision ORT à son service. Mais ayant péché par arrogance, il fut contraint à l’exil et mourut dans sa résidence anglaise en 2013 dans des conditions mal élucidées.
Vadim Baranov dialogue aussi avec un autre personnage bien réel, Mikhaïl Khodorkovski. Né en 1963, il est devenu le patron du géant pétrolier Ioukos. En 2003, il se disposait à le vendre à l’Américain Exxon quand Poutine l’a fait arrêter incontinent à sa descente d’avion. Il a été gracié dix ans plus tard et coule aujourd’hui des jours paisibles en Angleterre. En le faisant arrêter, le président russe signifiait que les oligarques pouvaient s’enrichir autant qu’ils le voulaient mais devaient respecter le Kremlin. C’était un retournement total par rapport à la situation qu’avait connue la Russie sous la présidence d’Eltsine, quand les oligarques faisaient la pluie et le beau temps.
Cela nous vaut une savoureuse répartie que Giuliano da Empoli place dans la bouche de son antihéros : « Pour vous, Occidentaux, c’est un tabou absolu. Un homme politique arrêté, pourquoi pas, mais un milliardaire, ce serait inimaginable, parce que votre société est fondée sur le principe qu’il n’existe rien de supérieur à l’argent. Ce qui est amusant, c’est que vous continuez à appeler les nôtres des « oligarques », tandis que les vrais oligarques n’existent qu’en Occident. C’est là que les milliardaires sont au-dessus des lois et du peuple, qu’ils achètent ceux qui gouvernent et écrivent les lois à leur place. Chez vous, l’image d’un Bill Gates, d’un Murdoch ou d’un Zuckerberg est totalement inconcevable. En Russie, au contraire, un milliardaire est tout à fait libre de dépenser son argent, mais pas de peser sur le pouvoir politique. »
Notons encore des dialogues piquants entre Baranov et une autre éminence grise du Kremlin, Evgueni Prigojine. Né en 1961, il s’est d’abord fait apprécier de Vladimir Poutine par ses talents de maître d’hôtel. Puis en 2013, il a fondé à Saint-Pétersbourg un mystérieux organisme voué à la propagande sur internet en direction de l’Occident honni et méprisé (en anglais Internet Research Agency, IRA).
L’année suivante, il a fondé la société de mercenaires Wagner avec laquelle il est intervenu en Afrique (mais de cela et de la suite, il n’est pas question dans le livre de Giulanio da Empoli). Ayant lui aussi péché par arrogance, Prigojine a fait marcher ses troupes sur le Kremlin en 2023. Cela lui valut d’être arrêté puis de périr le 23 août 2023 dans un malencontreux crash aérien…
Revenons à 2013 : Baranov explique à Prigojine comment il voit la propagande sur internet. Il le dissuade de tenter d’endoctriner la jeunesse occidentale mais lui suggère, au contraire, de la corrompre et de la démobiliser en l’abreuvant d’âneries en tous genres : fake-news, influenceur.ses, etc. On croirait entendre Mark Zuckerberg, fondateur de facebook…
Le livre témoigne d’une connaissance très fine de la Russie, un pays que l’auteur, polyglotte, a de fréquentes occasions de visiter.
Sur un mode léger, Le mage du Kremlin met en lumière les tensions et les contradictions dans les cercles du pouvoir en Russie… comme en Occident.
Dois-je l’avouer ? J’ai retrouvé en filigrane dans ce roman les analyses développées dans mon essai : Les Causes politiques de la guerre en Ukraine (éditions Herodote.net, mai 2024).
Regrettons seulement l’insistance avec laquelle Poutine est qualifié de Tsar tant dans le livre que dans le film. Selon les connaisseurs du pays, les Russes n’emploient jamais ce terme pour désigner le président.
Un film hors contexte
Le réalisateur du film, à la différence du romancier, confesse avoir seulement un peu connu la Russie au milieu des années 90 à travers des rencontres dans le milieu intellectuel de Moscou. Sans doute faut-il y voir la raison de ses longues séquences sur cette période.
Plus gravement, il a repris dans le film, en voix off, de nombreux propos mot pour mot sans toujours sélectionner les plus pertinents, ceux qui traduisent au mieux l’atmosphère et les enjeux de pouvoir. De la même façon, le film enchaîne beaucoup de séquences sans grande signification comme s’il eut fallu à tout prix ne rien oublier de toutes les péripéties du roman. S’ensuit un récit décousu qui n’aide pas à comprendre le monde russe contemporain et les enjeux géopolitiques, au premier rang desquels la guerre en Ukraine.













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Voir les 5 commentaires sur cet article
Jean-Baptiste (12-02-2026 09:11:32)
Bonjour, je viens d'aller voir le film, après avoir lu le livre il y a un an environ. Un peu déçu de ne pas retrouver l'approche des différences culturelles (motivations, craintes,...) entre les r... Lire la suite
André (31-01-2026 04:34:08)
Bonjour, J’ai vu le film mais n’ai pas lu le livre. Je vous trouve un peu sévère car un film ne vaut jamais un livre. Dans ce dernier on peut mieux exprimer détails et sentiments. Ceci étant ... Lire la suite
André (29-01-2026 19:24:51)
Bonjour, J’ai vu le film mais n’ai pas lu le livre. Je vous trouve un peu sévère car un film ne vaut jamais un livre. Dans ce dernier on peut mieux exprimer détails et sentiments. Ceci étant ... Lire la suite