Un tableau, une époque

Les Ambassadeurs, témoins de la Renaissance

En 1533, Hans Holbein le Jeune est déjà célèbre pour ses portraits d’Érasme, de Thomas More ou du roi Henry VIII. Il va passer à la postérité avec Les Ambassadeurs, un tableau qui réunit deux personnages clefs de son époque.

Aujourd’hui conservé à la National Gallery de Londres, il est à lui seul une parfaite illustration de la Renaissance, de ses espoirs et de ses peurs.

Michelle Fayet

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« Les Ambassadeurs », Hans Holbein Le Jeune, 1533, National Gallery, Londres.

Holbein, peintre emblématique de la Renaissance

« Autoportrait », 1542 ou 1543, Hans Holbein Le Jeune, Uffizi Gallery, Florence.Par bien des aspects, la vie d’Hans Holbein le Jeune est caractéristique du parcours d’un artiste de la Renaissance. Né à Augsbourg, en Allemagne, en 1497, dans une famille de peintres, il se forme dans l’atelier de son père, Hans Holbein l’Ancien.

En 1515, il s’installe à Bâle en Suisse, haut lieu de l’humanisme. Il y rencontre le « prince des Humanistes », Érasme de Rotterdam, et se lie avec lui. Il réalise alors trois portraits du grand philosophe hollandais qui vont établir sa réputation.

Érasme le recommande auprès de son ami anglais Thomas More et Holbein part à la cour du roi d’Angleterre en 1526. Six ans plus tard, il va s’y établir définitivement pour fuir la montée de l’intolérance religieuse qui sévit à Bâle.

Il devient alors le portraitiste officiel de la cour d’Henri VIII, nous rappelant à cet égard l’importance des princes mécènes à la Renaissance. Il va vivre onze ans en Angleterre avant de mourir en 1543 de la peste, le grand fléau de l’époque.

Érasme et ses trois portraits
Érasme de Rotterdam, vers 1523, Hans Holbein Le Jeune, musée du Louvre, Paris. Érasme de Rotterdam, vers 1523, Hans Holbein Le Jeune, Kunstmuseum, Bâle. Érasme de Rotterdam, vers 1523, Hans Holbein Le Jeune, National Gallery, Londres.

Le tableau du musée du Louvre (première illustration) est un des portraits les plus connus d'Érasme de Rotterdam. Holbein représente ce célèbre humaniste hollandais dans un intérieur. L'arrière-plan du tableau est constitué d'une tapisserie murale verte à motifs d'animaux fabuleux et de fleurs jaunes et rouges, et d'une boiserie (peut-être le chambranle d'une porte). Le savant, portant une barrette et chaudement vêtu, est occupé à écrire sur une feuille, probablement un parchemin, reposant elle-même sur un livre à reliure rouge incliné.

Le musée de Bâle conserve un autre portrait d'Érasme (seconde illustration) qui diffère du tableau du musée du Louvre par un fond neutre. Sur l'exemplaire bâlois, l'humaniste est en train d'écrire le début de son Commentaire de l'Évangile selon saint Marc, qui fut rédigé en 1523 et publié l'année suivante par son ami Johann Froben. Une comparaison des quelques jambages de lettres qui restent visibles sur le tableau du Louvre a permis de déterminer que le texte était identique à celui de Bâle.

Le portrait qui se trouve actuellement à la National Gallery de Londres (troisième illustration) était sans doute un présent à l'archevêque de Canterbury William Warham, correspondant et bienfaiteur d'Érasme.

Les Peintures de Hans Holbein le Jeune au Louvre, Élisabeth Foucart Walter, catalogue d'exposition, musée du Louvre, 1985, Éditions de la Réunion des musées nationaux.

Qui sont les « Ambassadeurs » ?

Jean de Detinville (détail), « Les Ambassadeurs », Hans Holbein Le Jeune, 1533, National Gallery, Londres. Ces deux personnages sont Jean de Dinteville (à gauche) et Georges de Selve (à droite). François Ier les a envoyés à Londres pour le représenter en tant qu’ambassadeurs.

Au Moyen-Âge, les diplomates étaient désignés à titre temporaire pour des négociations ponctuelles. Tout change à la Renaissance. Dès le XVe siècle en Italie et plus encore au XVIe siècle en Europe, les princes et les souverains se font représenter de manière permanente par des ambassadeurs.

Ces diplomates professionnels deviennent les représentants officiels d’une administration de plus en plus complexe, corollaire de la constitution des États modernes.

François Ier est un pionnier de ce mouvement européen. Il établit les premiers postes diplomatiques à l’étranger, notamment à Londres dès 1515, où nous retrouvons les deux protagonistes du tableau.

Une année décisive : 1533

François Ier a un ennemi juré : l’empereur Charles Quint. Trop faible pour le combattre seul, il veut se rapprocher du roi d’Angleterre Henri VIII. C’est dans ce but qu’il envoie à Londres Jean de Dinteville et Georges de Selve.

Les deux rois se connaissent. Treize ans plus tôt, en 1520, François Ier et Henri VIII se sont rencontrés dans les Flandres, lors de la fameuse entrevue du camp du Drap d’Or.

Le roi de France cherche à impressionner son homologue anglais avec force démonstration de richesse et de libéralité. Peine perdue. Henri VIII reste sourd aux attentes françaises.

Georges de Selve (détail), « Les Ambassadeurs », Hans Holbein Le Jeune, 1533, National Gallery, Londres. Plus de dix ans ont passé et la situation a changé. C’est désormais Henri VIII qui a besoin de l’appui de François Ier car il a un projet. Et quel projet : faire annuler par le pape Clément VII son mariage avec Catherine d’Aragon. Pour y arriver et faire pencher en sa faveur le Souverain Pontife, il a besoin d’un appui de poids.

Or, les rois de France ne sont-ils pas les protecteurs traditionnels de Rome ? De plus, les circonstances sont propices : le Dauphin, le futur Henri II, doit se marier avec la nièce de Clément VII, Catherine de Médicis, à la fin de l’année 1533.

Georges de Selve est donc à Londres pour négocier au mieux cet appui. L’affaire est d’autant plus pressante qu’Henri VIII a épousé en secret sa favorite, Anne Boleyn. La reconnaissance du mariage par l’archevêque de Cantorbéry, Thomas Cranmer, va conduire à la rupture avec l’Église catholique romaine.

L’année suivante, en 1534, l’Acte de suprématie créera l’Église anglicane faisant du roi d’Angleterre le seul et unique chef de cette nouvelle Église.

Les Ambassadeurs, un tableau chargé de symboles

Quand il reçoit la commande du tableau, Hans Holbein (36 ans) est un peintre ami des humanistes mais aussi apprécié pour la manière dont il peint les grands marchands de la Hanse ou de Londres dans leurs plus beaux atours. Il va donc mettre tout son talent et toute son âme dans ce double portrait, reflet de la somptuosité et des espoirs de son temps.

- Le globe terrestre

Le XVIe siècle est le siècle des Grandes Découvertes : l’Amérique a été découverte en 1492 et le premier tour du monde est réalisé en 1522.

Le globe terrestre (détail), Les Ambassadeurs, Hans Holbein Le Jeune, 1533, National Gallery, Londres. Sur l’étagère du bas, on peut voir un globe terrestre où apparaît le Nouveau Monde découvert par Christophe Colomb pour le compte de l’Espagne en 1492. La présence du globe renvoie à la fonction du commanditaire de l’œuvre, un ambassadeur, donc un voyageur.

C’est aussi nous rappeler la véritable révolution intellectuelle que constituent la découverte de l’Amérique mais aussi l’exploration des côtes africaines par les Portugais ou le premier tour du monde par Magellan et Del Caño entre 1519 et 1522.

Non seulement les Découvertes chamboulent les anciennes représentations du monde mais elles renversent aussi de nombreux mythes comme celui de l’impossibilité physique pour les hommes de supporter la chaleur des Tropiques...

- Le crâne

Le crâne (détail), « Les Ambassadeurs », Hans Holbein Le Jeune, 1533, National Gallery, Londres. Au premier plan, une forme étrange se dessine. En se déplaçant sur le côté et en se collant au mur où est accroché le tableau, on comprend : un crâne humain apparaît. C’est une anamorphose, c'est-à-dire une image déformée.

Pourquoi ce crâne ? Il renvoie de manière explicite à la mort et témoigne de son omniprésence dans les mentalités de l’époque. Notons que, dans le même esprit, Jean de Dinteville porte sur son béret une broche où est également représenté un crâne.

Broche sur le béret de Jean de Detinville (détail), « Les Ambassadeurs », Hans Holbein Le Jeune, 1533, National Gallery, Londres.Par ailleurs, l’une des cordes du luth est cassée comme pour signifier que la vie, ne tenant qu’à un fil, peut se rompre.

Ces figures plus ou moins discrètes sont des « vanités », autrement dit des natures mortes évoquant la précarité de la vie, comme peuvent l’être aussi une chandelle qui se consume, une fleur perdant ses pétales ou un sablier.

Elles sont très présentes dans la peinture nordique de l’époque et les contemporains cultivés savent parfaitement les interpréter.

Crucifix (détail, en haut à gauche du tableau), « Les Ambassadeurs », Hans Holbein Le Jeune, 1533, National Gallery, Londres. La mort est aussi transcendée par le crucifix qui apparaît dans le coin supérieur gauche du tableau, sur la tapisserie : presque invisible, il exhorte à se détourner des biens terrestres et gagner le salut éternel.

Dans une société où la moitié des enfants n'atteint pas l'âge adulte, la mort fait partie du quotidien.

En outre, les épidémies de peste, récurrentes depuis la Grande Peste du XIVe siècle, ont transformé le rapport à la mort qui n’est plus seulement vécue comme une fin mais aussi comme une déchéance physique du corps.

Pourquoi le crâne est-il caché ? Les lettrés de la Renaissance, contemporains d'Holbein, sont férus de mystères et de sens cachés, comme Léonard de Vinci lorsqu’il rédige ses carnets en inversant l’écriture, de sorte qu’ils ne peuvent être lus qu’à l’aide d’un miroir.

Certains humanistes, à l’instar de l’Italien Pic de la Mirandole, s’initient même à la kabbale, la science occulte juive.

C’est aussi montrer à fois la dextérité technique du peintre mais aussi transmettre le message d’un lettré : la réalité n’est pas seulement faite d’apparences et la disparition est le commun destin des êtres et des choses. 

Le livre d’arithmétique (détail),  « Les Ambassadeurs », Hans Holbein Le Jeune, 1533, National Gallery, Londres. Parmi d’autres symboles, notons à côté du luth, le livre d’arithmétique. Il est ouvert à la page traitant de la division !

Ce livre contient l’hymne de Luther, rappel d’autres divisions autrement moins anodines. Il évoque l'invitation faite aux ambassadeurs de transformer les menaces de guerre en paix.

- L’horloge solaire

L’horloge solaire, entourée de la sphère céleste, de quadrants et d’un « torquetum » (instrument de mesure astronomique) (détails), « Les Ambassadeurs », Hans Holbein Le Jeune, 1533, National Gallery, Londres. Le développement du monde des affaires dans la bourgeoisie amène cette époque à être plus sensible à la notion de temps : horloge solaire de particuliers, horloges mécaniques de municipalités.

Le rythme du temps n’est désormais plus le même dans les villes. En effet, celles-ci se démarquent des campagnes dans la gestion des heures. Du rythme de vie des campagnes réglé par le tintement des cloches des églises, la ville se démarque avec ses beffrois (tours d’édifices laïques) dotés depuis le XIVe siècle d’horloges mécaniques. Ces dernières scandent un temps rationnel, fidèle repère des activités urbaines et marchandes : le temps de la maîtrise des affaires.

- La barbe

François Ier, Charles Quint et le cardinal Farnèse entrent à Paris en 1540, fresque de Taddeo Zuccaro, 1565-1566, Villa Caprarola ou Villa Farnese, Caprarola, Italie.Les hommes de ce siècle sont tous barbus, contrairement aux hommes du siècle précédent dépourvus de toute pilosité.

Un détail qui rend éminemment repérables les tableaux du XVIe siècle !

La mode du port de barbe et des cheveux courts a été lancée par François Ier.

En effet, au tout début de son règne, celui-ci a eu un problème de peau qui l’a contraint à ne pas se raser pendant quelques temps.

De plus, après un accident survenu en 1521, il a dû se couper les cheveux. Cette nouvelle apparence lui a plu. Il a décidé de porter désormais barbe, moustache et cheveux courts. 

Par mimétisme, les hommes de la cour ont aussitôt adopté cette mode comme le feront deux siècles plus tard les courtisans de Louis XIV avec la perruque.

Rappelons que c’est le célèbre portrait de Jean Clouet qui a fait entrer, dans notre histoire, François Ier avec cet aspect barbu. Les ambassadeurs arborent la même apparence que leur souverain.

- Le Béret

Le port du béret est caractéristique des hommes du XVIe siècle. C’est un signe pour identifier, à l’œil nu, l’époque d’un tableau.

Le béret a commencé à être porté au XVe siècle et a détrôné le règne des chapeaux de velours bien couvrants. Il caractérise plus particulièrement le XVIe siècle qui l’utilise sous différentes formes : plat, rond, etc.

- La chemise

Les hommes du début du XVIe siècle ont le cou dénudé sans chemise, les vêtements comportent une encolure « bateau ». Or, après la bataille de Pavie, sous l’influence de la mode espagnole, cet usage commence à disparaître pour faire place au col plus sévère.

François Ier (détail), anonyme, vers 1515, musée Condé, Chantilly. Jean de Dinteville (détail), « Les Ambassadeurs », Hans Holbein Le Jeune, 1533, National Gallery, Londres. Georges de Selve (détail), « Les Ambassadeurs », Hans Holbein Le Jeune, 1533, National Gallery, Londres. Henri Ier de Lorraine, duc de Guise, dit « le Balafré », vers 1580, musée Carnavalet, Paris.

Nos deux ambassadeurs laissent entrevoir discrètement ces cols de chemises, qui se transformeront à la fin du siècle en « fraise ». Il s’agit là d’une mode nouvelle qui va bientôt être agrémentée de « dentelle ».

- La pelisse de Jean de Dinteville

La pelisse de Jean de Dinteville (détail),  « Les Ambassadeurs », Hans Holbein Le Jeune, 1533, National Gallery, Londres. La mode du port de la fourrure contre le corps, en pelisse, est une caractéristique du XVe siècle et du début de XVIe siècle.

Signe extérieur de richesse, la fourrure est en effet très coûteuse. Le XVe siècle en avait raffolé et avait inventé de la porter contre la peau, sous un vêtement, en « pelisse ».

La fourrure se transmet par héritage comme un bien précieux. Base des vêtements d’hiver, elle est adaptée au goût du jour, en l’occurrence très épaulée selon la mode italienne pour Jean de Dinteville.

Le rouge et le jaune sont les deux couleurs très en vogue à cette époque.

- Le manteau sombre du personnage de Georges de Selve

Le manteau de Georges de Selve (détail),  « Les Ambassadeurs », Hans Holbein Le Jeune, 1533, National Gallery, Londres. Georges de Selve, l’ecclésiastique, évêque de Lavaur, porte également un manteau fourré, mais pas en pelisse comme Jean de Dinteville.

Conformément à sa fonction, il est vêtu d’habits longs et sombres qui dissimulent les jambes, communs à tous les hommes exerçant des activités sérieuses, qui réclament une image de rigueur et de respectabilité : hommes de loi, professeurs, érudits etc.

Les lois dites « somptuaires » règlementent jusqu’à la Révolution française les caractéristiques du vêtement et ses couleurs pour identifier visiblement les classes sociales et pour contrôler aussi les débordements.

Les vêtements marquent donc, plus qu’à notre époque, le statut social des personnes.

- Les jambes de Jean de Dinteville

Depuis le XVe siècle les jambes des hommes de la noblesse sont visibles. Les culottes bouffantes apparaissent sous François Ier et symbolisent le noble laïc. Jean de Dinteville, sans doute dans un souci de sérieux, montre certes ses jambes, comme la mode le veut, mais de manière plus classique, dans la lignée d’un vêtement du XVe siècle.

« Le bain », l’une des tapisseries de « La Vie seigneuriale », début XVIème siècle, musée de Cluny,  Paris.La respectabilité de sa fonction veut aussi qu’il n’ait pas adopté la nouveauté originale de l’époque : la mise en valeur du sexe par une coque rigide faisant office de sac à main !

Quoiqu'il en soit de ces atours somptueux, l'époque, notons-le, se traduit par un recul de l'hygiène, avec la disparition des bains publics et des étuvesa sous l'effet de la Réforme protestante et des maladies vénériennes.

Angoisse de la mort, crainte de la promiscuité mais aussi curiosité scientifique, sens de l'État... Les Ambassadeurs d'Holbein sont le reflet d'une époque contrastée.

Publié ou mis à jour le : 2020-03-20 10:01:26

 
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