Anthologie de la répartie

Les 1000 meilleures répliques de l’Histoire

L’anecdote est à l’histoire ce que le sel est à la cuisine. Et tout conteur apprend que la gravité qui imprègne un récit nécessite de temps en temps un contrepoids plus léger ou piquant.

Couverture de l'ouvrage de Julien Colliat, Anthologie de la répartie, les 1000 meilleures répliques (éd. Cherche-Midi).Il ne fait d’ailleurs aucun doute que la lecture des grands événements historiques n’aurait pas la même saveur si elle n’était parsemée d’épisodes rocambolesques, de quiproquos drolatiques, de paradoxes savoureux, de propos vachards ou d’inepties comiques.

Véridiques, embellies ou même inventés. Quelle phrase synthétise mieux le décalage entre l’aristocratie et les révolutionnaires de 1789 que celle prêtée (à tort) à Marie Antoinette : « S’ils n’ont pas de pain, qu’ils mangent de la brioche » ?

Les amateurs considèrent le mot d’esprit comme la forme la plus raffinée de l’humour. Le mot d’esprit n’est pas une citation ordinaire. C’est une répartie spirituelle de circonstance prononcée en réaction à un événement ou un propos, telle une réplique caustique. Les grandes pages de l’histoire sont émaillées de ces mots d’esprit, célèbres ou oubliés, que l’on doit aussi bien à d’illustres personnages qu’à de simples anonymes.

Julien Colliat, Anthologie de la répartie, les 1000 meilleures répliques (2019, Cherche-Midi, 278 pages, 20€)
Une authenticité pas toujours certaine…

Parce que le mot d’esprit appartient au registre de l’anecdote, il est quasiment impossible de garantir son authenticité. À l’instar des citations historiques, il est généralement rapporté par des chroniqueurs, parfois très longtemps après les faits. Or on devine que pour le narrateur la tentation est grande d’améliorer une réplique ou de la reformuler pour le plaisir d’amplifier son effet. Quitte même à la forger de toute pièce.
On cite ainsi régulièrement cet échange entre de Gaulle et Massu lors de leur entrevue à Alger en juin 1958 :
- Alors, Massu, toujours aussi con ?
- Toujours gaulliste, mon général.

Hélas, aussi savoureuse que soit cette répartie, il semble bien qu’elle doive plus à l’esprit malicieux des journalistes qu’à celui du général Massu qui niera toujours l’avoir prononcée. De même, il est fréquent qu’un mot d’esprit fameux ne soit pas attribué à son véritable auteur. On ne prête qu’aux riches, comme dit l’expression…
Ce dialogue entre Louis-Philippe et un Talleyrand agonisant est repris dans le film Le Diable boiteux de Sacha Guitry :
- Sire, je souffre comme un damné.
- Déjà ?
*
La répartie fut en réalité prononcée en 1777 par un médecin nommé Bouvart, au chevet du cardinal de La Roche-Aymon.

* Toutes les citations mentionnées dans cet article sont extraites de l'ouvrage de Julien Colliat, Anthologie de la répartie, les 1000 meilleures répliques, 2019, Cherche-Midi éditions.

Alexandre et Diogène, Pierre Puget, vers 1680, bas-relief en marbre, Paris, musée du Louvre.

Une tradition très ancienne

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, le mot d’esprit n’est pas né dans les salons feutrés du XVIIIe siècle. Les Anciens maîtrisent déjà l’art de la répartie, comme en témoignent les répliques savoureuses de Diogène, Socrate ou Cicéron.

L’un des plus anciens mots d’esprit se rapportant à un événement historique remonte à la Première guerre punique. En 249 av. JC, les marines romaines et carthaginoises se font face à Drepanum, au large de la Sicile. Comme c’est la tradition avant une bataille, le consul Publius Claudius Pulcher veut prendre les auspices.

Stèle de Publius Clodius, soldat de la première légion, Bonn, Rheinisches Landesmuseum.Les poulets sacrés vont-ils accepter de manger le grain et annoncer un présage favorable ? Mais les volailles refusent de sortir de leur cage. Fou de rage, Pulcher ordonne alors qu’on jette les poulets à la mer, arguant : « Puisqu’ils ne veulent pas manger, qu’ils boivent ! »

C’est à un esclave que revient la plus belle répartie de l’Antiquité. La scène se passe lors du voyage d’Auguste en Grèce. On présente à l’empereur un homme de son âge et qui lui ressemble comme deux gouttes d’eau. Goguenard, le souverain questionne sournoisement l’esclave :
- Ta mère n’a-t-elle pas servi à Rome avant ta naissance ?
- Non, seulement mon père, et je suis son portrait craché.

Avec le Moyen Âge, le mot d’esprit entame une longue traversée du désert. Le poids du christianisme, l’omniprésence de la guerre et de la mort, la rusticité des manières, l’exhibition des émotions ne favorisent guère le recours à l’ironie et à la causticité.

Portrait du connétable Anne de Montmorency, Léonard Limosin, 1556, Paris, musée du Louvre.Un regain pour cette forme d’humour commence à poindre au XVe siècle, observable par exemple dans les réponses percutantes de Jeanne d’Arc à son procès. Et avec l’avènement de la Renaissance, le mot d’esprit revient peu à peu en grâce.

Le jour de son exécution, le vieux Thomas More, demande à l’un des hommes qui l’accompagnent de l’aider à gravir les marches de l’échafaud. Et de préciser : « Je ne vous donnerai pas la même peine pour descendre. »

En 1567, s’éteint Anne de Montmorency. Par ses intrigues et sa politique brutale, le connétable ne s’est pas fait que des amis. Aussi, lorsqu’on apprend qu’il a demandé à mourir en habit de capucin, c'est-à-dire la tête recouverte par une capuche, ses détracteurs claironnent : « Il a bien raison de se déguiser : c’est son seul moyen de pouvoir entrer au paradis. »

Le mot d’esprit dans le « processus de civilisation »

Un tournant majeur se produit à la fin du XVIe siècle avec l’émergence de l’absolutisme. Le développement de la civilité, l'intériorisation des règles sociales et le raffinement des mœurs et du langage, concourent à une évolution anthropologique théorisée par le sociologue Norbert Elias sous le nom de « processus de civilisation ». Dans la haute aristocratie, les mots supplantent désormais les mains et bien avant les salons, la cour est le terrain privilégié du mot d’esprit.

Jean Louis de Nogaret de La Valette, duc d'Épernon, anonyme, XVIIe siècle.En 1599, quelques mois après la mort de Gabrielle d’Estrées, Henri IV trouve une nouvelle favorite en la personne d’Henriette d’Entragues. Le Vert-Galant est éperdument amoureux et s’empresse de demander à la jeune femme :
- Par où pourrait-on gagner votre chambre ?
- Par l’église, Sire !

Vingt-cinq ans plus tard, c’est au château de Saint-Germain que le vieux duc d’Épernon, prononce un mot d’esprit que Françoise Chandernagor reprendra dans son best-seller L’Allée du roi. L’ancien mignon d’Henri III, dont l’influence à la cour ne cesse de se réduire au profit du cardinal de Richelieu, descend les escaliers lorsqu’il croise justement son rival qui en monte les marches. Arrivé à sa hauteur, le ministre de Louis XIII le salue :
- Quelles nouvelles, monsieur le duc ?
- Rien, sinon que vous montez et que je descends.

François-Michel Le Tellier, marquis de Louvois, Château de Versailles, DR.Autre répartie tonitruante, celle essuyée par Louvois face à un colonel des Gardes suisses, un jour où le ministre se plaint de l’entretien de ses mercenaires devant Louis XIV :
- Avec tout l’or et l’argent que les Suisses ont reçu des rois de France, on pourrait construire un canal allant de Paris à Bâle.
- Peut-être, mais avec tout le sang que les Suisses ont versé pour eux, on pourrait le remplir.

La mort du Roi-Soleil et le relâchement des mœurs qui suit à la cour durant la Régence inaugure une des périodes les plus fastes pour le mot d’esprit. Le ton est donné lors de la cérémonie durant laquelle l’abbé Dubois est fait archevêque de Cambrai. 

Bien que tonsuré, le conseiller du Régent n’est pas clerc et doit donc préalablement être ordonné prêtre, puis diacre, sous-diacre, acolyte, exorciste, lecteur et portier. D’où cette question de l’ordinant : « Pendant que nous y sommes, doit-on également vous donner le baptême ? »

Jean-Frédéric Phélypeaux, comte de Maurepas  portrait réalisé dans l'atelier de Louis-Michel Van Loo vers 1730.L’une des têtes de turc préférée de l’époque est le financier écossais John Law, nommé contrôleur général des finances du royaume et introducteur du papier-monnaie en France. Sa politique monétaire conduit le pays à la faillite. Lors d’une réunion, il tente de convaincre les ministres de son honnêteté :
- Sachez que je suis incapable de commettre une mauvaise action.
- C’est bien assez d’en émettre, lui réplique-t-on.

Critiquée pour son influence sur Louis XV, la marquise de Pompadour fut la cible d’une montagne de quolibets. Un jour, un de ses plus irascibles adversaires, le comte de Maurepas, aperçoit la favorite se promener dans les jardins de Versailles au bras du maréchal de Saxe. Devant les courtisans, il s’exclame : « Voilà l’épée du roi et son fourreau ! ». Cette impertinence serait même à l’origine de sa disgrâce.

Les champs de bataille des guerres du XVIIIe siècle sont aussi le théâtre de réparties spirituelles. Après la victoire française à Fontenoy, Louis XV s’empresse d’aller féliciter le maréchal de Saxe et constate que l’hydropisie dont souffre le militaire semble en voie de guérison.

Maurice de Saxe, Jean-Etienne Liotard, 1748, Amsterdam, Rijksmuseum.Visiblement, ses membres sont moins gonflés qu’à l’habitude. Ce qui fait dire au comte de Noailles : « Monsieur le maréchal de Saxe est le premier homme que la victoire n’ait pas enflé. »

En 1758, en pleine guerre de Sept Ans, les Français repoussent une tentative de débarquement anglais à Saint-Cast, près de Saint-Malo. Le duc d’Aiguillon, qui a mené les opérations, est naturellement auréolé de louanges. Mais les mauvaises langues chuchotent qu’en plein combat, le vaillant militaire s’était prudemment abrité dans un moulin… D’où cet échange entre un partisan d’Aiguillon et son grand ennemi, La Chalotais, procureur du Parlement de Bretagne :
- Le duc s’est couvert de gloire.
- Il s’est surtout couvert de farine.

La bataille de Saint-Cast, Artus Despagne, vers 1850, préfecture des Côtes d'Armor.

L’apogée du mot d’esprit

La fin du règne de Louis XV inaugure les décennies les plus fastes de la répartie spirituelle, si bien dépeintes dans le film Ridicule. Une époque bénie pour les amateurs de bons mots où de véritables concours de joutes oratoires sont organisés dans les salons parisiens avec les plus grands représentants de l’esprit français : Fontenelle, Voltaire, Alexis Piron, Chamfort, Beaumarchais…

Vingt ans avant la Révolution, les difficultés économiques et politiques auxquelles est confronté le royaume inspirent quantité de mots d’esprit.

L'abbé Joseph Marie Terray peint par Alexandre Roslin, 1774.Au printemps 1770, Louis XV organise à Versailles des fêtes somptueuses pour le mariage de son petit-fils et de Marie-Antoinette, lesquelles endetteront lourdement le royaume. Tandis que les festivités ne sont pas encore achevées, le roi demande à son contrôleur général des finances, l’abbé Terray :
- Comment trouvez-vous mes fêtes ?
- Impayables.

Quelques mois plus tard, Choiseul, accusé de dilapider les finances royales, est évincé des affaires. Ses partisans mettent aussitôt à la mode des tabatières ornées du portrait du ministre disgracié accolé à celui de Sully, populaire bras droit d’Henri IV et loué pour sa bonne gestion. La vue de ces tabatières inspire cette boutade à l’actrice Sophie Arnould : « Ils ont mis la recette et la dépense ensemble ».

Le 24 août 1774, Louis XVI, tout fraichement monté sur le trône, renvoie quatre ministres de son prédécesseur. Comme cet épisode se déroule le jour anniversaire du massacre de la Saint-Barthélemy, on dit à la cour : « Voici une belle Saint-Barthélemy de ministres ! ». L’ambassadeur espagnol corrige : « Oui, mais celle-ci, ce n’est pas le massacre des Innocents. »

 Jean Siffrein Maury, abbé et prédicateur, cardinal et académicien, Château de Versailles. L'agrandissement montre une caricature de l'abbé Maury en homme à double face intitulée Le Veau d'or, Paris, BnF Gallica.Sous la Révolution, le mot d’esprit continue à briller de mille feux, en dépit des bouleversements politiques. À l’Assemblée, les débats offrent d’inoubliables passes d’armes oratoires entre adversaires et défenseurs de l’Ancien Régime. Mirabeau et l’abbé Maury, chefs de file des deux camps, rivalisent de bons mots à la tribune. Lors du débat sur la constitution civile du clergé, le premier prend la parole et lance en direction du second :
- Cette fois je vous tiens, je vais vous enfermer dans un cercle vicieux !
- Vous voulez donc m’embrasser ?

La période napoléonienne demeure tout aussi féconde en la matière. L’homme le plus brillant de cette époque est indubitablement le controversé Talleyrand, véritable figure tutélaire de l’esprit à la française. Ses réparties ont fait le bonheur des chroniqueurs. Cambacérès lui dit un jour à propos de Sieyès :
- Son esprit est très profond.
- Profond ? Vous voulez dire creux.

Napoléon lui-même n’est pas à l’abri des ripostes assassines de son ministre. Lors d’un coup de sang légendaire, l’empereur s’emporte contre Talleyrand qu’il traite de « merde dans un bas de soie ». Réplique de Talleyrand : « Quel dommage qu’un si grand homme soit si mal élevé ».

Et quand le Diable Boiteux se voit honoré du titre prestigieux de vice-Grand Électeur de l’Empire, c’est Fouché, cette fois, qui ironise avec esprit : « Il ne lui manquait que ce vice-là. »

Mais la plus belle répartie de l’histoire n’est-elle pas celle du corsaire Robert Surcouf à qui un capitaine anglais lance un jour :
- Vous, Français, vous vous battez pour l’argent tandis que nous Anglais, nous nous battons pour l’honneur.
- Chacun se bat pour ce qui lui manque.

Louis XVIII de France en costume de sacre, François Gérard, vers 1814, Paris, Hôtel Beauharnais. Avec la Restauration, Louis XVIII offre à l’esprit français un véritable baroud d’honneur. Né dans les dernières décennies de l’Ancien Régime, le frère de Louis XVI s’avérera le plus spirituel des rois de France.

Après la seconde abdication de Napoléon, il se hâte de revenir à Paris et fait son entrée aux Tuileries alors que les chambellans n’ont pas encore enlevé les tapis semés du monogramme « N » et des symboles de l’Empire. Tout le monde se confond en excuses. Mais le souverain assure : « Au contraire, j’ai plaisir à marcher dessus. »

Aux ultras qui réclament que l’on expulse la dépouille de Voltaire de la crypte du Panthéon, rendu au culte catholique durant l’Empire, le roi riposte : « Laissez-le là, il est bien assez puni d’entendre dire la messe chaque matin. »

Louis XVIII mettra un point d’honneur à faire de l’esprit jusque sur son lit de mort. Voyant arriver à son chevet les médecins, il les apostrophe par ce calembour : « Entrez, Charles attend. »

Les derniers moments de sa majesté Louis XVIII, Demaison, Paris, BnF.

Courte parenthèse

La disparition de Louis XVIII et des derniers contemporains de l’Ancien Régime met provisoirement un terme à la passion française pour le mot d’esprit. Comme si la nouvelle génération d’hommes désormais au pouvoir se désintéressait de cette forme d’humour, trop associée au siècle passé.

Heureusement, les opposants à Napoléon III ne vont pas tarder à remettre le bon mot au goût du jour. Lorsque peu après son coup d’État, Bonaparte ordonne la confiscation des biens des Orléans, ses détracteurs ironisent : « C’est le premier vol de l’Aigle. »

Quant à son mariage avec Eugénie de Montijo, il est accueilli par ce commentaire de Victor Hugo : « L’Aigle épouse une cocotte. »

Portrait de l'actrice rachel par William Etty, entre 1841 et 1845, York, York Art Gallery. L'agrandissement montre Rachel dans le rôle de Camille, vers 1850, Collections de la Comédie-Française, Au début de la guerre de Crimée, la célèbre tragédienne Rachel se produit au Théâtre Michel de Saint-Pétersbourg. Durant une réception, des patriotes russes la narguent :
- Bientôt, nous irons à Paris boire du vin de champagne !
- Désolé, mais nous n’en donnons pas à nos prisonniers.

L’avènement de la Troisième République ressuscite l’esprit des débats enflammés des grandes heures de la Révolution. Et nombreux sont les orateurs à recourir à la répartie spirituelle.

Un jour, le député monarchiste Albert de Mun, qui participa avec l’armée versaillaise à la répression de la Commune de Paris, monte à la tribune. En bon partisan du catholicisme social, il clame devant ses confrères : « Mes amis et moi, nous aimons l’ouvrier. » Ce à quoi le socialiste Jules Guesde réplique de son banc : « Vous l’aimez saignant ! »

Courteline s’amusant avec son théâtre de marionnettes, aquarelle de Charles Léandre, musée de Condé-sur-Noireau. L'agrandissement montre l'affiche du Nouveau Théâtre 15 rue Blanche, Paris 9ème. Les Joyeuses commères de Paris de MM. Catulle Mendes et Georges Courteline... Lucien-Marie-François Métivet 1895.

La Belle Époque : le second âge d’or

Avec la Belle Époque s’ouvre le second âge d’or du mot d’esprit à la française. Et à ce jeu, la bourgeoisie triomphante en haut-de-forme se montre désormais aussi brillante que l’aristocratie poudrée et à perruque de la fin de l’Ancien Régime. Dans les dîners en ville, financiers et industriels invitent à leur table écrivains et dramaturges pour le seul plaisir d’entendre des bons mots. C’est les grandes heures des Tristan Bernard, Feydeau, Courteline, Alphonse Allais, Willy, Jules Renard…

L'honneur, qu'est-ce que c'est qu'ça ? Nouvelle d'Aurélien Schnoll illustrée par Henry Gerbault, 1896.La Terre d’Émile Zola, est étrillé par la critique. On reproche notamment à l’écrivain de dépeindre de manière extrêmement crue le monde paysan jusqu’à décrire abondamment les pets de ses héros. Un commentateur ose : « Il est passé de Germinal à Ventôse. »

En juillet 1894, la vague d’attentats anarchistes conduit le gouvernement français à interdire la parution de plusieurs journaux. Partout on proclame : « La censure est rétablie ! » Et l’écrivain Aurélien Scholl de répliquer : « Elle n’avait jamais été malade. »

Lors de la première du Sacre du printemps au Théâtre des Champs-Élysées, l’œuvre de Stravinsky suscite un tel tollé que dans le public circule ce bon mot : « C’est le massacre du printemps. »

Georges Clemenceau demeure bien sûr le personnage le plus emblématique de la période. Son calambour à propos de la mort de Félix Faure, dans les conditions que l’on sait, est resté dans les mémoires : « Il se voulait César, il aura fini Pompée ».

Le Tigre fait preuve de la même férocité quand son rival, Paul Deschanel, tombe du train présidentiel à destination de Montbrison, vêtu de son seul pyjama. Un événement ahurissant accueilli par cette boutade : « Il a enfin trouvé sa voie. »

Autre brillant trait d’esprit du président du Conseil, celui prononcé durant la grande offensive allemande du printemps 1918. Un parlementaire nommé Olivier Deguise s’enquiert auprès de lui :
- Si par malheur le gouvernement est obligé de quitter Paris, où comptez-vous aller ?
- À Blois, monsieur Deguise !

Allusion bien comprise au château de Blois où le duc de Guise fut exécuté sur ordre d’Henri III en 1588.

Sacha Guitry dans sa loge, Édouard Vuillard, 1911-1912.

Le mot d’esprit au XXe siècle

La Grande Guerre conclut le second âge d’or du mot d’esprit, même si quelques grands maîtres vont continuer à perpétuer la tradition, avec pour chef de file l’inégalable Sacha Guitry.

Arrivée de Claude Farrère à l'Académie française à Paris le 8 juin 1939, DR. L'agrandissement est une étude pour le portrait de Jean Giraudoux, 1924 par Jacques-Emile Blanche.Fait nouveau, de nombreux mots d’esprit vont désormais être inspirés par des événements tragiques. Preuve supplémentaire que c’est dans les circonstances difficiles que l’humour est d’un plus fort soutien.

Le 6 mai 1932, le président de la République, Paul Doumer, est assassiné par un déséquilibré. L’écrivain Claude Farrère qui tente de s’interposer est blessé à la tête. Commentaire de Jean Giraudoux : « Rien d’essentiel n’a été atteint. »

Lors de l’Exposition universelle de Paris, l’ambassadeur allemand, Otto Abetz, découvre le célèbre tableau de Picasso consacré au bombardement de Guernica par l’aviation du Reich et demande au peintre :
- C’est vous qui avez fait cette horreur ?
- Non. C’est vous !

Dans la nuit du 14 au 15 décembre 1940, les autorités allemandes font transférer aux Invalides les cendres du duc de Reichstadt, fils de Napoléon et de Marie-Louise, cent ans jour pour jour après celles de son père. Dans toute la capitale cette boutade se propage : « Les Allemands nous prennent notre charbon et nous rendent des cendres… »

Tristan Bernard, dessin de Paul-Charles Delaroche, vers 1911, BnF Gallica. L'agrandissement montre un portrait de Tristan Bernard par Nadar.Toujours durant l’Occupation, Tristan Bernard est arrêté en raison de ses origines juives et est interné au camp de Drancy. Comme c’est l’hiver, son ami Sacha Guitry propose de lui faire parvenir des vêtements chauds et lui demande :
- De quel type de lainage avez-vous besoin ? D’un passe-montagne ? D’un chandail ?
- D’un cache-nez.

Les années d’après-guerre voient la poursuite du déclin du mot d’esprit. Les nombreuses réparties spirituelles du général de Gaulle, homme né durant la Belle Époque, n’en sont que l’arbre qui cache la forêt.

En 1961, John Fitzgerald Kennedy fait une visite officielle en France. En son honneur, on organise une partie de chasse à Rambouillet. Quand de Gaulle apprend que le président américain chassera des faisans, il soupire : « Combat fratricide… »

Pendant la révolution culturelle chinoise, des affiches traitant le président français de « chien d’Occidental » sont placardées sur les murs de Pékin. Commentaire du général : « C’est bien la première fois que je me fais traiter de chien par des Pékinois. »

Et lorsqu’après sa démission il apprend que la SFIO vient de désigner comme candidat à l’élection présidentielle le maire de Marseille, Gaston Defferre, le voilà qui se gausse : « C’est Marius qui veut succéder à César. »

La fin de l’ère gaullienne sonne le glas du mot d’esprit à la française, désormais supplanté par de nouvelles formes d’humour basées sur la dérision, la caricature et la provocation. Citons quand même ce titre de L’Événement du Jeudi paru en 1995 à la suite des premières difficultés rencontrées par Jacques Chirac : « Après la pomme, les pépins ».

David Lloyd George avec son épouse Margaret à la base de Moel Hebog, au nord du Pays de Galles, en 1913, Archives PA, DR. L'agrandissement est une photographie de  David Lloyd George prononçant un discours à Criccieth, au nord du Pays de Galles, en 1914.

Une spécialité pas uniquement française

Si c’est indiscutablement dans la culture française que le mot d’esprit est le plus populaire, les étrangers y sont moins insensibles qu’on ne pourrait le croire. À commencer par les Anglais, maîtres incontesté de l’humour. Certaines réparties cinglantes prêtées à des premiers ministres britanniques n’ont rien à envier aux plus raffinés des traits d’esprit français.
Un art dans lequel Winston Churchill a excellé mieux que personne. Sa cible favorite ? Le travailliste Clement Attlee. Un de ses collaborateurs fait un jour remarquer au Vieux Lion :
- Tout de même, Attlee a au moins un mérite : il est modeste.
- C’est vrai, et il a d’ailleurs toutes les raisons de l’être.

Contrairement à une légende tenace, ce n’est pas Churchill mais bien Lloyd George à qui l’on doit ce délectable échange avec une suffragette :
- Si j’étais votre femme, je mettrais du poison dans votre thé.
- Si j’étais votre mari, madame, je le boirais.

Le président John F. Kennedy avec le Premier ministre Harold Macmillan de Grande-Bretagne aux Bermudes, 21 décembre 1961, Boston, John F. Kennedy Presidential Library and Museum.Sans oublier la réplique d’Harold Macmillan, en pleine assemblée générale de l’ONU. Ce jour-là, Nikita Khrouchtchev proteste contre l’intervention du représentant philippin en frappant bruyamment la table avec sa chaussure. Et dans la confusion qui suit cet incident de séance, le premier ministre britannique demande : « Serait-il possible que j’obtienne une traduction ? »
On aurait tort de réduire aux seuls Anglais la capacité à rivaliser avec les Français en matière d’esprit. Souvent dénigrés pour leur manque d’humour, les Allemands et les Autrichiens peuvent sa targuer de compter dans leurs rangs quelques uns des souverains les plus spirituels de l’histoire, tels Frédéric II ou Joseph II. Une tradition semble-t-il maintenue jusqu’à Otto de Habsbourg-Lorraine. Questionné par un journaliste sportif sur son pronostic pour le match de football Autriche-Hongrie, le fils de Charles Ier répond : « Contre qui ? »

Vers la fin du mot d’esprit ?

Disons-le franchement, le déclin, facilement observable, de l’ironie, des subtilités du langage, de l’imaginaire, de la culture générale et de la maîtrise de soi au profit de l’émotivité, de l’immédiateté et du premier degré (ce que le philosophe Michel Onfray identifie comme une infantilisation générale) ne prélude pas à un retour en grâce du mot d’esprit. Certains sociologues évoquent même désormais la possibilité d’un processus de « dé-civilisation ».

Pourtant, on peut parfois découvrir sur les réseaux sociaux, un mot d’esprit digne des plus grands auteurs. En 2017, l’ancien directeur de cabinet de Patrick Balkany est condamné à un an de prison avec sursis pour détournement de fonds publics. Les journaux titrent : « Le bras droit de Patrick Balkany condamné dans une affaire d’emploi fictif. » Commentaire d’un twitto : « Le reste du corps devrait suivre. » C’est peut-être la preuve que le mot d’esprit n’est pas totalement mort.


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• 14 février 842 : les serments de Strasbourg
Publié ou mis à jour le : 2019-12-23 13:00:29

 
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