Le baron Haussmann (1809 - 1891)

Le préfet qui a rebâti Paris

Rue étroites, sinueuses et mal éclairées, immeubles insalubres et épidémies en tout genre, voilà le Paris du premier XIXème siècle. Mais en 1853, Georges-Eugène Haussmann débute son mandat de préfet de Paris, poste qu’il occupe pendant dix-sept ans, durant lequel la capitale se métamorphose pour devenir l’une des plus belles villes du monde.

Percement du boulevard saint-Michel, ouverture des axes qui donnent les Grands Boulevards, construction de monuments comme l’Opéra-Garnier et aménagement de parcs et jardins comme Boulogne, Monceau, Montsouris, Vincennes ou les Buttes-Chaumont, les projets menés par le baron, dont la majorité fut commandée par Napoléon III, transformèrent Paris.

Charlotte Chaulin

La place de l’Opéra, à Paris (1890)

Un jeune garçon ambitieux... et pistonné

Georges-Eugène Haussmann naît le 27 mars 1809 à Paris dans une famille luthérienne. Le 12 avril, il reçoit le baptême au domicile de ses parents, 55, faubourg du Roule. C’est parce que ses ancêtres allemands ont fui les persécutions en Saxe puis en Alsace au XVIème siècle qu’il hérite d’un nom aux consonances germaniques.

Il grandit à la fin du Premier Empire. Son grand-père, le Baron Dentzel a été honoré par Napoléon Ier, et la famille, farouchement bonapartiste, vit depuis dans le culte de l'Empereur.

Le baron Haussmann en 1860, DR.Son père est maire de Versailles sous la Révolution. Un héritage familial qui lui permet de fréquenter très tôt l’élite. Georges-Eugène fait ses études au lycée Henri IV, où il côtoie Musset et le duc de Chartres, petit-fils de Louis-Philippe, puis intègre le lycée Condorcet.

Après de brillantes études de droit (il obtient son doctorat en 1831), il intègre l’Administration préfectorale et son amitié avec le duc de Chartres lui est d’une aide précieuse.

Haussmann se retrouve successivement secrétaire général de la préfecture de la Vienne (1831-1832), sous-préfet d’Yssingeaux (1832), puis de Nérac (1832-1840), de Saint-Girons (1840-1841), de Blaye (1841-1848). Les routes et l’école sont ses deux fers de lance durant ces mandats successifs.

En poste à Nérac, il fréquente la bourgeoisie bordelaise. Fidèle au protestantisme, il s’éprend d’une jeune fille d’origine suisse, Octavie de Laharpe dont le frère est pasteur à Bordeaux. Le mariage est célébré le 17 octobre 1838 et le couple a deux filles : Henriette et Valentine. Haussmann aura une troisième fille, Eugénie, née de sa relation avec une actrice de l’Opéra, Francine Cellier (1839-1891).

Avant d’être appelé à Paris, il officie en tant que préfet de Gironde en 1851. Il fait construire des usines à Bègles, des lignes de chemin de fer, percer des voies et améliorer l’éclairage au gaz et l’adduction en eau de la ville. Il s’engage aussi au niveau social et met en place un système d’allocations aux filles-mères indigentes pour les aider à élever leurs enfants.

Un commanditaire : Napoléon III, un exécuteur : Haussmann

En attendant, en septembre 1848, alors que la France entrait dans une Seconde République, Louis-Napoléon Bonaparte est arrivé à la Gare du Nord, à Paris. Il revient d'exil avec une idée en tête : rénover la capitale.

Sous le bras, il porte un plan de Paris avec toutes les améliorations qu’il souhaite apporter à la ville. Durant son exil, il a vécu notamment à Londres et aux États-Unis - il est le seul chef d’État européen à avoir connu la ville de New York au XIXème siècle. Ces deux capitales, modernes, l’ont énormément inspiré et il souhaite que Paris leur ressemble.

Un plan de Paris daté de 1851, un an avant le début des grands travaux d'Haussmann• Crédits : Maillard / Domaine public, Wikipédia. En agrandissement : Nouveau plan de Paris, en 1870

Les objectifs de transformation de la ville sont techniques et humanitaires, avec toujours une volonté de moderniser. Sa légitimité, Louis-Napoléon Bonaparte la cherche dans la modernité. Et il faut un emblème à la modernité du règne, ce sera donc Paris. Le triple mot d’ordre des travaux qu'il lance : « embellir, circuler et assainir ». L’idée d’assainir la ville fait suite à l’épidémie de choléra de 1832 et s’inspire des théories hygiénistes des Lumières (dico).

En décembre 1852, Louis-Napoléon Bonaparte rétablit l’Empire et prend le titre de Napoléon III. Un mois plus tard, il fait de Haussmann, qui a témoigné d’un soutien indéfectible au rétablissement de l’Empire, un commandeur de la Légion d’honneur. En juin 1853, il le nomme à la tête de la préfecture de la Seine.

Soutenu par Victor de Persigny, ministre de l’Intérieur et bras droit de l'Empereur, Eugène Haussmann s’entoure vite de professionnels dévoués et efficaces, Jean-Baptiste Dumas, le scientifique, Jacques Ignace Hittorff, Victor Baltard, Théodore Ballu, Charles Garnier, les architectes. Il bénéficie du soutien financier des banquiers Rothschild et Pereire.

Napoléon III remet au baron Haussmann le décret d'annexion à Paris des communes suburbaines (1860). Adolphe Yvon (1817 - 1893) Musée Carnavalet - Histoire de Paris, 1865.Haussmann et Napoléon nouent une relation forte, jusqu'à se voir plusieurs fois par semaine. Leurs caractères et compétences se complètent : l’Empereur a l’imagination mais privilégie l’utilité, le préfet a le sens de l’organisation et est davantage sensible à l’esthétique.

Cette relation est vue d’un mauvais œil par ses supérieurs hiérarchiques. Haussmann dénote dans le corps préfectoral et la haute administration du XIXème siècle. Littéralement d'ailleurs car, à cette époque, les Français mesurent en moyenne 1m64. Haussmann apparaît massif du haut de ses 1m92. Méprisé par ses pairs, lui-même le leur rend bien et ne se prive pas de les qualifier de « Pygmées ». Ambiance.

En matière d'urbanisme, la majorité des idées viennent de Napoléon III, qui veut faire de Paris « le chef-lieu de toute l’Europe », mais leur exécution relève d'Haussmann, lequel manifeste un exceptionnel sens de l'organisation et une grande capacité à diriger les hommes. Haussmann est aussi force de propositions. On lui doit le passage la ville de douze à vingt arrondissements en 1860.

Ainsi, l’Empereur dessine le plan des nouvelles voies destinées à désengorger la ville et confie à Haussmann le chantier, pas moins de 64 kilomètres de percées dont l’avenue de l’Opéra est l’exemple le plus abouti.

Tous ces travaux sont colossaux et mobilisent 80 000 ouvriers, artisans, sculpteurs et ferronniers. 40 000 immeubles sont construits, presque autant sont détruits. Ils conduisent à la disparition quasi-complète de la ville médiévale, à l'exception des églises, au grand désespoir de quelques poètes romantiques. C'est tout juste si l'on est arrivé à conserver une ou deux maisons antérieures à la Renaissance, dont la maison dite  « de Nicolas Flamel » dans l'actuelle rue de Montmorency.

Avec l’ingénieur polytechnicien Eugène Belgrand, Haussmann profite des travaux pour mettre en place un système d’égouts dans toutes les rues. Ils construisent 2 400 kilomètres d’égouts faisant de Paris « la capitale la plus moderne du monde » d’après l’historien Eric Anceau. Cet effort d'assainissement va mettre un terme aux épidémies de peste, de choléra, dues à l’insalubrité publique qui régnait jusqu’alors à Paris.

Rues du Paris médiéval sous le Second Empire

Naissance du Paris « haussmannien »

Plus saine, la ville verdit aussi. Les bois de Boulogne et de Vincennes sont intégrés à la capitale. Vingt-quatre squares sont créés dans Paris sous l'égide de l'ingénieur polytechnicien Adolphe Alphand. Les alignements d'arbres se diversifient et un nouveau mobilier urbain rend les promenades confortables, améliorant notablement la qualité de vie des Parisiens. Les déblais issus des travaux de voirie et de la destruction de la ville ancienne sont mis à profit pour aménager les parcs de Montsouris, au Sud, et des Buttes-Chaumont, à l'Est, dans un style anglais, avec vallonnements, bosquets, torrents et cascades.

Portrait d'Adolphe Alphand par Alfred Philippe Roll, 1888, Petit Palais, Paris, DR.Au nord-est de la capitale, le baron Haussmann crée la place du Château d’Eau, aujourd’hui place de la République, et détruit le boulevard du Temple, célèbre « boulevard du Crime » en raison de ses théâtres où se donnent chaque soir des mélodrames et des tragédies. Tous ces théâtres qui remontent au XVIIIe siècle sont démolis, à l’exception du théâtre Déjazet. En lieu et place, Haussmann fait ériger deux théâtres sur la place du Châte-let, sur les bords de la Seine, en face de l’île de la Cité : le théâtre impérial du Châtelet et le Théâtre-Lyrique. Le Châtelet, conçu par l’architecte Gabriel Davioud, est alors la plus grande salle de Paris avec ses 2895 places. À partir de 1909, il accueillera les ballets Diaghilev sous sa splendide voûte Art nouveau.

À l'issue d'un concours, en 1860, un architecte lyonnais inconnu de 35 ans est retenu pour la construction du nouvel Opéra de Paris. Charles Garnier donnera son nom à son oeuvre elle-même. 

Au coeur de la capitale, Haussmann engage aussi la rénovation des Halles, le marché du gros du centre de Paris. Elle est confiée à Victor Baltard qui va ériger douze pavillons à l'architecture révolutionnaire en verre et fonte, chaque pavillon ayant sa spécialité (viande, poisson, fruits et légumes...).

Le préfet lance la construction ou la reconstruction des gares au plus près du centre. Ces monuments à la gloire du chemin de fer, de la révolution industrielle, du charbon et de la vapeur apparaissent comme les cathédrales du XIXe siècle. Chacune ouvre sur une portion du pays (Nord, Est, Lyon-Sud-Est, Toulouse-Austerlitz, Montparnasse-Sud-Ouest, Saint-Lazare-Ouest...), ce qui a pour effet de renforcer la centralisation du pays : pour aller d'un point à un autre du pays, le plus court est le plus souvent de passer par la capitale quitte à devoir changer de gare.

Percées haussmanniennes ; agrandissement : percement de l'avenue de l'Opéra

Le long des nouvelles avenues et des boulevards s'alignent des  immeubles de style « haussmannien » strictement alignés suivant un code d'urbanisme rigoureux, sans rien de comparable au laissez-faire contemporain.

Tous les immeubles ont peu ou prou la même hauteur, avec une façade en pierre de taille (calcaire de l'Île-de-France) décorée de fenêtres à linteau parfois courbe, de balcons en fer forgé et de caryatides (sculptures de pierre supportant les balcons) caressantes à l'oeil. Les toitures sont en zinc, un nouveau matériau à la mode. 

Le rez-de-chaussée est réservé aux commerces et l'entresol au logement des commerçants ou artisans, le premier étage avec large balcon accueille une famille de la bonne bourgeoisie cependant que les quatre étages supplémentaires sont réservées à des catégories sociales plus modestes ; sous les combles, les chambres de bonnes accueillent comme leur nom l'indique les bonnes souvent venues de Bretagne.

Cet urbanisme haussmanien, avec ses larges avenues bordées d'arbres et de bancs, bordées de fières façades de pierre, comme autant de palais princiers, va donner à Paris son nouveau visage, celui qu'on lui connaît aujourd'hui encore. Il ravir l'Europe entière et sera beaucoup imité, y compris dans les autres villes françaises, mais sans jamais atteindre à la perfection de la capitale. 

Cette modernisation, outre son coût financier, a toutefois aussi un coût social. Dans les beaux immeubles haussmanniens, les combles sont réservés aux domestiques, lesquels ont un escalier de service pour recevoir les fournisseurs, aller faire les courses et se rendre dans leur chambre. Les citadins les plus pauvres et notamment les ouvriers sont renvoyés vers les faubourgs, dans un mouvement d'exclusion qui va s'amplifier sous la IIIe République et s'accélérer de nos jours, avec la « gentrification » (embourgeoisement) des derniers îlots modestes de la capitale.

Immeuble haussmannien du Second Empire, Paris, DR.

Un héritage monumental

Haussmann ne tarde pas à être couvert d’honneurs. En 1857, Napoléon III le nomme sénateur. C’est à ce moment-là qu’il s’attribue le titre de « baron », en vertu d’un décret de Napoléon Ier qui l'attribuait à tous les sénateurs. Sauf que ce décret est tombé en désuétude depuis la Restauration... ce qui explique que ce titre lui soit contesté.

Le 7 décembre 1862, il est promu grand-croix de la Légion d’honneur et, le 7 décembre 1867, l’Académie des Beaux-Arts l’élit en qualité de membre libre. Mais ses ennemis se font de plus en plus nombreux.

Les sommes colossales dépensées pour les travaux, la destruction de monuments vénérables, le relogement de dizaines de milliers de foyers modestes chassés de leur foyer par les travaux de rénovation, ainsi que la personnalité d’Haussmann, ambitieux et opportuniste, font de lui l’un des hommes les plus brocardés de France. À la fin des années 1860, il est au coeur de débats houleux au Parlement et suscite le mépris de la population.

En 1867, Jules Ferry rédige une brochure intitulée « Les comptes fantastiques d'Haussmann », allusion à une pièce de Michel Carré, Les Contes fantastiques d'Hoffmann, dans laquelle il estime le coût des travaux d'aménagement menés par Haussmann à 1 500 millions de francs. On est loin des 500 millions annoncés. Pour ne rien arranger, la promotion immobilière liée aux travaux haussmanniens a engendré une formidable spéculation sur les terrains et permis notamment à des proches de l'Empereur et du baron de s'enrichir par quelques opportunes indiscrétions.

« Est-il possible qu'après vous avoir tant aimée, qu'après vous avoir couverte de perles et de diamants, et fait de vous, jadis si laide, la plus belle... fille de la terre, vous me disiez... zut ? Ingrate !!! », janvier 1870 ; agrandissement : avenue de la Grande Armée, Paris, DR.En janvier 1870, Haussmann est relevé de ses fonctions par le cabinet d'Émile Ollivier. Jusqu’à la chute du second Empire, il reste fidèle au bonapartisme et à la mémoire de l’Empereur. Son collaborateur Alphand poursuivra son œuvre sous la IIIème République tandis que Léon Say lui succèdera au poste de préfet de la Seine.

Haussmann deviendra, lui, directeur du Crédit immobilier, banque fondée par les frères Pereire en 1852, mais ne restera qu’un an à ce poste. Il sera ensuite député de la Corse de 1877 à 1881 et siègera dans le groupe bonapartiste de « l’Appel au peuple. »

Les travaux d’Haussmann font rêver les architectes de toutes les capitales. À Berlin et à Istanbul, Bismarck et le sultan l’invitent respectivement à venir accomplir ce qu’il a réalisé à Paris. Le baron refuse mais son style est copié dans le monde entier.

En 1890, il perd sa fille aînée et sa femme dans la foulée. Il se consacre alors à la rédaction de ses Mémoires qui témoignent qu’il est animé par l’ambition jusqu’à la fin de sa vie. « Il s’est construit lui-même sa postérité à travers ses mémoires. » remarque l’historien Pierre Pinon.

C’est à Paris, dans la ville qu’il a transformée, qu’Haussmann meurt le 11 janvier 1891 à l’âge de 81 ans. Il est inhumé au cimetière du Père-Lachaise.

Aujourd’hui, lorsqu’on parle d’Haussmann, on parle de toute la France. Sa notoriété est telle qu’il a même laissé un verbe « haussmanniser », un substantif « haussmannisation » et un adjectif « haussmannien ». Grâce aux travaux qu'il a dirigés pendant dix-sept ans, Paris, et la France, rayonnent aujourd’hui à travers le monde.

Publié ou mis à jour le : 2020-08-21 17:05:45

 
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