Le patrimoine en questions

Anthologie pour un combat

Françoise Choay (Seuil,  2009)

Le patrimoine en questions

Françoise Choay, historienne et critique d'art, née en 1925, publie un recueil de textes sur le patrimoine, dont le premier remonte à l'abbé Suger (XIe siècle).

En introduction de cette instructive anthologie, elle dénonce avec vigueur certaines orientations mercantilistes de la politique patrimoniale actuelle, y compris à l'UNESCO.

Nous remercions Remi Koltirine, rédacteur en chef de Paris Patrimoine, d'avoir bien voulu nous autoriser à reproduire l'essentiel de son analyse parue dans le n°2 de sa revue (1er semestre 2010).

Danger, patrimoine

Dans Le patrimoine en questions, Françoise Choay dénonce avec énergie les politiques actuelles de protection mondialisées dont elle fait remonter l'origine à André Malraux.

Ces politiques font fi de la distinction entre monument mémoriel et monument historique et amalgament ces deux notions sous l'étiquette : «patrimoine mondial de l'humanité», une étiquette dont la principale utilité, sinon la seule, serait d'appâter les touristes !

L'historienne rappelle la distinction entre les deux types de monuments :

- Le premier a une valeur «mémorielle» qui s'accompagne d'une pratique culturelle ou cultuelle, où se déroule le «repas totémique». Elle le définit par cette phrase : «Le monument se caractérise ainsi par sa fonction identificatoire. Par sa matérialité, il redouble la fonction symbolique du langage dont il pallie la volatilité, et s'avère un dispositif fondamental dans le processus d'institutionnalisation des sociétés humaines».

- Le monument plus simplement historique n'a de valeur que par ce que nous y apportons de notre savoir, de notre façon de vivre, de notre comportement. «Le meilleur moyen de conserver un édifice, c'est de lui trouver un emploi» (Viollet-le-Duc, Dictionnaire raisonné de l'architecture française, 1854-1868).

Intéressante de ce point de vue est la démarche des architectes italiens, que cite volontiers Françoise Choay. «À la différence des Italiens, nous n'avons pas en France la culture du réemploi. Nous ne savons pas bien réaffecter les beaux et vieux immeubles des centres-villes historiques pour leur donner une deuxième vie», déplore-t-elle.

On peut mettre en exergue la démarche des édiles du village de Saint-Macaire (Gironde), dans lequel chaque réhabilitation est destinée à donner une nouvelle fonction au bâti, à recréer une vie de village, à redonner du sens au bâti... Mais que dire de tant de villes proprement «muséifiées» et ne servant qu'à satisfaire des touristes endoctrinés par un guide et en mal de prendre «la» photo souvenir !

Confusion entre mémorial et édifice historique

Partant de la distinction entre monument mémoriel et monument historique, Françoise Choay dénonce un système de protection qui fait la confusion entre les deux.

S'il est envisageable de protéger un mémorial pour sa valeur intrinsèque, il lui semble incongru de protéger du bâti en faisant abstraction d'une valeur d'usage. Cette confusion amène à sacraliser un bâti qui se transforme alors en musée sans en avoir le potentiel. Il perd de son intérêt historique, il n'a plus de sens.

L'historienne donne l'exemple d'un temple japonais traditionnellement rebâti à l'identique tous les vingt ans. En réalité pas tout à fait car chaque reconstruction était l'occasion pour les artisans de montrer leur savoir-faire en modifiant légèrement l'œuvre et en tâchant de faire mieux que leurs prédécesseurs. Récemment, des protecteurs du patrimoine ont imposé la reconstruction strictement à l'identique et utilisé des techniques modernes de comparaison ! Ce faisant, ils n'ont fait que reproduire un bâtiment vieux de seulement vingt ans et privent les artisans de tout intérêt à sa reconstruction !

Cet exemple nous amène à une deuxième observation de Françoise Choay : les politiques actuelles de protection du patrimoine se fondent sur une pratique et un savoir européens. C'est notre culture européenne qui a imposé au monde sa propre expérience : à la Conférence d'Athènes sur la conservation des monuments d'art et d'histoire de 1931, sur les cent dix huit participants, tous étaient Européens ! Or, la conception européenne de la mémoire n'est pas d'application universelle. Ainsi, pour certaines civilisations, la valeur et la mémoire du rite sont plus importantes que la mémoire des pierres. Les artisans japonais, en perdant leur raison de développer l'excellence, perdent leur mémoire.

Françoise Choay dénonce vertement ce processus de normalisation et pour ce faire s'appuie beaucoup sur les écrits de Claude Lévi-Strauss : «Il n'y a pas, il ne peut y avoir, une civilisation mondiale, au sens absolu que l'on donne à ce terme, puisque la civilisation implique la coexistence de cultures offrant entre elles le maximum de diversités et consiste même en cette coexistence».

Cette négation de la coexistence de cultures qu'entraîne l'universalisation du traitement des monuments en général est aussi une muséification. C'est encore Claude Lévi-Strauss qu'elle cite pour dénoncer le «mouvement qui entraîne l'humanité vers une civilisation mondiale, destructrice de ces vieux particularismes auxquels revient l'honneur d'avoir créé les valeurs esthétiques et spirituelles qui donnent son prix à la vie et que nous recueillons précieusement dans les bibliothèques et dans les musées parce que nous nous sentons de moins en moins certains d'être capables d'en produire d'aussi évidents».

Françoise Choay conclut son brûlot par un message d'espoir emprunté à Alberto Magnaghi : «Sous les coulées de lave de l'urbanisation contemporaine, survit un patrimoine territorial d'une extrême richesse, prêt à une nouvelle fécondation, par de nouveaux acteurs sociaux capables d'en prendre soin. Ce processus est en voie d'émergence, surtout là où l'écart entre la qualité de la vie et la croissance économique est le plus flagrant».

André Larané, avec l'aimable contribution de Remi Koltirine.
Paris Patrimoine, pour les amoureux de Paris

La revue Paris Patrimoine (1er trimestre 2010) publie un commentaire du livre de François Choay mais aussi un dossier sur le Paris d'Henri IV et divers articles tout aussi passionnants, instructifs et bien illustrés sur l'actualité du patrimoine.

On peut commander le numéro en adressant un chèque de 4 euros à l'éditeur, Apore éditions, 15 rue d'Estrées 75007 PARIS, téléphone : 01 56 58 24 83,
Remi Koltirine, rédacteur en chef, administrateur de l'AJP (Association des Journalistes du Patrimoine).


Publié ou mis à jour le : 10/06/2016 09:42:47

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