Devenir citoyen

Le « droit du sol », une fiction historique

Comment devient-on Français ? Étasunien ? Allemand ?... L'acquisition de la citoyenneté par la filiation était la règle dans l'Antiquité. Elle l'est demeurée pour la très grande majorité de l'humanité. 

Mais en ce XXIe siècle, Français et Européens veulent accueillir au mieux les immigrants qui se présentent à eux. Pour cela, ils ne peuvent plus s'en tenir à la filiation, qu'ils ont rebaptisée « droit du sang ». Ils ne se satisfont pas non plus de la naturalisation (attribution de la citoyenneté aux résidents étrangers qui en font la demande).

Ils ont donc complété ces procédures par une conception élargie du droit d'asile et par l'invention du « droit du sol ». Ce dernier revêt plusieurs significations :

• Aux États-Unis, le « droit du sol » se traduit par l'attribution de la citoyenneté à quiconque vient à naître sur le territoire national, même si cette personne va passer le restant de sa vie à l'étranger ; il dérive du Naturalization Act du 26 mars 1790 par lequel le Congrès américain attribua d'office la citoyenneté à tous les immigrants européens (white free men) ainsi qu'à leurs enfants.

• En France, l'autre pays qui revendique l'invention du « droit du sol », celui-ci est apparu à la fin du XIXe siècle quand il s'est agi d'obliger les enfants d'immigrants italiens nés et élevés en France à faire leur service militaire comme leurs camarades français. Mais à la différence des États-Unis, la France n'attribue pas d'office la citoyenneté à quiconque viendrait à naître par hasard sur le sol national. Les enfants de résidents étrangers l'obtiennent seulement à leur majorité (18 ans).

Cette forme de naturalisation est aujourd'hui de facto très largement pratiquée en Europe. Les divergences portent pour l'essentiel sur son caractère automatique ou non : l'impétrant doit-il en faire la demande à sa majorité civile ou bien la citoyenneté doit-elle lui être attribuée d'office en sus de la citoyenneté héritée de ses parents, qu'il en ait ou non exprimé le désir ?

Le « droit du sol » est de fait une notion juridique propre au monde occidental et très récente (dico). Cette fiction historique n'en est pas moins devenue une pomme de discorde entre les partisans d'une politique migratoire souple qui contient la promesse d'une « nouvelle France créolisée » (Jean-Luc Mélenchon) et ceux qui prônent une politique restrictive afin de laisser aux communautés déjà installées le temps de s'intégrer à la nation...

Réfugiés allemands en Prusse occidentale, archives fédérales allemandes, 1920.

Antiquité : vive les autochtones

Comme beaucoup de peuples de l'Antiquité, les citoyens d'Athènes se confondaient de manière quasi-charnelle avec leur terre et se revendiquaient autochtones (« surgis du sol », du grec auto, soi, et khton, la terre). Ils se disaient descendants d'Erichtonios, né de la tentative de viol d'Athéna par son demi-frère Héphaïstos. La déesse avait jeté la semence de ce dernier sur la terre Gé et celle-ci l'avait fécondée, donnant donc naissance à l'ancêtre de tous les citoyens athéniens !

Autant dire que le prestigieux statut de citoyen se transmettait très généralement par filiation, les hommes héritant du statut de leurs parents. Encore fallait-il que les deux soient citoyens pour l'être soi-même. On ne plaisantait pas là-dessus : le stratège Périclès, homme fort d’Athènes, se vit empêché d’obtenir la citoyenneté pour son fils car celui-ci était né de son épouse étrangère, Aspasie de Milet !

Les Romains proposaient de leurs origines un mythe guère plus singulier que celui d'Athènes. Les fondateurs de leur cité, Rémus et Romulus, seraient nés de l'union entre une reine, Rhéa Silvia, et Mars, le dieu de la guerre, excusez du peu ! Fières de ces origines, toutes les familles patriciennes représentées dans le prestigieux Sénat romain revendiquaient un ancêtre parmi les compagnons de Rémus et Romulus.

Cela dit, en devenant un État territorial, Rome a étendu le statut de citoyen de plus en plus largement, y compris aux notables de province assez riches pour l’acheter. Avec le fameux édit de 212 par l’empereur Caracalla, l’ensemble des hommes libres de l’empire obtint enfin ce sésame qui, à vrai dire, n'en était plus un : dans un empire devenu autocratique, il n'ouvrait plus aucune porte et n'apportait que des inconvénients (fiscalité, conscription).

De sujets à citoyens

Suite à l'effondrement de l'empire d'Occident et aux tourments du haut Moyen Âge, les États disparurent et avec eux le concept de citoyenneté. La société féodale de l'époque carolingienne se refonda sur des relations pyramidales d'homme à homme, de vassal à suzerain. Après l'An Mil, entre l'Ebre (Espagne) et l'Elbe (Allemagne), la chrétienté, assagie, en vint à ne plus connaître d'esclaves  et bientôt même plus de serfs, seulement des hommes libres.

Au fil du Moyen Âge, l'Europe commença à se structurer autour de quelques grandes familles dynastiques qui avaient autorité sur les seigneuries du territoire et leurs habitants  (France, Angleterre, Savoie, Castille, Portugal, etc.). Nul ne se posait alors de question sur son statut et son appartenance, d'autant que les mouvements migratoires étaient limités.

À partir du XVIe siècle, les souverains européens se soucient peu du lieu de naissance de leurs sujets pourvu qu’ils leur fassent allégeance, paient l’impôt et servent si besoin dans la milice, toutes choses qui exigent l’attachement au territoire. Ils préfèrent sans équivoque un étranger qui vit chez eux en bon et loyal sujet - autrement dit un « aubain » (dico) - à un sujet qui vit au-delà des frontières et sert un rival.

Ainsi, lorsqu'un enfant né à l'étranger de parents français décide de s’établir en France, il doit demander au roi une « lettre de naturalité » pour confirmer sa qualité de « régnicole » (sujet du roi de France), ce dont n’a pas besoin l'enfant né en France d'un parent étranger ! Cela vaut pour tous les royaumes et principautés de la chrétienté médiévale.

Les « aubains » établis durablement dans une seigneurie différente de leur terre d'origine peuvent aussi demander une « lettre de naturalité » ou « lettre de bourgeoisie » (Peter Sahlins note que le mot « naturalisation » émerge quant à lui en 1566).

Même s'ils vivent en hommes pleinement libres, les aubains ou étrangers ne peuvent accéder à certaines fonctions administratives ou ecclésiastiques. Surtout, ils ne peuvent léguer leurs biens à leur mort comme ils l'entendent.  « Le plus notable privilège que le citoyen a par-dessus l'étranger est qu'il a pouvoir de faire testament et disposer de ses biens selon les coutumes, » écrit le  juriconsulte Jean Bodin (1530-1596). « L'étranger n'a ni l'un ni l'autre, et ses biens sont acquis au seigneur du lieu où il est mort ». 

À la fin du Moyen Âge, les souverains dessaisissent les seigneurs de ce « droit d'aubaine ». Il devient un privilège royal mais ne tarde pas à être aménagé sous l'effet du développement des échanges. Les États sont conduits à des compromis afin de ne pas faire fuir les marchands avec la menace par trop dissuasive de ne pouvoir léguer leurs biens à qui bon leur semble. 

C'est ainsi que le Recueil d'arrests notables des cours souveraines de France (document) publié par un juriste dénommé Jean Papon (1505-1590) fait état d'un arrêt du parlement de Paris en date du 23 février 1515 par lequel les magistrats, saisis par une personne née en France de parents étrangers, lui reconnaissent la qualité de « sujet du roi de France », avec les droits conséquents en matière de succession. Le juriste écrit que « les enfants legitimes et descendans en droite ligne, nays et demeurans en France succedent a leur pere, ayeul ou autre ascendant en droite ligne estranger non naturalisé, mais les collateraux, point. Et ainsi fut jugé par arrêt de Paris du 23 e jour de février 1515 » (transcription complète, page 243).

L'historien Patrick Weil a ressorti de l'oubli cette phrase. Il y voit les prémices du « droit du sol » à la française qui donne la citoyenneté à une personne née sur le territoire national. Mais le 7 septembre 1579, un autre arrêt du parlement de Paris cité par le même Patrick Weil accorde la « qualité de français » à une jeune femme née en Angleterre de deux parents français, avec le droit d’hériter qui s’ensuit, simplement à la condition de résider de façon permanente en France. On pourrait y voir en sens contraire la première expression officielle du « droit du sang » qui lie la citoyenneté à la filiation et l'étend même à des personnes nées hors du territoire national, en contradiction absolue avec le « droit du sol ».

L'arrêt de 1515 comme celui de 1579 se rapportent à des situations singulières qui ne sont pas spécifiques à la France. Sans doute en trouverions-nous de semblables en Angleterre comme en Espagne ou ailleurs. Ils attestent que dans les États en gestation, dès le XVe siècle, on reconnaissait sans trop de difficulté la qualité de « régnicoles » aux enfants nés dans le pays dès lors qu'ils manifestaient la volonté de s'y établir durablement.

En France comme dans le reste de l'Europe, à partir de la Renaissance, le « droit d'aubaine » a fait l'objet de diverses exemptions ou bien été remplacé par une taxe sur tous les étrangers. Louis XIV, en manque de ressources, s'y est essayé en 1697 en taxant tous les étrangers établis depuis 1600. Le « droit d'aubaine » est finalement tombé en désuétude à la fin du XVIIIe siècle. 

Tout change au temps des Révolutions, la Révolution américaine puis la Révolution française qui adoptent l'une et l'autre les concepts inédits de Peuple souverain, Nation et Citoyen... Étasuniens et Français vont introduire pour de bon de nouvelles procédures de naturalisation fondées qui sur le « droit de la race » (!), qui sur le « droit du sol »...

André Larané

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Naissance de l'Europe
Publié ou mis à jour le : 2025-02-14 10:13:54

Voir les 6 commentaires sur cet article

Jonas (16-02-2025 13:55:25)

Mettre tous les immigrés dans le même sac , est une injustice a mes yeux. Le problème n'est pas l'immigration , la France a absorbé des millions de personnes venant de pays différents. La F... Lire la suite

Nicolas (12-02-2025 19:52:36)

Article très intéressant comme toujours, mais là véritable question qui intéresse les français et qui se traduit donc politiquement, n'est pas essentiellement une question juridique de droit du... Lire la suite

Charly (12-02-2025 12:15:15)

Un veau né dans un écurie est-il pour autant un cheval ?

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