Tolède

La ville des trois cultures

Tolède a une vocation naturelle à devenir la capitale d'un grand État. Elle est idéalement perchée sur un promontoire granitique dans une boucle du Tage, grand fleuve qui traverse la péninsule ibérique jusqu'à Lisbonne. Elle regarde au nord vers une vaste plaine propice à son développement.

Capitale, elle l'a été dès le VIe siècle avec les Wisigoths puis avec les musulmans d'Espagne, avant d'accueillir les rois de Castille et Léon. Mais il a suffi d'un caprice de Philippe II, un monarque quelque peu teigneux, pour qu'elle soit abandonnée en 1561 au profit d'une bourgade rivale, Madrid.

Aujourd'hui, Tolède n'est plus que la capitale de la Castille-La Manche, l'une des 17 communautés autonomes d'Espagne. C'est une ville d'à peine cent mille habitants qui prend ses aises dans la plaine.

Mais sur son promontoire de moins d'un kilomètre de rayon, la ville médiévale témoigne encore d'un fabuleux patrimoine architectural, artistique et spirituel. Accueillante à toutes les religions de la péninsule, le christianisme des Wisigoths dans sa version arienne, puis l'islam des envahisseurs et le judaïsme, enfin le catholicisme, elle a mérité d'être appelée la « ville des trois cultures ».

André Larané

Vue de Tolède, vers 1596 tEl Greco, Metropolitan Museum of Arts, New York)

Une capitale très disputée

Les Romains annexent la cité en 192 av. J.-C. et lui donnent le nom de Toletum

La campagne vue de Tolède (photo : Herodote.net, 2016)Après la disparition de l'empire romain d'Occident, les Wisigoths, chassés de Gaule par les Francs, traversent les Pyrénées. Leur roi Leovigild fait alors de Tolède sa capitale. À sa mort, en 586, sous l'égide de son fils et successeur Réccarède, un concile national se réunit dans la ville et proclame l'abandon de l'arianisme pour le catholicisme. 

Tolède va rester la capitale du royaume wisigoth pendant près de deux siècles, jusqu'à la conquête arabe. Elle devient plus tard, vers l'An Mil, la capitale de l'un des petits royaumes musulmans issus de la décomposition de l'émirat de Cordoue mais n'en tire guère de profit.

En mai 1085, le roi Alphonse VI « le Vaillant » reprend Tolède aux musulmans et se proclame emperador de las dos religiones, « empereur des deux religions », la chrétienne et la musulmane. Il laisse aux musulmans leurs biens, leur statut personnel, leur langue et bien sûr leurs mosquées. Mais il érige aussi au centre de la ville une solide forteresse, l'Alcázar, dont il confie le commandement à Rodrigue, plus connu sous le nom de Cid Campeador. Celui-ci, avide de bagarre, ne va pas s'y éterniser et aura tôt fait d'aller se tailler un royaume sur mesure à Valence. 

Cinquante ans plus tard, les Almoravides, surgis du Maroc, refoulent les chrétiens mais pas pour très longtemps. Ils sont défaits à Las Navas de Tolosa en 1212. Triomphants, les rois de Castille et Léon s'établissent solidement dans l'Alcázar de Tolède, au cœur de leur royaume. Ils vont y rester trois à quatre siècles.

Tolède dominée par l'Alcazar (photo : Herodote.net, 2016)

Un havre culturel

Tolède connaît alors une prospérité inédite du fait du climat de tolérance dans lequel vivent chrétiens, musulmans et également juifs, avec une oligarchie israélite riche et influente.

La synagogue Santa Maria Blanca, à Tolède (photo : Herodote.net, 2016)Des savants juifs réputés (Abraham ibn Ezra, Juda Halevi) animent d'importants foyers de discussion autour des synagogues. 

La plus belle et la plus importante de celles-ci, plus tard transformée en église, est connue sous le nom de Santa-Maria la Blanca. Aujourd'hui accessible à la visite, elle offre un décor très épuré, remarquable d'élégance et de beauté austère, chef d'œuvre de l'art andalou.

Les musulmans ont également laissé plusieurs mosquées à Tolède, plus tard transformées en églises, aujourd'hui accessibles à la visite.

Leurs artisans apportent à l'aristocratie chrétienne une sensibilité originale qui puise ses racines dans l'art andalou ou islamique. On le qualifie d'art mudéjar.

À la charnière entre le monde musulman et le monde chrétien, Tolède devient aussi un centre intellectuel réputé. Les clercs et les savants chrétiens découvrent la pensée et les sciences antiques dans ses bibliothèques, grâce à des livres grecs traduits en arabe, comme la Physique d'Aristote.

En 1226 débute la construction de la cathédrale par l'archevêque de Tolède Rodrigo Jiménez de Rada. Avec elle, c'est un autre style, le gothique, qui va s'ajouter au style mudéjar.

L'intérieur est somptueux mais ce qui retient le plus l'attention est sans doute la sacristie, en fait une magnifique salle d'exposition de grands artistes espagnols et italiens des XVIe et XVIIe siècles (Ribera, Titien, Zurbaran, Caravage, El Greco...). a été très bien conservée et présente aujourd'hui aux visiteurs sa très belle collection de peintures.

La sacristie de la cathédrale Sainte-Marie de Tolède (DR)

La ville connaît son apogée sous le règne d'Alphonse X le Sage ou le Savant, roi de 1252 à 1284. Ensuite, la disparition prématurée de l'héritier va entraîner des guerres de succession jusqu'à l'avènement de Pierre 1er le Cruel au milieu du siècle suivant.

Le monastère de San Juan de los Reyes, à Tolède (photo : Herodote.net, 2016)À la fin du Moyen Âge, en 1476, la reine Isabelle de Castille lance la construction d'un nouvel ensemble, le monastère franciscain de San Juan de los Reyes (Saint-Jean des Rois), avec l'intention de s'y faire inhumer ainsi que son mari Ferdinand d'Aragon (elle y renoncera après la prise de Grenade).

Cet ensemble architectural, situé dans l'ancien quartier juif, au-dessus du Tage, illustre magnifiquement à l'extérieur comme à l'intérieur le gothique flamboyant.

L'archevêque Pedro González de Mendoza, grand chancelier de Castille et conseiller de la reine, fait pour sa part construire l'hôpital de Santa Cruz dans le style gothique isabélin, ou style plateresque.

C'est aujourd'hui un beau musée représentatif de l'art espagnol jusqu'au Siècle d'Or. Il est situé derrière la place Zocodover, le centre urbain très animé de Tolède, qui tire son nom de souk ad-dawab (le « marché aux bestiaux » en arabe).

Le musée Santa Cruz à Tolède  (photo : Herodote.net, 2016)

Charles Quint, petit-fils des Rois Catholiques, va contribuer à l'embellissement de la ville en faisant reconstruire l'Alcázar dans un style renaissant et en créant la porte de Bisagra, entrée monumentale de la ville.

Le rêve s'interrompt brutalement quand Philippe II, fils et successeur de l'empereur Charles Quint, décide en 1560 de transférer la chancellerie royale et la Cour à Madrid, une petite ville cousine. Ce choix deviendra irrévocable en 1606.

Pour ne rien arranger, en 1609, le duc de Lerma convainc le roi Philippe III d'expulser les Morisques, autrement dit les musulmans prétendument convertis au christianisme et restés fidèles à leur foi. Tolède voit ainsi partir dans des conditions dramatiques une grande partie de ses artisans. C'est un choc dont elle ne se remettra pas.

La porte de Bisagra, entrée monumentale de Tolède (photo : Herodote.net, 2016)

Le Maître de Tolède

Pourtant, contre toute attente, la ville va connaître un automne doré grâce à l'arrivée d'un artiste d'exception, un Crétois passé par Venise et l'école du Titien.

Le partage de la tunique du Christ (El Espolio, El Greco, 1577-1579, sacristie de la cathédrale Sainte-Marie de Tolède) (photo : Herodote.net, 2016) Il a nom Domínikos Theotokópoulos mais on ne le connaît plus que sous son surnom, El Greco (« Le Grec »).

Né en 1541, il arrive à Madrid où Philippe II, bien que sensible à son talent, renoncer à lui confier la décoration de l'Escorial.

El Greco s'installe donc à Tolède où il reçoit de nombreuses et fructueuses commandes de la part des monastères et de l'aristocratie.

Il organise son atelier de façon quasi-industrielle, multipliant les copies de tel ou tel saint, en en confiant la réalisation à ses élèves.

L'artiste meurt dans sa maison tolédane le 7 avril 1614 mais son oeuvre, dans un style maniériste très personnel, continue quatre siècles après d'illuminer Tolède où il n'est aucun monument d'importance, église, monastère ou palais qui ne possède plusieurs toiles du Crétois.

Le musée Greco à Tolède, faussement considéré comme l'ancienne maison du peintre (photo : Herodote.net, 2016)À l'écart de la ville médiévale, après la porte de Bisagra, l'hôpital de Tavera, construit à partir de 1541 par le cardinal du même nom, abrite quelques oeuvres magnifiques du Greco dans une très élégante architecture Renaissance.

L'une de ses toiles les plus emblématiques, L'Enterrement du comte d'Orgaz, fait la célébrité de l'église Santo Tomé (Saint-Thomas) dont elle décore le porche. 

On peut visiter à proximité une belle maison faussement présentée comme celle du Greco et joliment décorée de quelques-unes de ses oeuvres. 

L'hôpital Tavera, ou San Juan Bautista, à Tolède  (photo : Herodote.net, 2016)

La réputation de Tolède doit beaucoup aussi à un contemporain du peintre grec, Cervantès, mort le 23 avril 1616. C'est en effet au sud de la ville, dans la Manche, que se situe l'action de son roman Don Quichotte.

Sur les bords du Tage, en contrebas de Tolède (photo : Herodote.net, 2016)On peut marcher sur ses traces et emprunter le sentier de grande randonnée Don Quijote qui suit le cours du Tage, d'Aranjuez à la frontère. À défaut de le parcourir dans sa totalité, nous recommandons de le suivre dans son contournement de la ville.

C'est un parcours très pittoresque, loin de l'agitation urbaine. On peut l'entamer en contrebas du couvent de Saint Jean des Rois et le lâcher au pont d'Alcántara, à trois ou quatre kilomètres en amont. À proximité du pont, la gare ferroviaire est un joli exemple d'Art nouveau version néomudéjar !

Délaissée au profit de Madrid, l'ancienne capitale des Wisigoths et des rois catholiques s'est faite oublier pendant deux siècles, n'étant plus seulement appréciée que des touristes romantiques.

Tolède vue du Tage  (photo : Herodote.net, 2016)

La ville est revenue dans l'Histoire, pour son malheur, pendant la guerre civile.

L'Alcazar de Tolède après le siège par l'armée gouvernementale en 1936Le 21 juillet 1936, quelques jours après le soulèvement d'une partie de l'armée contre le gouvernement de Front populaire, le colonel José Moscardó, gouverneur militaire de Tolède, prend le parti des rebelles.

Menacé par les loyalistes, il se réfugie dans l'Alcázar, devenu une école de cadets militaires, avec au total un millier d'hommes et six cents civils. Il va résister jusqu'à l'arrivée d'une armée de secours le 27 septembre 1936 et sera élevé au rang de héros du camp nationaliste.

Réduit à l'état de ruine à l'issue du siège, l'Alcázar a depuis lors été splendidement restauré et intègre un musée de l'Armée.

Aujourd'hui inscrite au patrimoine mondial de l'UNESCO, Tolède est devenue un complément indispensable à la découverte de sa grande rivale Madrid.

 

Publié ou mis à jour le : 2018-11-27 09:50:14

 
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