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Pendant les années de la crise barbaresque, le président Thomas Jefferson n’avait pas perdu de vue la question de la Louisiane, qu’il avait toujours considérée comme vitale pour l’avenir des États-Unis, la clé de son expansion future.
Et pour cause : cette obsession de la Louisiane, disputée à la fois par les Américains, les Espagnols, les Français et les Anglais, s’explique par les dimensions et les richesses potentielles de cet immense territoire de quelque 827 000 miles carrés (2 141 920 kilomètres carrés), soit l’équivalent de la surface cumulée de sept pays européens contemporains (note).
En la rachetant à la France en 1803, l’« homme de Monticello » (du nom de sa propriété de Virginie) va doubler la surface des États-Unis, jusque-là limitée à celle des treize colonies de l’ex-puissance coloniale, la Grande-Bretagne. Examiner les circonstances qui ont présidé à la plus importante transaction territoriale de l’Histoire aide à mieux appréhender les fondements du néo-impérialisme de nouveau prisé à Washington.
La Nouvelle-Orléans, un enjeu américano-hispano-français
D'abord occupée par la France, la Louisiane couvrait au XVIIIe siècle le bassin du Mississipi, avec pour exutoire le port de La Nouvelle-Orléans. Mais par le désastreux traité de Paris de 1763, la France dut céder la rive orientale du fleuve à l'Angleterre et la rive occidentale à l'Espagne.
La présence de l’Espagne en Louisiane n’était pas gênante pour les Américains. En tous cas, elle était nettement préférable à celle des Britanniques ou des Français.
Le conflit lié à la navigation sur le Mississippi avait été résolu en 1795 (du moins le croyait-on), Madrid reconnaissant aux Américains le droit de naviguer sur le fleuve, ainsi qu’un « droit de dépôt » de leurs marchandises à La Nouvelle-Orléans avant que celles-ci soient transférées sur des navires devant traverser l’Atlantique, en somme une sorte de zone franche (note).
Le port était ainsi devenu un poumon économique indispensable pour les exportations américaines.
Même si la ville avait conservé un caractère français avec la présence créole, celle des Américains y était prépondérante puisque plus de la moitié des bateaux y entrant arboraient la bannière étoilée et que la moitié de la population blanche du nord de la Louisiane était anglo-saxonne.
D'autre part, sur la « Frontière », les colons anglo-saxons grignotaient peu à peu les territoires réputés sous souveraineté espagnole. Qui plus est, en interne, l’ambassadeur français Edmond Genêt, projetait de soulever les colons français de Louisiane contre le « despotisme espagnol ».
Au demeurant, Madrid n’avait pas les moyens de défendre et d'exploiter sa lointaine colonie. La Louisiane était une charge plus qu’une richesse pour le royaume, ses revenus couvrant seulement un cinquième des dépenses que la Couronne espagnole lui consacrait.
La Louisiane au plus offrant
Le Premier Consul, échaudé par le fiasco de la campagne d’Égypte, voulait prendre sa revanche en Amérique et son ministre Talleyrand, bon connaisseur des États-Unis, voyait de nombreux avantages à la reprise de la Louisiane : bloquer l’expansion américaine, dresser une barrière entre les États-Unis et l’Espagne, et prendre de vitesse l’Angleterre, qui ne pouvait manquer de s’intéresser à ce territoire vierge et bien mal défendu.
Les négociations franco-espagnoles à propos de la Louisiane commencèrent lors des pourparlers du traité de Bâle de 1795.
Les Espagnols tentèrent d’obtenir en échange la partie orientale de Saint-Domingue, puis Gibraltar (ce qui supposait l’accord de l’Angleterre) et des droits de pêche à Terre-Neuve, des propositions refusées à la fois par le Directoire et par le Premier ministre britannique William Pitt le Jeune.
Le Premier Consul français accéléra dès lors les négociations et la prise de possession de la Louisiane fut actée par le traité secret de San Ildefonso du 1er octobre 1800.
Bonaparte fit rassembler en Hollande une flotte de douze navires et 3000 soldats, sous les ordres du général Victor, avec pour mission de prendre le contrôle de la province américaine, et de La Nouvelle Orléans, dans les plus brefs délais. Mais les glaces qui bloquaient le port hollandais de Hellevoest empêchèrent tout départ.
La menace de la reprise des hostilités avec l’Angleterre se précisant, et Bonaparte prenant conscience de la nécessité de préserver la neutralité des États-Unis, l’« expédition Flessingue » fut annulée en 1803.
Pragmatique, le Premier Consul a compris qu’il ne disposait plus des ressources militaires et financières suffisantes pour tenir à la fois Saint-Domingue et la Louisiane.
De son côté, le président Jefferson était de plus en plus sensibilisé aux risques que faisaient courir les ambitions françaises à son pays. Il s’en explique dans une lettre particulièrement éclairante à son ambassadeur à Paris, Robert Livingston (note).
Ce courrier doit être cité largement tant la francophilie naturelle de Jefferson fait place à un sens aigu de la realpolitik et des intérêts vitaux de son pays.
Le Virginien commence par souligner que la cession de la Louisiane et des Florides, de l’Espagne à la France, « renverse toutes les relations politiques » des États-Unis. Certes, reconnaît-il, la France est de toutes les nations celle avec laquelle l’Amérique a eu le moins de conflits et nous l’avons toujours considérée comme « notre ami naturel ».
Après ce préambule très diplomatique, arrivent vite les limites à ne pas dépasser dans cette relation de confiance franco-américaine : « Il y a sur terre un seul endroit dont le possesseur est notre ennemi naturel et habituel. C’est la Nouvelle-Orléans, par où les trois-huitièmes de ce que produit notre territoire doit passer pour être commercialisé, et dont la fertilité produira plus de la moitié de l’ensemble de notre production et contiendra plus de la moitié de nos habitants . »
En se plaçant en travers de notre chemin, poursuit en substance Jefferson, la France adopte une attitude de défiance. L’Espagne aurait pu conserver tranquillement la Louisiane pendant des années, explique-t-il, eu égard à sa faiblesse politique et à ses dispositions pacifiques.
Si c’est la France, c’est un autre schéma : « L’impétuosité de son tempérament, l’énergie et l’agitation de son caractère » la place « dans une éternelle situation de friction avec nous ». Tout est dit, ou presque... « Le jour où la France prend possession de la Nouvelle Orléans la reléguera à jamais à son plus bas niveau [vis-à-vis des États-Unis] ; il scelle l’union de deux nations qui, conjointement, peuvent maintenir le contrôle exclusif de l’océan. A partir de ce moment, nous devons nous unir à la flotte et à la nation britanniques. »
Voilà, la menace (bien que Jefferson démentira plus tard avoir eu une telle intention) est clairement exprimée : si la France poursuit ses ambitions en Louisiane et singulièrement à la Nouvelle Orléans, l’Amérique n’hésitera pas à se liguer avec son ancienne puissance coloniale, l’Angleterre, pour s’y opposer.
Jefferson était-il sérieux en proférant (il est vrai de façon épistolaire) cet avertissement ? On ne le saura jamais. Toujours est-il que dans cette lettre à Livingston, le président souligne l’impérieuse nécessité pour son pays de se doter d’une force maritime. Peut-être, poursuit-il, la France estime-t-elle qu’elle a besoin de la Louisiane pour ravitailler ses colonies aux Antilles ; dans ce cas, ajoute-t-il de manière conciliante, un arrangement ménageant nos intérêts peut être envisagé : la France doit céder aux États-Unis la Nouvelle Orléans et les Florides.
Autant dire que les Espagnols accueillirent sans déplaisir l'offre de rachat de Bonaparte. À Livingston, il conseille cependant la patience, avec le raisonnement suivant : si les troupes françaises envoyées à Saint-Domingue doivent ensuite se diriger vers la Louisiane, cela vous donnera toute latitude pour défendre notre position, car la conquête de Saint-Domingue exigera un temps considérable et un grand nombre de soldats. Les faits vont lui donner raison.
En mai 1801, Jefferson fit part à James Monroe de sa crainte de voir l’Espagne céder à la France ce vaste ensemble, ainsi que les Florides, une décision qu’il jugeait risquée pour chacune des deux parties et surtout potentiellement « de mauvaise augure » pour les États-Unis.
Ses appréhensions furent renforcées par l’ambassadeur américain à Londres, Rufus King, à l’été 1801. Il lui confirma la transaction : par un traité secret signé avec le roi d'Espagne Charles IV à San Ildefonso, le 1er octobre 1800, le Premier Consul Bonaparte avait récupéré la rive droite du Mississippi !
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