Eschyle (vers -525 à -465 av. J.-C.)

L'invention du théâtre occidental

Né vers 525 avant notre ère, Eschyle est le premier auteur grec de théâtre dont des pièces nous sont parvenues dans leur intégralité. Il n’est pas l’inventeur de la tragédie qui, dans les décennies précédentes, s’est progressivement dégagée des hymnes à Dionysos chantés et dansés par un chœur (dithyrambes). Mais nous ne connaissons de ses prédécesseurs que des noms, des titres de pièces, ou parfois quelques vers.

L’œuvre d’Eschyle est marquée par l’époque dans laquelle il vit et écrit, celle d’une Athènes où les violentes luttes politiques divisent profondément une cité en évolution vers la démocratie, celle d’une Athènes qui, par deux fois, repousse l’attaque de l’immense empire perse.

Mais cette œuvre est aussi profondément novatrice. Par des audaces littéraires et scéniques, Eschyle éloigne un peu plus le théâtre de la déclamation et lui donne les bases – dialogues, interactions des personnages, représentation d’événements dramatiques – qui seront celles du théâtre occidental.

Maintes fois vainqueur du concours dramatique des Grandes Dionysies pour lequel les tragédies sont écrites, Eschyle jouit en son temps de la célébrité et, par ses innovations, ouvre la voie à celles de ses successeurs – Sophocle ou Euripide. Et si ses tragédies sont enracinées dans la piété et les préoccupations de son temps, elles recèlent aussi une dimension universelle qui explique qu’elles sont encore représentées aujourd’hui.

Olivier Delorme

Eschyle et son temps

Eschyle a environ 15 ans lorsque, en 510 avant notre ère, une intervention spartiate met fin à la tyrannie, exercée par Pisistrate puis par ses fils, sous laquelle les Athéniens vivaient depuis les années 550. Il devient citoyen dans cette période de divisions et d’instabilité de la cité qui connaît une tentative de restauration du régime oligarchique, avant les réformes, portées par Clisthène, qui instituent le cadre dans lequel va se développer la démocratie.

À 35 ans, Eschyle est parmi les hoplites athéniens qui repoussent, en 490 sur la grève de Marathon, le corps expéditionnaire perse envoyé par Darius pour punir les Athéniens de leur aide aux Grecs de la rive orientale de l’Égée révoltés contre la domination perse (499-493).

Stèle votive e Déméter et Coré : Déméter assise sur un trône, Coré debout, tenant une torche, musée archéologique d'Éleusis. Agrandissement : Vue générale du sanctuaire de Déméter et Koré et du Telesterion (salle d'initiation), Éleusis.Il y combat avec ses deux frères, dont l’un, Kynaigiros, aurait été l’un des dix stratèges et aurait connu une mort héroïque après avoir eu une main, ou les deux, tranchée à la hache en agrippant un des navires perses poursuivis par les Athéniens après la bataille.

Les hoplites, qui payent eux-mêmes leur équipement, sont issus des familles aisées de la cité : Eschyle est un de ces Eupatrides (qui ont de bons pères) originaire d’Éleusis, à l’ouest d’Athènes, où se situe le sanctuaire de Déméter et Korê, siège du culte à mystères le plus renommé du monde antique.

En 480, à 45 ans, Eschyle combat de nouveau à Salamine la flotte du roi de Perse Xerxès, le fils de Darius, qui a occupé Athènes, l’Attique et incendié tous les sanctuaires – dont celui d’Éleusis. Huit ans plus tard, Eschyle remporte le concours des Grandes Dionysies avec les quatre pièces qu’il y a présentées et dont le jeune Périclès était le chorège.

Parmi elles, Les Perses met en scène l’angoisse puis le désespoir qui règnent à la cour de Perse, dans l’attente des nouvelles de Salamine puis à l’arrivée du messager qui décrit le désastre.

La reine mère est le personnage central de la pièce, elle dialogue avec le chœur des dignitaires de la cour, reçoit le messager, voit son époux, Darius, revenir des enfers afin de condamner l’hybris de leur fils – cette démesure qui consiste à se croire l’égal des dieux et conduit inéluctablement au châtiment divin est un des ressorts majeurs du théâtre d’Eschyle. Enfin, Xerxès arrive comme un fuyard démuni de tout.

Le spectre de Darius apparaît devant la reine Atossa, Liverpool, Walker Art Gallery.

L’originalité de la pièce tient à son argument – historique et non mythique – autant qu’au point de vue adopté par l’auteur : raconter la victoire des Grecs dans le miroir de la défaite des Perses.

Le maître d’Eschyle, Phrynikos, l’avait précédé dans cette voie, quatre ans plus tôt, en composant une pièce – dont Thémistocle, le vainqueur de Salamine, était le chorège – autour de l’annonce de l’issue de la bataille à des femmes de Phénicie dont les maris combattaient dans la flotte perse. Mais Eschyle va plus loin en plaçant l’action au cœur politique de l’empire vaincu.

Prométhée enchaîné à l'aigle ; à gauche son frère Atlas. Kylix laconien du peintre Arcésilas de Cerveteri, vers 560-550 av. J.-C., Rome, musée du Vatican.Les Perses est en outre la plus ancienne des sept tragédies d’Eschyle qui nous sont parvenues (probable au vu du style, l’attribution à Eschyle du Prométhée enchaîné est néanmoins contestée) ; les quelque cent autres que dut composer le poète ne nous sont connues, au mieux, que par le titre ou par quelques vers cités dans une œuvre postérieure.

Sans doute le poète commença-t-il sa carrière vers 500 (note), mais son premier succès aux Grandes Dionysies date de 484 et sa trilogie prométhéenne – Prométhée enchaîné, Prométhée délivré, Prométhée porte-feux –, dont seul le premier volet nous est connu, aurait été écrite peu avant sa mort en 456 à Géla (Sicile).

Selon La Souda (une encyclopédie byzantine du Xe siècle de notre ère), un oiseau de proie aurait pris pour un rocher le crâne chauve du tragédien, sur lequel il aurait laissé tomber une tortue afin de briser la carapace de l’animal pour pouvoir le dévorer ensuite.

Scène tirée des Sept contre Thèbes d'Eschyle : Capanée monte aux remparts de Thèbes pour atteindre Créon qui le regarde d'un abri. Amphore à col campanienne, vers 340 av. J.-C., Los Angeles, Getty Villa.L’essentiel de la carrière d’Eschyle se déroule donc dans une Athènes menacée de disparition par l’invasion perse, puis confrontée à la montée de la rivalité avec Sparte, mais aussi profondément divisée entre partisans et adversaires de l’extension des pouvoirs du peuple : lutte entre Thémistocle et Aristide, ostracisé en 483 ; magistère de Thémistocle jusqu’à son ostracisme en 471 ; réaction conservatrice des grandes familles qui dominent l’Aréopage, derrière la figure de Cimon ; réformes démocratiques décisives d’Éphialte aboutissant à l’ostracisme de Cimon (461), puis à l’assassinat probable d’Éphialte et à l’ascension de Périclès.

Comment s’étonner dès lors que l’œuvre d’Eschyle soit très fortement marquée par ces deux thèmes : la guerre et les divisions de la cité porteuses de malheurs publics ? Deux thèmes qui se mêlent dans Les Sept contre Thèbes, présenté en 467. La lutte pour le pouvoir d’Étéocle et Polynice, les fils d’Œdipe, conduit le second à venir assiéger sa cité avec l’aide d’une armée argienne dont les sept chefs sont chargés de prendre chacun l’une des sept portes de la ville. Les deux frères finiront par s’entretuer et leur oncle Créon interdira que Polynice, désigné comme l’agresseur de la cité, reçoive une sépulture – interdit qu’enfreindra sa sœur Antigone.

En 458, Eschyle fait jouer les trois pièces de l’Orestie dont la dernière, Les Euménides, s’achève par la fondation du tribunal de l’Aréopage qu’institue Athéna afin de juger le crime commis par Oreste sur sa mère Clytemnestre.

Oreste tuant Égisthe et Clytemnestre, relief frontal d'un sarcophage, IIe siècle, Rome. Agrandissement : Oreste massacrant Egisthe et Clytemnestre, Bernadino Mei, 1654.

Poursuivi par les déesses de l’ancienne justice – celles de la vengeance du sang par le sang –, Oreste est défendu par Apollon qui allègue le meurtre d’Agamemnon par la reine et son amant comme motif d’acquittement d’Oreste. Et c’est Athéna qui, dans un Aréopage divisé par moitié, fait, par sa voix, pencher la balance en faveur d’Oreste, mettant fin ainsi aux malheurs générés par le cycle des vengeances dans la lignée d’Atrée.

Or, cette pièce est présentée quatre ans après les réformes d’Éphialte qui, cantonnant pour l’essentiel l’Aréopage à la répression des crimes de sang, lui ont enlevé la plupart des pouvoirs qu’il s’était arrogés durant dix ans, en surplomb des institutions démocratiques.

En mettant en exergue l’origine divine de l’Aréopage et son rôle pacificateur, Eschyle prenait-il position contre les réformes d’Éphialte ? Ou bien les justifiait-il en insistant sur le fait que le tribunal n’avait été fondé par Athéna que pour juger des crimes de sang ? Les deux interprétations sont possibles, même si la seconde nous semble plus convaincante.

Le théâtre de Dionysos sur le versant sud de l'Acropole d'Athènes. Agrandissement : Vue du théâtre de Delphes.

Le théâtre est un combat

La société grecque est une société de l’agôn, du combat, du concours. La guerre en est la forme violente, les jeux athlétiques apportent au vainqueur une gloire égale à celle qu’on peut acquérir sur le champ de bataille. Mais les débats à l’Assemblée du peuple ou devant les jurés du tribunal populaire sont aussi des combats que le meilleur orateur remporte.

Le théâtre n’échappe pas à cette règle. Les pièces étaient présentées dans le cadre d’un concours où s’affrontaient devant le peuple – dont un jury tiré au sort était l’émanation – les auteurs, les acteurs et les chorèges.

Acteur d'une comédie phlyaque portant un panier. Face A d'un cratère en cloche, vers 360–350 av. J.-C., découvert à Paestum, Paris, musée du Louvre. Agrandissement : Reconstruction du théâtre de Dionysos à Athènes, à l'époque romaine, extrait de l'encyclopédie allemande de 1891 Joseph Kürschner.À l’époque d’Eschyle, le seul concours dramatique a lieu en avril à l’occasion des Grandes Dionysies, fêtes en l’honneur de Dionysos. Huit mois auparavant, l’archonte éponyme (celui qui donne son nom à l’année) sélectionne trois auteurs, qui seront rémunérés par la cité, parmi ceux qui, désireux de participer au concours, ont soumis à sa lecture leurs quatre pièces (trois tragédies et un drame satyrique).

Le même archonte désigne trois acteurs pour tenir les rôles principaux, le sort attribuant chacun d’eux à un des trois poètes. Ces acteurs sont rémunérés par la cité et, sur ce qu’ils touchent, ils rétribuent eux-mêmes les comédiens qu’ils recrutent pour jouer avec eux. Enfin l’archonte retient les noms de trois chorèges sur la liste que lui ont présentée les dix tribus.

C’est encore le sort qui permet à un chorège, puis à un second, de choisir le poète qu’il veut servir. Le chorège défraye les musiciens, le maître de chœur et les citoyens qui composent celui-ci, il assure également les dépenses des répétitions, des costumes et des décors.

Le concours dure trois jours après tirage au sort des dix citoyens qui décerneront la couronne au poète vainqueur. Puis, chaque jour, le public assiste aux quatre pièces d’un des trois auteurs. Les jurés inscrivent ensuite le nom de leur favori sur une tablette, les dix tablettes sont mélangées, et afin de réduire le risque d’achat de membres du jury, chaque tablette est tirée en même temps qu’un cube. Si le cube est noir, la tablette est éliminée ; s’il est blanc, elle est prise en compte pour la désignation du vainqueur : Eschyle le sera à treize reprises.

Masques de théâtre, sculptures de la villa romaine de Chiragan, musée Saint-Raymond,  musée d’Archéologie de Toulouse. Agrandissement : Grand masque tragique attribué au sculpteur Silanion, IVème siècle av. J.C., musée archéologique du Pirée.

Eschyle innovateur

Si l’on en croit Aristote (Poétique, XIII-XIV), après que son maître Phrynikos eut introduit sur scène des personnages féminins (joués par des hommes), Eschyle fut le premier à faire jouer un deuxième acteur.

Portrait de l'acteur Euiaon dans Andromède de Sophocle. Vers 430 av. J.-C., Agrigente, musée archéologique regional.Jusque-là, la pièce consistait en un échange entre le chœur et le personnage en scène (le même comédien peut jouer plusieurs rôles en changeant de masque). Face à ce protagoniste, l’arrivée d’un deutéragoniste permet de complexifier l’action et, nous dit Aristote, de diminuer l’importance des déclamations chantées du chœur au profit de dialogues.

Toujours selon Aristote, ce fut Sophocle qui introduisit un troisième acteur : vainqueur pour la première fois aux Grandes Dionysies de 468, Sophocle a débuté sa carrière avant la fin de celle d’Eschyle, de sorte que la présence simultanée de trois acteurs (dont parfois l’un reste muet) dans quelques rares scènes des Choéphores et des Euménides (458) puis de Prométhée enchaîné (456 ?) semble indiquer que l’aîné adopta – prudemment – l’innovation de son cadet devenu rival.

Par ailleurs, jusqu’à Eschyle, l’action ne se déroulait que dans l’orchestra, l’espace circulaire limité par les premiers gradins (alors en bois ou en terre). Derrière l’orchestra, se trouvait la skènè, une structure de bois qui abritait l’ensemble des accessoires nécessaires à une représentation.

Or, parmi les pièces qui nous sont parvenues, c’est dans l’Orestie (458) que cette skènè est, pour la première fois, « investie d’une fonction dramatique (elle devient « palais, demeure ou encore baraque ») (note) ».

Plan du fonctionnement de l'ékkyklêma. Agrandissement : Modèle de l'ékkyklêma, musée de la technologie de Thessalonique.Et si la question reste discutée, il semble qu’Eschyle ait également innové, lors des représentations des deux premières pièces de cette trilogie – Agamemnon et Les Choéphores – en utilisant une plateforme à roulettes, l’ékkyklêma (ou eccyclème), poussée devant la skènè et dont la fonction est de donner à voir au spectateur ce qui se passe à l’intérieur du palais figuré par la skènè (le meurtre d’Agamemnon dans la première pièce, ceux d’Égisthe et de Clytemnestre dans la deuxième) et qui, en principe, est donc inaccessible aux yeux du spectateur.

Quant à l’architecte romain Vitruve (note) (Ier siècle avant notre ère), il attribue à Eschyle la première utilisation comme décor d’une toile peinte. Celle-ci serait l’œuvre d’Agatharchos, pionnier dans la représentation de l’espace en perspective.

Ce que l’on sait de la chronologie de l’activité de ce peintre rend possible une collaboration avec Eschyle pour ses dernières pièces, c’est-à-dire à l’époque des premières de Sophocle – Aristote attribuant pour sa part à ce dernier l’introduction de la « scénographie » en même temps que celle du troisième acteur.

Clytemnestre essayant de réveiller les Érinyes tandis que son fils est purifié par Apollon, cratère apulien, vers 380-370 av. J.-C., Paris, musée du Louvre. Agrandissement : Clytemnestre hésitant avant de frapper Agamemnon endormi. Égisthe, son complice, la pousse, Pierre-Narcisse Guérin, 1817, Paris, musée du Louvre.En revanche, les modernes semblent s’accorder sur le fait que l’usage de la mechanè, dispositif permettant de soulever les personnages dans les airs (divinités ou figuration d’un rêve), ne soit pas antérieur à Euripide qui apparaît pour la première fois dans un concours en 455, l’année qui suit la mort d’Eschyle.

Enfin, Eschyle semble bien avoir été le premier à concevoir les trois tragédies présentées à un concours, non comme des pièces indépendantes l’une de l’autre, mais comme un cycle construit autour d’un même axe mythologique.

Les Sept contre Thèbes (467) était probablement la troisième des tragédies d’un cycle thébain autour de la malédiction d’Œdipe. Le Prométhée enchaîné (vers 456 ?) était le premier volet d’un cycle prométhéen. Et l’Orestie (458) nous est parvenue dans son entièreté : Agamemnon évoque les racines de la malédiction des Atrides et le meurtre du roi de Mycènes, à son retour de la guerre de Troie, par sa femme Clytemnestre et Égisthe, l’amant de celle-ci.

Les Choéphores met en scène les retrouvailles d’Électre, fille du roi assassiné, avec son frère Oreste qui venge leur père en tuant Clytemnestre et Égisthe ; Les Euménides montre Oreste poursuivi par les vieilles déesses de la vengeance mais protégé par Apollon, puis la création de l’Aréopage par Athéna et l’acquittement du meurtrier, qui met un terme à la malédiction des Atrides.

Purification d'Oreste par Apollon, cratère apulien à figures rouges, 380-370 av. J.-C., Paris, musée du Louvre. Agrandissement : Rencontre d'Oreste et Électre sur la tombe d'Agamemnon, cratère de Python, 340-330 av. J.-C., musée national archéologique de Madrid.

La cité et la justice divine

Le théâtre d’Eschyle n’est pas psychologique ; il est politique et profondément marqué par la piété du poète. La guerre, les divisions internes de la cité ou du clan, l’hybris sont au centre de chacune des sept pièces que nous possédons.

Dans Les Perses, les deux principaux facteurs de la défaite de Xerxès à Salamine sont l’hybris du Grand Roi et l’unité des Athéniens. Interrogé par la reine mère sur le sort de la cité des Athéniens, le messager lui répond : « Le rempart que lui font les hommes qui la composent est infrangible ». Lors même que les Athéniens ont abandonné leurs maisons, leurs temples et les tombeaux de leurs ancêtres pour se réfugier à Salamine, l’image du rempart utilisée par le poète est celle de citoyens unis comme les pierres d’une muraille.

C’est une telle muraille qui, au contraire, symbolise la division de la cité dans Les Sept contre Thèbes. Étéocle a créé les conditions de la guerre en se parjurant puisqu’il a refusé de céder le trône à son frère, alors qu’ils avaient conclu un accord d’alternance annuelle après l’exil d’Œdipe. Mais Polynice sacrifie la paix de la cité afin de faire respecter son droit, et s’appuie pour cela sur une armée étrangère. La mort que se donnent mutuellement les deux frères, devant la porte de la muraille que l’un attaque et que l’autre défend, rétablit l’unité de la cité.

Représentation des Suppliantes d'Eschyle, dans le théâtre antique de Delphes en 1930, René Puaux : Grèce : Terre aimée des Dieux.

Dans Les Suppliantes, l’ombre de la guerre plane sur Argos parce que les cinquante filles de Danaos, d’accord avec leur père, refusent de se marier à leurs cinquante cousins, fils d’Égyptos. Jumeaux, Danaos et Égyptos ont été établis par leur père, le premier comme roi de Libye, le second comme roi d’Arabie, qui a ensuite conquis l’Égypte et, par le mariage de ses fils, capterait l’héritage libyen.

Eschyle nous décrit des hommes brutaux, qui se comportent comme des « chiens sans vergogne » et qui veulent imposer cette union sous les pires menaces, ne respectant ni le refus de consentement des filles et de leur père, ni les dieux – marque d’hybris.

Au père et à ses filles, le roi d’Argos, après avoir consulté son peuple, accordera l’asile – malgré la menace de guerre de la part des fils d’Égyptos. Les Suppliantes était aussi le premier volet d’une trilogie tragique et d’un drame satyrique qu’Eschyle consacra aux Danaïdes – lesquelles finalement acceptèrent le mariage et tuèrent leurs époux durant la nuit de noce.

Et si certains modernes ont voulu plaquer sur la tragédie d’Eschyle leurs préoccupations relatives à l’inceste, la pièce est bien plutôt dominée, comme l’a montré Bernard Vernier , par « le thème de la guerre politique et symbolique de deux branches familiales. C’est la nature complexe de cette lutte dominés/dominants où des intérêts féminins coïncident avec des intérêts de lignée qui fait la richesse de cette pièce. (…) Ce qui est en jeu dans le refus des filles, en dehors de leur refus des hommes, de ces hommes brutaux que sont leurs cousins (…), c’est, comme le raconte la légende elle-même, l’appropriation par la famille d’Égyptos des terres de Danaos et du pouvoir sur ces terres. » (« Les Suppliantes d’Eschyle et l’inceste », L’Homme, n° 187-188, 2008, pp. 433-446.)

Prométhée enchaîné par Vulcain, Dirck van Baburen, 1623, Amsterdam, Rijksmuseum.Et l’Orestie est une autre illustration des malheurs que portent les divisions du clan familial – métaphore de la cité. Quant au Prométhée enchaîné, il nous montre un Prométhée supplicié, mais inflexible face aux menaces comme aux tortures.

Absent de la scène, mais présent dans le discours de tous les personnages, le Zeus qui l’a condamné apparaît « comme un tyran qu’une révolution vient d’investir d’un pouvoir absolu. Tout frémissant encore de la lutte, il accable quiconque lui résiste. Ni la justice ni la pitié n’ont prise sur lui. Il faut que tout plie sous sa loi. Point de droit contre sa volonté ; c’est par la force et la terreur qu’il entend régner ; les supplices et le bourreau sont les appuis de sa domination. » (note)

Si le théâtre d’Eschyle est profondément politique, il est aussi imprégné de la piété envers des dieux qui sont partout. Aux yeux de Darius, dans Les Perses, son fils Xerxès a eu « l’esprit atteint par les dieux », et s’il est tombé dans le piège de Thémistocle, dit le messager de la défaite à la reine mère, c’est qu’un « dieu maléfique surgi d’on ne sait où » a tout manigancé. Quant aux suppliantes Danaïdes, elles ne cessent d’évoquer Io, leur ancêtre, dont les malheurs sont à l’origine des leurs.

La malédiction divine pesant sur la lignée d’Œdipe dans Les Sept contre Thèbes, ou sur les Atrides dans l’Orestie, tient une place centrale. Une des scènes d’Agamemnon – analysée notamment par Pierre Vidal-Naquet (note) décrit avec un réalisme d’une grande violence le sacrifice d’une Iphigénie non consentante et traitée comme un animal par un Agamemnon dont l’esprit ne peut qu’être obscurci par les dieux, sacrifice odieux qui est le véritable motif de Clytemnestre pour assassiner son époux au retour de la guerre.

Des spectateurs assistent à une représentation de la pièce Agamemnon, William Blake Richmond, 1884, Birmingham Museum & Art Gallery.

Mais les meurtres des générations précédentes, source de ceux perpétrés dans les trois pièces du cycle, sont également évoqués longuement. C’est que, écrit Jacqueline de Romilly : « Eschyle croit à la justice divine. Il croit que les dieux, avec le temps, châtient les coupables. Il croit donc qu'une faute ancienne prépare, annonce, explique les drames qu'il décrit. Dès lors, pour rendre cette relation sensible et pour montrer comment, en fin de compte, une longue suite d'années et de générations se combine en un dessein chargé de sens, il a été normalement amené à placer avant l'acte décisif un ou plusieurs retours en arrière, portant toujours le plus loin possible, et souvent combinés avec une vue anticipée des événements à venir. Ce procédé, si directement lié à sa philosophie profonde, se retrouve presque partout, avec une plus ou moins grande netteté. » (note)

En réalité, Eschyle est entre deux mondes : entre l’Athènes de la tyrannie et celle de la démocratie triomphante de Périclès ; entre l’Athènes menacée de destruction par les Perses et l’Athènes impérialiste de la Ligue de Délos ; entre un monde de piété traditionnelle envers des dieux dont il ne fait pas de doute qu’ils interviennent dans les affaires des hommes et un monde où la raison tend à s’émanciper du religieux, où les philosophes se servent des mythes et les critiquent, un monde où, pour reprendre les mots de Jean-Pierre Vernant, « c’est le religieux qui devient politique, au lieu que le politique soit purement intégré dans le religieux » (note). Entre un théâtre aux formes encore rudimentaires, issu du dithyrambe, hymne à Dionysos chanté et dansé par un chœur, et un théâtre – celui de Sophocle ou d’Euripide – où les dieux n’interviennent plus directement et où les personnages, bien qu’ils soient issus de mythes, réagissent aux situations exceptionnelles auxquelles ils sont confrontés avec une psychologie toute humaine.


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La Grèce moderne
Publié ou mis à jour le : 2022-05-04 16:35:53

 
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