Les Kurdes

Éternels trouble-fête

L'OTAN contre les Kurdes

En décembre 2018, le président Donald Trump a affirmé vouloir retirer les 2 000 militaires américains encore présents dans le nord-est de la Syrie, aux côtés des Forces démocratiques syriennes (FDS), une coalition dominée par les Kurdes. Il s'en est justifié en faisant valoir que l'État islamique était virtuellement détruit (principalement grâce au sacrifice des Kurdes).

Le président Trump a confirmé l'ordre de retrait le 6 octobre 2019 dans un entretien avec son homologue turc Recep Tayyip Erdogan, offrant à ce dernier l'opportunité d'écraser l'entité autonome kurde de Syrie, coupable à ses yeux de soutenir les autonomistes kurdes de Turquie. Les Turcs ont aussitôt engagé leurs troupes en Syrie, chassant devant eux militaires et civils kurdes. Ce faisant, États-Unis et Turquie, alliés au sein de l'OTAN, ont montré aux Kurdes et au reste du monde ce qu'il en coûte de faire confiance à l'alliance... Lire la suite

Jeune femme kurde et son enfant (Iran), photo : Gérard Grégor, 2010Les Kurdes actuels, au nombre d'environ trente millions, seraient peut-être les héritiers des Mèdes !

Les Mèdes sont l'un des deux peuples indo-européens (dico) qui, avec les Perses, ont gagné l'ouest des plateaux iraniens au premier millénaire av. J.-C. Ils furent les premiers à avoir constitué un vaste empire, récupéré peu après par les Perses ; les Grecs confondaient d’ailleurs les uns et les autres et les fameuses « guerres médiques » étaient en fait des guerres contre les Perses.

 Les Kurdes se définissent par leur langue et leur culture plus encore que par leur religion. Leurs femmes, par exemple, bénéficient d'une relative liberté et ignorent le voile. 80% sont musulmans sunnites mais on compte aussi des alévites (une dissidence du chiisme), des yézidis (une branche du mazdéisme, l'ancienne religion des Perses) ainsi que des chrétiens orientaux.

Leur territoire, le Kurdistan ou « pays des Kurdes », est une zone de plateaux et de montagnes semi-arides qui s'étend sur environ 300 000 km2 entre les monts Zagros (Iran occidental) et les monts Taurus (Turquie méridionale).

Il occupe un quart de la Turquie ainsi qu'une portion de l'Iran, de l'Irak et de la Syrie. Par ailleurs, il faut noter qu’une minorité de Kurdes habite à l’écart du territoire du Kurdistan, notamment dans le Khorasan au nord-est de l’Iran (voir carte).

Les Kurdes seraient quinze millions en Turquie, six ou sept millions en Irak, autant en Iran, près de trois millions en Syrie, essentiellement à l'est de l'Euphrate. Ils représentent environ 20% de la population de la Turquie et de l'Irak, plus ou moins 10% de la population de l'Iran et de la Syrie.

Les Kurdes

Une Histoire ingrate

Pris en tenaille entre l’empire perse et l’empire ottoman, les Kurdes auraient pu au fil des siècles se fondre dans la population perse dont ils étaient proches par la langue. La défaite de l'Iran face à la Turquie à Tchaldiran le 23 août 1514 en a décidé autrement. Le Kurdistan est alors passé pour l'essentiel sous la tutelle ottomane et ses habitants sont demeurés majoritairement fidèles à l'islam sunnite. Quant à l'Iran, il a basculé peu après dans le chiisme, ce qui a rendu impossible le rapprochement entre les deux populations. 

Les Kurdes n’ont ensuite jamais réussi à former un État indépendant ni parvenus à créer un organe représentatif qui les unisse, même après la décomposition de l'empire ottoman à la suite de la Première Guerre mondiale. En conséquence, leur sort a toujours dépendu du pays où ils vivent. C'est ainsi qu'aujourd'hui, leur langue utilise deux alphabets, l'arabe en Syrie, Irak et Iran ainsi que le latin en Turquie, sans compter le cyrillique en Russie.

- Les Kurdes en Turquie :

Le traité de Sèvres, qui a dépecé l'empire ottoman après la Grande Guerre, a projeté un « territoire autonome des Kurdes » (III, art. 62-64) dans l'Est de l'Anatolie. mais le traité a été rejeté par les Turcs, lesquels, au terme d'une Guerre d'indépendance menée par Moustafa Kémal, ont imposé la signature d'un nouveau traité, à Lausanne, dans lequel il n'a plus été question de Kurdistan autonome.

Il faut dire que les Kurdes n'ont pas su saisir l'occasion qui s'offrait à eux de s'affranchir. Pendant la Grande Guerre, ils ont massivement participé au massacre de leurs voisins arméniens et grecs et se sont appropriés leurs terres et leurs biens. Après le conflit mondial, « obnubilés par la crainte d'un retour en force des Arméniens, ils ont prêté main-forte aux nationalistes turcs réfugiés en Anatolie orientale et combattu à leurs côtés dans le but à la fois de défendre leurs terres et la foi musulmane » (note).

Pendant la Guerre d'indépendance, Moustafa Kémal a multiplié les gestes d'ouverture envers les Kurdes mais, sitôt après sa victoire et celle des nationalistes turcs sur les Grecs, consacrée par l'armistice de Mudanya, le 11 octobre 1922, il a changé de registre et renié l’existence même des Kurdes sur son territoire. Il les a présenté officiellement comme des « Turcs des montagnes » et leur a interdit l'emploi de leurs dialectes.

Le 17 février 1925, le Kurdistan se soulève contre « les infidèles de la République ». Dix mille combattants, dont beaucoup de déserteurs de l'armée turque, s'emparent de plusieurs localités. La répression est impitoyable.

Quelques rebelles récalcitrants proclament une éphémère République d'Ararat le 28 octobre 1927 dans les montagnes mais elle est détruite par l'armée turque quelques mois plus tard. On note encore une rébellion dans le Dersim en 1937...

La « question kurde » ne cessera plus de hanter la Turquie jusqu'à nos jours. Elle est relancée par Abdullah Öcalan, dit « Apo », qui fonde en 1978 le Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK) et se jette en 1984 dans la lutte armée. Entre coups de main, attentats et répression, celle-ci embrase toute la Turquie orientale et même les métropoles malgré la capture d'Öcalan en février 1999.

- Les Kurdes en Iran :

Traditionnellement, c’est l’Iran qui a proposé le cadre le plus souple, d’abord parce que les Kurdes (10 à 15% de la population nationale) parlent une langue indo-européenne très voisine de la langue iranienne ou persane, mais surtout parce que la moitié de la population iranienne est constituée de minorités : l’Iran est un empire qui n’en porte pas le nom, et il se doit de reconnaître ses minorités pour éviter l’éclatement.

Les principales causes de discorde sont plutôt religieuses, les Kurdes étant en grande majorité musulmans sunnites tandis que l'immense majorité de la population iranienne est chiite. Ils sont restés fidèles à l'islam sunnite des origines pour une raison essentiellement historique, la victoire du sultan turc Sélim Ier sur le chah iranien Ismaïl Ier à Tchaldiran en 1514, qui a permis aux Ottomans de s'emparer de la plus grande partie du Kurdistan.

Après la Seconde Guerre mondiale, l'expérience malheureuse de la République d'Ararat, en Anatolie (Turquie), va donner des idées d'indépendance aux Kurdes d'outre-mont (Iran).

Dans la région montagneuse de l'Azerbaïdjan, au nord-ouest de l'Iran, ils profitent de ce que l'Iran est partagé entre les Soviétiques et les Anglais depuis leur invasion conjointe du 25 août 1941 pour organiser l'autonomie de leur territoire, sous la protection de l'Armée rouge.

Le mollah kurde Qazi Mohammed fonde le Parti démocratique du Kurdistan puis, le 22 janvier 1946, proclame la République de Mahabad, du nom d'une localité située au sud du lac d'Oumia. Il en prend la présidence et nomme au ministère de la Défense Moustafa Barzani, un guerrier kurde né de l'autre côté de la frontière, à Erbil, en Irak.

Mais les Kurdes n'intéressent plus les Soviétiques et dès la fin de l'année, l'armée iranienne de Mohamed Reza chah Pahlavi reprend le territoire. Qazi Mohammed est pendu à Mahabad le 31 mars 1947 et la ville détruite. Le général Barzani se réfugie quant à lui en URSS. Il la quittera en 1958 pour relancer la révolte kurde en Irak.

Kurdes de Mahabad pendant un discours du président Qazi Mohamed (1946)

- Les Kurdes en Irak :

Moustafa Barzani (14 mars 1903 - 1er mars 1979)Moustafa Barzani réunit des combattants (peshmergas) en vue de libérer le Kurdestan irakien, autour de Mossoul. Il lance en mars 1961 l'insurrection contre le régime nationaliste, socialiste et laïc du maréchal Kassem. La répression est brutale et d'aucuns évoquent à son propos le mot de génocide.

Un accord est signé le 11 mars 1970 avec le successeur de Kassem. Il inclut la promesse de l'autonomie dans un délai de quatre ans mais celle-ci est rejetée par Barzani en 1974 et les combats reprennent, cette fois contre le régime de Saddam Hussein.

À la suite de l'accord du 6 mars 1975 entre l'Iran et l'Irak, le chah ferme sa frontière aux peshmergas et ceux-ci ne tardent pas à être écrasés sous les bombes irakiennes cependant que les villageois sont regroupés dans des bourgs sous contrôle militaire. Moustafa Barzani quitte le pays et meurt en exil. Il est remplacé à la tête du PDK par son fils Massoud, né le 16 août 1946 à Mahabad.

Massoud Barzani, qui s'est placé sous la protection de la nouvelle République islamique d'Iran, doit affronter non seulement l'armée de Saddam Hussein mais aussi un rival kurde, Jalal Talabani. Réfugié en Syrie, sous la protection du dictateur Hafez el-Assad, celui-ci a fondé le parti rival de l'Union patriotique du Kurdistan (UDK) et ses militants poursuivent la guerilla en Irak.

Saddam Hussein, qui jouit du soutien complaisant des Occidentaux, ne craint pas de gazer la ville d'Halabja en 1988. Cette répression va renforcer les velléités d’indépendance des Kurdes qui prendront leur revanche à la chute du dictateur.

Fragile espoir

Après la première invasion de l'Irak en 1991, les régions kurdes du nord-est de l'Irak, autour de Mossoul et Erbil, dans l'ancienne Assyrie, ont pu bénéficier d'une protection aérienne sous garantie de l'ONU. Elle leur a permis de se développer et d'accéder même à une relative prospérité grâce au pétrole du sous-sol, à l'abri du dictateur irakien et de son armée.

Sous l'égide du Gouvernement régional du Kurdistan (GRK), présidé par Massoud Barzani, le territoire s'est même constitué en État autonome et virtuellement indépendant, avec une armée régulière forte de 190 000 hommes, essentiellement d'anciens résistants ou peshmergas.

À la faveur de la guerre civile qui a suivi la chute du régime irakien, le 9 avril 2003, les Kurdes ont joué habilement des haines entre Arabes sunnites et chiites pour consolider leur autonomie, s'offrant même le luxe d'accueillir dans leur havre les chrétiens chassés des autres régions d'Irak.

Mais ils se sont retrouvés à nouveau isolés lorsque les djihadistes de l'État islamique se sont emparés de Mossoul, le 10 juin 2014. Ils ont dû aussi compter avec la duplicité du président turc Erdogan qui a fait mine de combattre les djihadistes mais frappé avant tout les Kurdes, en Turquie comme en Irak et en Syrie.

Le 9 juillet 2017, les forces irakiennes et kurdes puissamment soutenues par les Occidentaux ont enfin repris Mossoul. Dans le même temps, les Kurdes ont aussi occupé Kirkouk, une ville multiethnique au coeur de la région pétrolifère d'Irak. L'horizon a paru s'éclaircir pour les Kurdes d'Irak...

C'est au point que le gouvernement d'Erbil a organisé un référendum sur l'indépendance le 25 septembre 2017. Avec le risque de réveiller les conflits entre les factions kurdes et de susciter l'hostilité armée du gouvernement irakien et pire encore de leurs voisins turcs et iraniens, qui craignent que cette indépendance ne donne des idées à leurs propres minorités kurdes.

Les Kurdes se sont portés à la pointe du combat contre l'État islamique, avec même des unités combattantes féminines (une exception dans le monde musulman. Ils ont évité à l'OTAN et en particulier aux Américains d'avoir à engager des troupes, l'engagement américain au sol se limitant à des forces spéciales. Les Américains n'ont par contre pas ménagé leur soutien aérien aux Kurdes, sans trop se soucier des dommages collatéraux (bombardements de populations civiles).

Les Kurdes d'Irak ont pu rallier leurs compatriotes de Syrie à leur combat contre l'État islamique. Mais très vite, le président turc Erdogan s'est inquiété de la naissance d'un Kurdistan autonome à cheval sur la frontière syro-irakienne, qui soutiendrait les autonomistes kurdes de Turquie. Il a remis en selle l'accord d'Adana du 20 octobre 1998 entre Ankara et Damas qui les forces turques à pourchasser les rebelles du PKK en Syrie même, dans la zone frontalière. Le retrait américain de la région, après la destruction de l'États islamique pourrait conduire le président Erdogan à « liquider la question kurde ».

Vincent Boqueho et André Larané
Publié ou mis à jour le : 2019-10-28 12:14:21

 
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