Les infréquentables frères Goncourt

Détestables mais fascinants

Les frères Edmond et Jules de Goncourt, photographiés par Nadar - Félix Tournachon - dans les années 1860A priori, ils n’ont rien pour plaire. Ils sont misanthropes, misogynes, vaniteux, réacs, antimodernes, « génies autoproclamés », provocateurs, un brin paranoïaques... et antisémites comme une bonne part des intellectuels de leur époque.

C’est pour cela que leur biographe, Pierre Ménard, les a qualifiés « les infréquentables frères Goncourt » (Tallandier, 413 p, 21,90 euros).

A-t-il pour autant tracé d’eux un portrait à charge ? Non, car les deux intéressés revendiquent pleinement ces traits de caractères qui les conduisent à mépriser leur époque et leurs congénères dans lesquels ils n’auraient pas le mauvais goût de se reconnaître.

Témoins acerbes de leur temps

Les infréquentables frères Goncourt (Pierre Ménard, Tallandier, 2020)Avec un sens du récit bien rythmé, un regard compréhensif mais distant conjurant ainsi tout risque hagiographique, l’auteur nous offre un livre agréable à lire, fort bien documenté qui a le mérite de nous faire découvrir deux auteurs mal connus, et au-delà nous replonge dans le monde littéraire bouillonnant du XIXe siècle. On y croise Flaubert, Maupassant, Daudet, Zola, Gautier, Tourgueniev, Heredia, Renard, Mirbeau et bien d’autres… Preuve que les Goncourt ont gravité dans cette constellation de talents, bien qu’ils aient mis du temps à y trouver leur place.

S’il semble difficile de s’attacher à ces intransigeants contempteurs aux yeux desquels seuls Gustave Flaubert et Alphonse Daudet ont trouvé grâce, ils n’en constituent pas moins une singularité dans la littérature française.

Deux portraits d'Edmond de Goncourt : le premier par Carjat & Cie, vers 1860, Paris, musée Carnavalet ; le second par Jean-François Raffaëlli, 1888, musée des Beaux-Arts de Nancy.Voici deux frères nés à huit ans d’intervalle (Edmond en 1822 et Jules en 1830) qui ont vécu dans une sorte de gémellité stupéfiante jusqu’à ce que la mort les sépare. Pas même une femme n’est parvenue à troubler leur vie fusionnelle. « Pourquoi s’embarrasseraient-ils d’une femme qui ne pourrait que briser leur paisible union ? Leur amour-propre leur rend difficile l’amour d’autres qu’eux-mêmes, aussi chacun se satisfait-il de la prolongation de sa propre personne trouvée dans son frère », constate subtilement l’auteur.

Heureux rentiers qui ont eu la liberté de ne pas travailler grâce aux économies réalisées par leur mère et les rentrées d’argent d’un fermage hérité du père, ancien valeureux soldat de l’armée napoléonienne, les Goncourt ont habité ensemble, voyagé ensemble, mondanisé ensemble. Ils ont partagé un temps une même maîtresse, la même passion pour le XVIIIe siècle, les collections d’œuvres d’art et le japonisme.

Plus étonnant encore, ils ont réussi l’exploit d’écrire à quatre mains – exercice toujours périlleux -, romans, pièces de théâtre, livres historiques, ainsi qu’une partie de leur fameux Journal.

Deux portraits de Jules de Goncourt, le premier par Carjat & Cie, vers1860, Paris, musée Carnavalet ; le second, une caricature de Nadar en 1885, Paris, BnF, Gallica.Pierre Ménard analyse avec beaucoup d’acuité les mécanismes de cette harmonie littéraire qui font des Goncourt deux frères indissociables dans le monde des Lettres : « À grands renforts de pipes et de cigarettes, ils établissent le plan, ébauchent quelques descriptions, puis s’enferment chacun dans sa chambre pour rédiger un même chapitre. Une fois les plumes posées, les textes sont comparés pour prendre ici une idée, là une description, jusqu’à ce que les deux textes n’en fassent qu’un. Fait notable, ces écrits séparés se ressemblent généralement trait pour trait, au dire des intéressés. »

Le biographe ajoute : « C’est qu’à force de vivre, de penser, de voir et de sentir ensemble, Edmond et Jules ont fini par se fondre totalement, au point de constituer un être double, doté d’une tête pour deux corps. Jules cisèle enfin le texte pour ajouter des adjectifs et des adverbes qui transforment la banale prose en un monument de style. »

Tellement monumental qu’il en est parfois lourd, truffé de néologismes baroques et de pléonasmes (« il se plaignait geignardement », lit-on dans leur Journal). N’empêche ! Cette inventivité de qualité très inégale a produit des mots absorbés ensuite par la langue française.  « Qui se doute aujourd’hui que réécriture, américanisation, mécanisation, déraillement, informulé, foultitude, scatologique et talentueux proviennent de la plume goncourtienne ? » souligne l’auteur.

Les Goncourt furent également à l’origine du mouvement naturaliste, ce qui leur vaudra de se brouiller avec Émile Zola dont ils jalousaient la notoriété. Car bien que vouant leur vie avec acharnement à la littérature, les Goncourt ont été longtemps dénigrés par la critique et boudés par le public. Leurs nombreux échecs ont alimenté leur ressentiment envers le milieu littéraire et la presse. Jules, emporté à 40 ans par une longue dégénérescence provoquée par la syphilis -la maladie du siècle-, ne connaîtra jamais la gloire tardive de son frère qui déclarera à sa mort : « Je suis veuf. »

Ce n’est qu’en 1877 que le succès s’attache au nom de Goncourt avec la publication de La Fille Elisa, roman sur la prostitution et les maisons carcérales pour femmes. Enfin la reconnaissance pour Edmond ! Certains de ses confrères comme Mirbeau, Maupassant, Huysmans, le sacrent comme l’un des trois maîtres de la littérature contemporaine avec Flaubert et Zola.

Le roman La Fille Elisa publié en 1877 par Edmond de Goncourt et illustré en 1896 par Toulouse-Lautrec, Librairie de France, 1931, Fac-simile tiré à 200 exemplaires, DR.

Les romans suivants confirment cette embellie. On réédite ses œuvres précédentes. Pour la nouvelle génération d’auteurs il est considéré comme le « maître des écrivains modernes ». Porté par la gloire -il est célébré en Europe, aux États-Unis et jusqu’au Brésil-, Goncourt veut en connaître un nouvel épisode ; il commence à publier dans la presse le Journal qu’il a entrepris de rédiger avec Jules. Il s’agit d’un témoignage sur la vie littéraire, politique et sociale sous le Second Empire et les débuts de la Troisième République.

Comme toujours dans ce genre d’ouvrage, tout n’y est pas intéressant, d’autant que les frères Goncourt ne lésinaient pas sur les ragots. Et c’est bien ce qui vaut à Edmond de violentes polémiques car en dévoilant la teneur de ses conversations avec ses interlocuteurs, en brossant des portraits acerbes et de mauvaise foi, en émettant des jugements fielleux, il embarrasse la bonne société parisienne, y compris ses rares amis.

En langage journalistique moderne, on dirait qu’il « grillait le off » sans vergogne de ses échanges lors de ses rencontres mondaines ou dans des cercles plus privés, au point que son proche confident, Daudet, n’osera plus s’épancher auprès de lui de peur de voir ses propos reproduits dans le diabolique Journal.

Eugène Carrière, Edmond de Goncourt sur son lit de mort en 1896, Paris, musée d'Orsay.Peu avant sa mort (16 juillet 1896) Edmond de Goncourt, compatissant envers les jeunes écrivains désargentés, crée une académie à son nom, légataire de sa fortune, de ses collections et de ses droits d’auteur ; il la veut composée de dix hommes de lettres recevant une pension annuelle de 6000 francs leur garantissant de vivre de leur plume « sans être forcés de perdre leur temps et leur talent dans le travail d’un ministère ou dans les œuvres basses du journalisme ».

Ainsi naît l’Académie Goncourt qui, initialement devait donc donner leur chance à de jeunes littérateurs. Une orientation qui n’a pas toujours été respectée par la suite... Mais cette institution perdure depuis plus d’un siècle et a essaimé à travers d’autres prix littéraires. Si aujourd’hui, on ne lit plus guère les œuvres des Goncourt hormis leur Journal, leur nom reste attaché à leur renommée de diaristes corrosifs, et à une Académie à la réputation internationale.

Jean-Pierre Bédéï
Quelques saillies tirées du Journal des Goncourt

• Sur Pierre Loti : « Décidément, c’est un jean-foutre que ce Loti ! Il a été, pour les antipathies imbéciles de l’Académie, d’un lèche-culisme dépassant tout ce qu’on peut imaginer. Comment ? Cet homme, dont le talent anti- académique est tout nôtre par les procédés d’observation et de style, pour complaire à l’Académie, s’est fait, de gaîté de cœur, le domestique éreinteur de tous les talents pères et frères du sien. »
• Sur Ernest Renan : « Renan, une tête de veau qui a des rougeurs, des callosités d’une fesse de singe. »
• Sur Taine : « Taine est monté dans son verbiage comme un prédicateur d’Ecosse en promenade, monte dans sa petite chaire portative de bois. »
• Sur Flaubert, pourtant leur ami : « Avec le bombé bête de son front, le larmoiement de sa paupière inférieure, son nez rouge, ses moustaches tombantes, il me rappelle un domestique de bordel de l’École militaire, en tenue de garçon d’honneur d’une noce aux vendanges de Bourgogne. »
• Sur Catulle Mendès : « C’est bien la tête d’un Christ qui aurait la chaude-pisse. »
• Sur la princesse Mathilde : « La princesse ressemble beaucoup à une femme : rien ne l’intéresse et tout la distrait. »
• Sur Sainte-Beuve : « Il y a du satyre mélancolique et déçu au fond de ce petit vieux qui se sent laid, déplaisant, vieux enfin. »
• Sur la fille de Gauthier, Judith, qui a épousé Catulle Mendès : « On n’est pas plus grue, plus bécasse que cette femme de talent. Elle jabote d’une manière imbécile sur un tas de choses, qu’elle connaît par ouï-dire, dans un parlage coupé, à tout moment, de petits gloussements mélancoliques sur l’ennui qu’elle a d’être traînée ce soir dans les baraques. »
• Sur Jules Michelet : « Michelet me fait l’effet de voir l’histoire comme un homme qui, de la butte Montmartre, verrait Paris par un temps de brouillard, avec quelques éclaircies. »
• Sur Adolphe Thiers : « Ce qui me semble annoncer la fin de la bourgeoisie, c’est l’apothéose présidentielle de M. Thiers, le représentant le plus complet de la caste. Pour moi, c’est comme si la bourgeoisie, avant de mourir, se couronnait de ses mains. »

Publié ou mis à jour le : 2020-03-28 18:02:48

 
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