Souverains français

Des numéros au service du roman national

Nous ne connaissons nos rois qu’avec leurs numéros, et c’est sans réelle surprise que Louis XIV suit Louis XIII et précède Louis XV. Mais ce bel ordonnancement a mis des siècles à se mettre en place et pendant la majeure partie du Moyen Âge, les rois n’avaient pas de numéro mais au mieux des surnoms.  

Après les Mérovingiens (donc jusqu’en 751) ce fut le cas des Carolingiens (de 751 à 987), et même ensuite d’une quinzaine de Capétiens. Ainsi saint Louis (années de règne : 1226-1270) était-il pour ses contemporains le roi Louis et non pas Louis IX.

Pour autant, les nombreux écrits contemporains de Louis XIV (1643-1715) nous apprennent que, de son vivant, celui-ci était bien nommé et numéroté ainsi. Que s’est-il passé entre temps ? Quand et dans quelle intention a-t-on ajouté des numéros au nom des rois ? Là est la question !

Michel-André Lévy
Louis I, II, III… XIV…

Louis I, II, III… XIV… (Michel-André Lévy, Jourdan, 2014)Michel-André Lévy est l'auteur d'un essai plein d'érudition sur la numérotation des rois de France.

Ayant constaté que ce point d’Histoire n’a pas encore fait l’objet d’une étude approfondie, il s'est lancé dans une véritable enquête, à travers les chroniques d’époque, pour reconstituer le processus de mise en place de ces numéros et identifié les motivations des moines copistes qui lui ont donné forme...

Louis I, II, III… XIV…, L’étonnante histoire de la numérotation des rois de France (éditions Jourdan, 2014, 268 pages, 19,90 euros)

Des surnoms et pas de numéros

La numérotation des souverains est une pratique quasi-exclusive de la chrétienté. On ne la rencontre pas plus chez les Romains de l'Antiquité que dans les empires chinois, arabe, persan ou turc. On ne la rencontre pas non chez les souverains du haut Moyen Âge.

Clovis, qui a régné de 481 à sa mort en 511, ne se présentait pas de son vivant comme Clovis Ier. Et lorsqu’un autre Clovis lui a succédé, il ne s’est pas davantage fait appeler Clovis II ainsi que l'attestent les textes de l’époque. Ils sont écrits en latin ou dans un français ancien qui se rapproche du nôtre. Il s’agit principalement de chroniques, de lettres ou de diplômes (au sens d’actes officiels).

Grégoire de Tours, statue réalisée par Jean Marcellin avant 1853, cour Napoléon, Paris, musée du LouvreNous pouvons voir par exemple comment Grégoire de Tours (décédé en 594) nommait dans son Histoire des Francs les premiers rois mérovingiens, dont certains étaient ses contemporains…

Gare toutefois à ne pas nous laisser induire en erreur par la désinvolture avec laquelle certains historiens postérieurs traitaient les chroniques anciennes et les numéros des rois. Il est arrivé par exemple que le traducteur d’une chronique ajoute dans sa version en français moderne des numéros qui ne figuraient pas dans la version originale en latin.

Ainsi, à lire certaines éditions en français de Grégoire de Tours, on pourrait croire que Clovis et ses successeurs étaient numérotés de leur vivant. C’est faux, le texte original écrit en latin par Gregorius Turonensis le démontre et d’autres chroniques plus tardives nous le confirment : les Mérovingiens n’étaient pas numérotés à leur époque.

Avec les Carolingiens apparaissent les surnoms, qui permettent de distinguer entre eux les rois homonymes successifs : Charles le Grand (Charlemagne pour Carolus Magnus), Charles le Chauve, Charles le Simple

Des rois reçoivent aussi, longtemps après leur mort, un surnom qui ne correspond donc peut-être pas à la réalité : Charles le Gros, qui reçoit son surnom plus de 300 ans après sa disparition, était-il vraiment gros ?

Certains souverains changent de surnom au gré des chroniques, et certains surnoms changent parfois aussi de titulaire : Pépin le Bref porte ainsi le surnom qui a longtemps été dévolu à son grand-père, que nous appelons aujourd’hui Pépin de Herstal.

Embrouilles royales

Après l’An Mil, les numéros apparaissent enfin, mais très ponctuellement. Ils sont le fait des chroniqueurs, des moines pour la plupart. Leur objectif est essentiellement d’éviter les confusions entre des rois homonymes ayant régné dans un passé lointain. Ainsi Lambert de Saint-Omer, dans son Liber Floridus (Livre fleuri en latin) propose une liste de rois parmi lesquels un seul est numéroté : Dagobertus secundus. Décédé en 679, Dagobert II est le petit-fils de Dagobert Ier (629-639) et il est difficile de dire pourquoi Lambert a choisi de le numéroter.

Il faudra attendre la fin du XIIIe et le début du XIVe pour que soient rédigés de véritables « catalogues » cohérents des rois de France, avec des séries de rois partiellement numérotés.

En compilant les chroniques royales, on constate que presque tous les noms donnent encore lieu à des divergences à la fin du Moyen Âge.

Généalogie des descendants de saint Louis, collection Michel Hennin, Histoire de France, tome 21, 1618-1621, Paris, BnF, Gallica.Reprenons à titre d’exemple le cas de saint Louis. De son vivant, nul ne le nommait Louis IX, mais en réalité, s’il avait été numéroté de son vivant, il aurait peut-être été Louis VIII. En effet c’est ainsi que le nomment certains des premiers catalogues de rois, établis quelques années après sa mort. C’est le cas de la Chronique abrégée des rois de France, achevée peu avant 1300 par Guillaume de Nangis, qui la présentait comme un guide pour les visiteurs des tombes de Saint-Denis. Saint Louis y est nommé « Ludovicus octavus et sanctus » (Louis VIII et saint).

Il en est de même pour de nombreux autres prénoms. On peut trouver ainsi des chroniques donnant des versions différentes de la numérotation pour les rois prénommés Charles, pour les Philippe, ainsi que pour des prénoms moins contemporains comme Carloman, Clovis ou Dagobert.

Pour mener à bien l’enquête, il faut comprendre dans quelles conditions et dans quel but écrivaient les chroniqueurs. Leurs raisons sont multiples comme le montre la numérotation des Louis.

En premier lieu figure naturellement le niveau de connaissance, avec par exemple ces chroniqueurs qui donnent vie à un Carolingien nommé Louis le Fainéant et dont nous savons aujourd’hui qu’il n’a pas existé. Mais on trouve aussi des choix délibérés de la part de chroniqueurs qui nous paraissent outrepasser leur rôle. Ainsi de ces moines qui excluent de leur liste de rois le Carolingien Louis III (879-882), fils de Louis II, pour la raison que sa mère était une simple concubine.

Arbre généalogique de la race des Capétiens, collection Michel Hennin, Histoire de France, tome 37, 1643, Paris, BnF, Gallica.La linguistique vient s’en mêler avec la proximité du prénom Clovis, qui la même origine que Louis. Pour nous, Clovis est un nom purement mérovingien, Louis étant porté par les Carolingiens puis les Capétiens. Mais ce n’était pas si clair à l’époque : la langue parlée par les Mérovingiens et les Carolingiens évoluait très rapidement et il est donc impossible de décréter qui aurait dû s’appeler Louis et qui Clovis.

Ce flou ouvre la porte à de véritables manipulations historico-politiques, variables suivant les époques. S’appeler Louis plutôt que Clovis permettra ainsi aux Carolingiens de se démarquer des Mérovingiens considérés comme des « rois fainéants ». Plus tard, les Capétiens essayeront au contraire de rapprocher les deux prénoms pour bénéficier de l’aura de Clovis, « premier roi chrétien ».

Louis XI (1461-1483), premier Louis à porter son numéro de son vivant, met fin à toutes ces hésitations. Il fige un système de numérotation dans lequel le mythique Louis le Fainéant n’est pas pris en compte et Louis III est bien considéré comme roi de France (quoi que l’on puisse penser de sa mère). Quant aux Clovis, ils sont numérotés séparément des Louis.

Charles le Gros aux oubliettes

Charles le Sage (1364-1380) va être le premier roi à porter son numéro de son vivant, il sera Charles V. Or nous savons aujourd’hui qu’avant lui, cinq rois prénommés Charles ont régné. Pourquoi donc a-t-il choisi ce numéro V et non pas VI ? Pour répondre à cette question, il faut fouiller dans sa bibliothèque et l’on constate alors que ses chroniques de référence omettaient le règne du Carolingien Charles le Gros (884-888).

Charles le Gros a régné à une période où les successions étaient relativement compliquées. Ainsi n’était-il ni le fils du roi précédent ni le père du suivant et on voit même après son règne la couronne quitter la lignée carolingienne pendant quelques décennies pour lui revenir ensuite. Certains chroniqueurs ne le comptent pas parmi les rois de France mais il est difficile d’établir si c’est par ignorance ou de manière intentionnelle. Il arrive en effet que des chroniqueurs présentent une vision délibérément simplifiée des successions sur une période où elles sont trop compliquées à leur goût, pour mieux en faire ressortir l’intention divine supposée présider à tout.

Quoiqu’il en soit, Charles le Gros doit à Charles V et aux chroniqueurs qui l’ont instruit de ne pas avoir de numéro. Ce n’est pas anodin car cela lui vaut de ne pas être considéré comme roi de France par de nombreux auteurs. Persuadés que les rois ont été numérotés de manière infaillible, certains comprennent l’absence de numéro de Charles le Gros comme indiquant qu’il n’a été que régent.

Histoire de France - Loto chronologique, illustration A. Colomberg, 1865, éd. Hippolyte Narcon.

Les numéros qui ont fait la France

Les noms donnés aux rois ont forgé l’image que nous avons de la France,  sans même que nous en ayons conscience. On le perçoit dans la manière dont ont été pris en compte les partages du royaume sous les Mérovingiens puis le partage de l’empire de Charlemagne par ses descendants.

Les Mérovingiens avaient l’habitude de partager le royaume entre les fils du roi défunt (pratique inaugurée à la mort de Clovis en 511). À la faveur de ces découpages, trois royaumes se sont constitués : la Neustrie, l’Austrasie et la Burgondie. Ils ont perduré pendant toute la période mérovingienne. Au gré de décès plus ou moins naturels et de conflits récurrents, les Mérovingiens successifs régnaient sur un de ces royaumes, parfois sur deux d’entre eux, plus rarement sur les trois avant un nouveau partage.

Lorsque s’éteint la dynastie, on compte une trentaine de rois mérovingiens. La numérotation qui sera plus tard élaborée par les copistes les englobe tous dans un même ensemble, quel que soit celui (ou ceux) des trois royaumes sur lesquels ils ont régné. On aurait pu mettre en place une numérotation pour chacun des trois royaumes mais il n’en a rien été et tous ces Mérovingiens sont numérotés comme appartenant à une seule lignée.

Les Carolingiens vont procéder à un partage du même type, en 843. À la mort de Charlemagne, en 814, son empire a été transmis au seul fils qui lui survivait, Louis le Pieux. Lorsque celui-ci décède, en 840, le partage entre ses trois fils détermine trois royaumes : la Francie Occidentale (futur royaume de France), la Francie Orientale (qui préfigure l’Allemagne) et la Lotharingie (une bande de territoire, de la Belgique à l’Italie du Nord dont l’unité durera peu).

Ces rois et leurs successeurs seront numérotés séparément. C’est ainsi qu’on rencontrera après deux générations un Louis II en Francie Orientale, un autre en Lotharingie et un troisième en Francie Occidentale. Cela nous paraît parfaitement logique aujourd’hui :  il est naturel pour nous de considérer d’un côté les rois de France et de l’autre les rois d’Allemagne.

Mais cela n’avait rien de naturel en 843. En effet, ce partage a été effectué dans le même esprit que les partages mérovingiens : chacun des trois fils voyait son propre royaume comme la partie d’un tout. Et on peut supposer que s’ils avaient dû se numéroter de leur vivant, conscients d’être avant tout des Carolingiens dépositaires de l’empire de Charlemagne, ils se seraient numérotés dans un même ensemble, imitant ainsi les Mérovingiens.

En distinguant les rois de Francie Occidentale des rois de Francie Orientale, l’historiographie officielle, apparue à la fin du Moyen Âge, a donné de manière rétroactive une existence à un royaume de France qui n’était pas une évidence à cette époque.

Quant aux Mérovingiens, la numérotation globale qui leur a été appliquée a eu l’effet contraire : en ne distinguant pas entre eux les rois de Neustrie d’Austrasie et de Burgondie, elle a gommé quasiment l’existence de ces royaumes. Elle n’a donné à connaître qu’un royaume des Francs dont la réalité pouvait pourtant être mise en doute par les incessants affrontements entre les trois royaumes supposés le constituer.

Dans le cas des Mérovingiens comme dans celui des Carolingiens, la numérotation adoptée, sciemment ou non, par les copistes a conduit à dessiner la France actuelle comme un bloc distinct de l’Allemagne.


Publié ou mis à jour le : 2018-11-27 10:50:14

 
Seulement
20€/an!

Actualités de l'Histoire
Revue de presse et anniversaires

Histoire & multimédia
vidéos, podcasts, animations

Galerie d'images
un régal pour les yeux

Rétrospectives
2005, 2008, 2011, 2015...

L'Antiquité classique
en 36 cartes animées

Frise des personnages
Une exclusivité Herodote.net