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Souverains français

Des numéros au service du roman national

Nous ne connaissons nos rois qu’avec leurs numéros, et c’est sans réelle surprise que Louis XIV suit Louis XIII et précède Louis XV. Mais ce bel ordonnancement a mis des siècles à se mettre en place et pendant la majeure partie du Moyen Âge, les rois n’avaient pas de numéro mais au mieux des surnoms.

Pour autant, les nombreux écrits contemporains de Louis XIV (1643-1715) nous apprennent que, de son vivant, celui-ci était bien nommé et numéroté ainsi. Que s’est-il passé entre temps ? Quand et dans quelle intention a-t-on ajouté des numéros au nom des rois ? Là est la question !

Louis I, II, III… XIV…

Louis I, II, III… XIV… (Michel-André Lévy, Jourdan, 2014)Michel-André Lévy est l'auteur d'un essai plein d'érudition sur la numérotation des rois de France.

Ayant constaté que ce point d’Histoire n’a pas encore fait l’objet d’une étude approfondie, il s'est lancé dans une véritable enquête, à travers les chroniques d’époque, pour reconstituer le processus de mise en place de ces numéros et identifié les motivations des moines copistes qui lui ont donné forme...

Louis I, II, III… XIV…, L’étonnante histoire de la numérotation des rois de France (éditions Jourdan, 2014, 268 pages, 19,90 euros)

Des surnoms et pas de numéros

La numérotation des souverains est une pratique quasi-exclusive de la chrétienté. On ne la rencontre pas plus chez les Romains de l'Antiquité que dans les empires chinois, arabe, persan ou turc. On ne la rencontre pas non chez les souverains du haut Moyen Âge.

Grégoire de Tours, statue réalisée par Jean Marcellin avant 1853, cour Napoléon, Paris, musée du LouvreClovis, qui a régné de 481 à sa mort en 511, ne se présentait pas de son vivant comme Clovis Ier. Et lorsqu’un autre Clovis lui a succédé, il ne s’est pas davantage fait appeler Clovis II ainsi que l'attestent les textes de l’époque. Ils sont écrits en latin ou dans un français ancien qui se rapproche du nôtre. Il s’agit principalement de chroniques, de lettres ou de diplômes (au sens d’actes officiels).

Nous pouvons voir par exemple comment Grégoire de Tours (décédé en 594) nommait dans son Histoire des Francs les premiers rois mérovingiens, dont certains étaient ses contemporains… Son texte  en latin par Gregorius Turonensis le confirme : les Mérovingiens n’étaient pas numérotés à leur époque.

Avec les Carolingiens apparaissent les surnoms, qui permettent de distinguer entre eux les rois homonymes successifs : Charles le Grand (Charlemagne pour Carolus Magnus), Charles le Chauve, Charles le Simple

Des rois reçoivent aussi, longtemps après leur mort, un surnom qui ne correspond donc peut-être pas à la réalité : Charles le Gros, qui reçoit son surnom plus de 300 ans après sa disparition, était-il vraiment gros ?

Certains souverains changent de surnom au gré des chroniques, et certains surnoms changent parfois aussi de titulaire : Pépin le Bref porte ainsi le surnom qui a longtemps été dévolu à son grand-père, que nous appelons aujourd’hui Pépin de Herstal.

Après l’An Mil, les numéros apparaissent enfin, mais très ponctuellement. Ils sont le fait des chroniqueurs, des moines pour la plupart. Leur objectif est essentiellement d’éviter les confusions entre des rois homonymes ayant régné dans un passé lointain.

Mais il faudra attendre la fin du XIIIe et le début du XIVe pour que soient rédigés de véritables « catalogues » cohérents des rois de France, avec des séries de rois partiellement numérotés.

Histoire de France - Loto chronologique, illustration A. Colomberg, 1865, éd. Hippolyte Narcon.

Les numéros qui ont fait la France

Les noms donnés aux rois ont forgé l’image que nous avons de la France,  sans même que nous en ayons conscience. On le perçoit dans la manière dont ont été pris en compte les partages du royaume sous les Mérovingiens puis le partage de l’empire de Charlemagne par ses descendants.

Les Mérovingiens avaient l’habitude de partager le royaume entre les fils du roi défunt (pratique inaugurée à la mort de Clovis en 511). À la faveur de ces découpages, trois royaumes se sont constitués : la Neustrie, l’Austrasie et la Burgondie. Ils ont perduré pendant toute la période mérovingienne. Au gré de décès plus ou moins naturels et de conflits récurrents, les Mérovingiens successifs régnaient sur un de ces royaumes, parfois sur deux d’entre eux, plus rarement sur les trois avant un nouveau partage. On aurait pu mettre en place une numérotation pour chacun des trois royaumes mais il n’en a rien été et tous les Mérovingiens sont numérotés comme appartenant à une seule lignée.

Les Carolingiens vont procéder à un partage du même type, en 843. À la mort de Charlemagne, en 814, son empire a été transmis au seul fils qui lui survivait, Louis le Pieux. Lorsque celui-ci décède, en 840, le partage entre ses trois fils détermine trois royaumes : la Francie Occidentale (futur royaume de France), la Francie Orientale (qui préfigure l’Allemagne) et la Lotharingie (une bande de territoire, de la Belgique à l’Italie du Nord dont l’unité durera peu). Ces rois et leurs successeurs seront quant à eux numérotés séparément. C’est ainsi qu’on rencontrera après deux générations un Louis II en Francie Orientale, un autre en Lotharingie et un troisième en Francie Occidentale. Cela nous paraît parfaitement logique aujourd’hui :  il est naturel pour nous de considérer d’un côté les rois de France et de l’autre les rois d’Allemagne.

Mais cela n’avait rien de naturel en 843. En effet, ce partage a été effectué dans le même esprit que les partages mérovingiens : chacun des trois fils voyait son propre royaume comme la partie d’un tout. Et on peut supposer que s’ils avaient dû se numéroter de leur vivant, conscients d’être avant tout des Carolingiens dépositaires de l’empire de Charlemagne, ils se seraient numérotés dans un même ensemble, imitant ainsi les Mérovingiens.

En distinguant les rois de Francie Occidentale des rois de Francie Orientale, l’historiographie officielle, apparue à la fin du Moyen Âge, a donné de manière rétroactive une existence à un royaume de France qui n’était pas une évidence à cette époque. Quant aux Mérovingiens, la numérotation globale qui leur a été appliquée a eu l’effet contraire : en ne distinguant pas entre eux les rois de Neustrie d’Austrasie et de Burgondie, elle a gommé quasiment l’existence de ces royaumes. Elle n’a donné à connaître qu’un royaume des Francs dont la réalité pouvait pourtant être mise en doute par les incessants affrontements entre les trois royaumes supposés le constituer.

Dans le cas des Mérovingiens comme dans celui des Carolingiens, la numérotation adoptée, sciemment ou non, par les copistes a conduit à dessiner la France actuelle comme un bloc distinct de l’Allemagne.


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Hugues Capet (940-996)
Publié ou mis à jour le : 2018-09-25 15:32:02

 
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