Ne m’appelez plus jamais… India !

Ces pays et ces villes qui ont changé de nom

En septembre 2023, le sommet du G20 organisé à New Delhi a été le lieu d’un événement insolite. Les représentants du pays hôte ont en effet utilisé le nom « Bharat » et non « India » (Inde) dans leur communication officielle. Depuis son accession au pouvoir en 2014, le parti nationaliste hindou BJP milite pour l’abandon de l’actuel nom officiel du pays, tiré du persan « Hindu » et imposé par l’Angleterre à l’époque coloniale, au profit de « Bharat », un mot hindi dérivé du sanskrit, et mentionné dans la Constitution du pays.

Changer de nom revient à changer d’identité et à valoriser une part de son passé au détriment d’une autre, voire à la supprimer. Les révolutionnaires français ont ainsi modifié les toponymes de plus de mille villes pour effacer leur connotation aristocratique ou religieuse. Ailleurs le pouvoir cherche à se débarrasser d’appellations héritées de la période coloniale ou montrer qu’il fonde un monde nouveau…

Julien Colliat

À la manière d'Udaipur, École du Rajasthan, 1740, Los Angeles County Museum of Art . Agrandissement : le Matsya Purana mentionne de nombreux temples Amarkantaka, situés près de la source de la rivière Narmada, dans l'est du Madhya Pradesh. Le terme Bhārat apparaît dans les Puranas, premiers textes composés entre le IIIe siècle et le Xe siècle, traitant des contes et légendes hindous, des mythes religieux et des réflexionx philosophiques (36 puranas, plus de 400 000 versets).

Pas le choix !

Il y a des cas de force majeure où émerge un nouveau nom, c’est lorsque deux ou plusieurs pays se rapprochent. En 1964, sitôt indépendantes, les républiques du Tanganyika et de Zanzibar fusionnèrent pour donner naissance à l’actuelle Tanzanie, mot-valise forgé à partir des premières syllabes des deux anciens pays. Autre exemple avec la République arabe unie, union de l’Égypte et de la Syrie, sous l’égide de Nasser, et qui ne vécut que trois ans.

La Macédoine moderne et le royaume antique. En rose, la république de Macédoine du nord. En vert, les régions administratives grecques actuelles dénommées Macédoine (à savoir la Macédoine-Occidentale, la Macédoine-Centrale et une partie de la Macédoine-Orientale-et-Thrace). Trait rouge : la Macédoine antique. Trait gris : la Macédoine géographique moderne.La pression d’un pays tiers peut également contraindre un État à changer de nom. En 2019, après trente ans de querelles diplomatiques avec la Grèce, la Macédoine est devenue « Macédoine du Nord », pour qu’Athènes lève son veto à l’adhésion du pays à l’OTAN et l’Union européenne. Les Grecs reprochaient à leur voisin, issu de la dislocation de la fédération yougoslave, d’avoir adopté le même nom qu’une de leurs régions historiques… et pas n’importe laquelle : celle-là même qui avait vu naître le grand Alexandre !

Un nouveau toponyme sert aussi à accompagner un changement de régime. Le cas le plus symptomatique est celui de la Russie, qui a changé de nom plus qu’aucun autre pays ! Le grand-duché de Moscou ou Moscovie est ainsi devenu en 1547, à l’avènement d’Ivan IV, le tsarat de Russie. Pierre le Grand, en 1721, a changé le titre de tsar, jugé trop exotique, pour celui d’empereur. Il est ainsi devenu empereur de Russie.

La Cathédrale Sainte-Sophie d'Ohrid, siège de l'Église orthodoxe macédonienne. Érigée au XIe siècle, son archevêché s'étendait depuis les rives du Danube au nord jusqu'à la côté albanaise à l'ouest et à la baie de Thessalonique au sud. Agrandissement : Signature de l'accord de Prespa entre les ministres des Affaires étrangères macédonien et grec Nikola Dimitrov et Níkos Kotziás, sous l'œil des Premiers ministres respectifs, Zoran Zaev et Aléxis Tsípras, le 17 juin 2018.

Avec la révolution de Février (8 mars 1917), le régime tsariste est abattu et le pays devient une république. Fragile, elle est à son tour abattue par la faction bolchévique dirigée par Lénine par ce qu’il est convenu d’appeler la révolution d’Octobre (6 novembre 1917). Le 30 décembre 1922, l’ancien empire composé de multiples ethnies, langues et religions devient officiellement une Union des Républiques socialistes soviétiques (URSS), en abrégé Union soviétique.

Le Millénaire de la Russie, monument en bronze de 1862 dans le kremlin de Novgorod. Tout autour de la cloche, des sculptures représentent les monarques, les clercs et les courtisans de diverses périodes de l’histoire du pays.Le fait marquant est que ce nom ne comporte aucune référence toponymique. Cela vient de la conviction des communistes (nouveau nom des bolchéviques) que leur révolution est appelée à s’étendre au monde entier et unir tous les peuples ! Cette illusion va sombrer en 1991 avec la dissolution de l’URSS. Les quinze républiques fédérées, dont la Fédération de Russie, deviennent indépendantes.

Plus modestement, en 1929, le roi Alexandre Ier abolit la Constitution du royaume des Serbes, Croates et Slovènes, né onze ans plus tôt. Il impose sa dictature personnelle et rebaptise son pays « royaume de Yougoslavie ».

En moins de dix ans, le Cambodge aura quant à lui changé quatre fois de noms ! Appelé royaume du Cambodge lors de son indépendance, le pays prend le nom de République khmère après le renversement de la monarchie en 1970 puis « Kampuchéa démocratique » lors de la prise de pouvoir des Khmers rouges, et enfin « République populaire du Kampuchéa » avec l’arrivée des Vietnamiens. Ce n’est qu’après le départ de ces derniers en 1989 que le Cambodge retrouvera son nom initial.

Le Palais Royal de Phnom Penh, où s'installa le jeune Roi, Norodom Sihanouk, en 1941. Agrandissement :  Carte du Cambodge, réalisée avec des ossements de victimes du régime khmer rouge lors de la période du Kampuchéa démocratique, musée Tuol Sleng à Phnom Penh.

Effacer les traces de la colonisation

À partir des années 1970, des pays de plus en plus nombreux ont mis en œuvre une politique de remplacement des toponymes hérités de la colonisation.

Vue du fleuve Congo et de Kinshasa depuis Brazzaville. Agrandissement : la Palais du Peuple, siège du Parlement de la république démocratique du Congo à Kinshasa, commandé par Mobutu Sese Seko, à la suite d'une visite en Chine en 1973.En Afrique, le pionnier de ce mouvement est le président congolais Mobutu. En 1971, six ans après avoir pris le pouvoir en République démocratique du Congo (RDC), il lance une campagne d’éradication des noms de l’époque coloniale. Les prénoms non-africains sont proscrits, la capitale Léopoldville est renommée Kinshasa et le pays est rebaptisé « Zaïre ». Ce nom curieux, forgé par les premiers explorateurs portugais et traduction du mot « Nzere », est également attribué au fleuve Congo ainsi qu’à la monnaie nationale. Il faudra attendre le renversement du dictateur en 1997 pour que le Zaïre redevienne RDC.

En 1975, c’est le gouvernement communiste de la république du Dahomey qui a l’idée saugrenue de rebaptiser le pays « République populaire du Bénin », du nom d’un vaste et ancien royaume… du Nigeria voisin. Curieusement, le Dahomey était pourtant la seule colonie française d’Afrique occidentale dont le nom fit référence à un authentique royaume autochtone !

 Place de l'Étoile rouge à Cotonou (Bénin). Le monument fut inauguré par le général Mathieu Kérékou en 1975 : un cercle géant au centre duquel figure une étoile (symbole des pays révolutionnaires) à cinq branches peinte en rouge. À l’épicentre de l’étoile s’élève une tour surmontée par une statue d'un homme avec une arme à l’épaule (service militaire obligatoire), un fagot de bois  (le bois de chauffe) dans la main gauche et une houe (symbole de l’agriculture) dans celle de droite.

L’année suivante, une politique de malgachisation est entreprise par le gouvernement communiste de Madagascar. Le nom de la capitale Tananarive s’écrit désormais Antananarivo. À vrai dire, les Malgaches eux-mêmes continuent d’appeler la ville « Tana » et la transcription écrite de son nom officiel se prononce en malgache… « Tananarive ».

En 1984, un an jour pour jour après son coup d’État, Thomas Sankara, à la tête d’un Conseil national de la Révolution, transforme la Haute-Volta en Burkina Faso, ou « pays des hommes intègres » en moré et en dioula. Dernier exemple africain en date, en 2018, pour les cinquante ans de son indépendance, le petit royaume du Swaziland reprend son nom originel : Swatini.

Église de Saint-Paul, construite par les Portugais. Elle est l'une des églises les plus anciennes du Sri Lanka. Agrandissement : l'église Wolvendaal, construite par les Hollandais en 1749.En Asie, le mouvement gagne surtout les anciennes colonies des Indes britanniques. En 1972, Ceylan abandonne son nom, forgé par les Portugais, au profit de Sri Lanka, soit « île resplendissante » en cinghalais. En 1989, la junte militaire au pouvoir en Birmanie transforme officiellement le nom du pays en Myanmar. Celui-ci peinera cependant à être adopté par les puissances occidentales. De la même manière, les Français continuent à employer « Biélorussie » et « Pékin » et non « Bélarus » et « Beijing », malgré les recommandations des pays concernés.

L’Inde - pardon, Bahrat - renomme ses villes

Depuis une trentaine d’années l’Inde a entamé un vaste programme de modifications toponymiques dans le but d’effacer toutes les références à la colonisation britannique mais également à la culture indo-musulmane. Les principales villes ont ainsi été rebaptisées selon des formes locales traditionnelles. Bombay, Calcutta, Bangalore et Madras sont devenues Mumbai, Kolkata, Bengaluru et Chennai. Si New Delhi a pour le moment été épargnée, le parti nationaliste hindou a décidé en 2016 de débaptiser la Race Course Road, où se trouve la résidence officielle du Premier ministre, et de la renommer Lok Kalyan Marg (rue du Service-Public, en hindi).

Le Premier ministre Shri Narendra Modi accueille le roi du Bhoutan, Sa Majesté Jigme Khesar Namgyel Wangchuck, au 7 Lok Kalyan Marg, à New Delhi le 1er novembre 2017..

Désormais, c’est dans les États du Pacifique que des propositions de changement de noms sont à l’ordre du jour. En Nouvelle-Zélande, des élus maoris souhaitent se débarrasser de la référence aux Pays-Bas pour renommer le pays « Aotearoa », littéralement « long nuage blanc ». Même débat aux îles Cook où la mise en avant de la culture locale est préférée à l’hommage à l’explorateur britannique.

Ces villes célèbres qui ont changé de nom

Un nombre important de villes ont été sujettes à des modifications toponymiques, à la suite des déplacements des frontières. Des cités au nom chargé d’Histoire ont ainsi été débaptisées comme Smyrne, devenue Izmir après la conquête turque, ou Dantzig et Königsberg renommées en polonais Gdansk et en russe Kaliningrad, conséquence de la défaite du Troisième Reich.

Les changements d’ères culturelles voire civilisationnelles entraînent également des modifications toponymiques. Rares sont les grandes métropoles à avoir conservé le même nom tout au long de leur Histoire.

Tambour d'une colonne dédiée à Jupiter, originaire de Caesarodunum (Tours). Agrandissement : Ésus et le taureau Tarvos trigaranus. Fragment du pilier des Nautes de Lutèce érigée en l'honneur de Jupiter au Ier siècle, sous le règne de l'empereur Tibère. Découvert au XVIIIe siècle dans le sous-sol de la cathédrale Notre-Dame de Paris, il est exposé dans la salle du frigidarium des thermes de Cluny. Phénomène emblématique : les grandes villes de Gaule qui avec l’effondrement de l’Empire romain au Ve siècle ont vu leur dénomination latine remplacée par une dénomination celtique. Lutèce est devenue Paris, du nom de la tribu gauloise qui y vivait, les Parisii. De même, les Ambiens ont donné leur nom à Amiens (Samarobriva), les Turones à Tours (Caesarodunum), les Andécaves à Angers (Juliomagus) et les Pictons à Poitiers (Lemonum).

C’est ainsi que la plupart des chefs-lieux de département portent le nom de l’ancien peuple gaulois qui y vivait, preuve de l’enracinement plus que bimillénaire des départements français, une quasi-exception dans l’Histoire de l’humanité.

Pièce de monnaie du IIe siècle ou IIIe siècle représentant Byzas, personnage de la mythologie grecque auquel on attribue la fondation légendaire de la ville de Byzance. Agrandissement : la forteresse de Rumeli Hisarı construite par le sultan ottoman Mehmed II entre 1451 et 1452 avant la chute de Constantinople.L’actuelle ville d’Istanbul est passée à la postérité sous trois noms différents. Fondée au VIIe siècle av-J.C par des Grecs de la cité de Mégare, elle est d’abord baptisée Byzance, en hommage à leur chef, Byzas. Mieux située que Rome pour faire face aux invasions barbares, elle est choisie comme capitale de l’Empire romain en 330 par Constantin sous le nom officiel de « Deuxième Rome ». Cette cité prendra le nom de l'empereur après la mort de celui-ci, devenant Constantinopolis ou Constantinople.

Son nom actuel, tiré d’une expression grecque signifiant « à la ville », s’imposera durant la période ottomane mais ne deviendra officiel que sous Mustapha Kemal. Face au refus des pays occidentaux à adopter le nom d’Istanbul, les autorités turques useront d’une méthode radicale pour faire plier les récalcitrants : ne distribuer aucun courrier adressé à Constantinople et non Istanbul.

Sur la troisième des sept collines d'Istanbul, l'université. Porte d'entrée principale de la première université de l’Empire ottoman, sur la place Beyazıt, connue sous le nom de Forum Tauri à l'époque romaine. Agrandissement : Église Saint-Sauveur-in-Chora sur le flanc de la sixième colline. Cette église bizantine fut convertie en mosquée par les Turcs Ottomans en 1511 puis devint un musée en 1948 avant d'être reconvertie en mosquée en 2020.

La « Big Apple » elle-même aura connu trois noms. Découverte par Verrazano pour le compte de François Ier, elle est d’abord baptisée « Nouvelle Angoulême ». Lorsque les Néerlandais y installent une première colonie en 1624, celle-ci prend le nom de « Nouvelle Amsterdam ». Quarante ans plus tard, les Anglais conquièrent la ville qui est alors renommée en l’honneur du duc d’York, futur Jacques II.

Jusqu’en 1868 l’actuelle ville de Tokyo s’appelle Edo. Elle change de nom lorsque l’empereur Meiji décide d’abandonner sa capitale historique de Kyoto (« la capitale ») pour s’installer à Edo, qu’il renomme alors Tokyo (« capitale de l’est »).

Première arrivée de l'empereur Meiji à Edo, Tsukioka Yoshitoshi et Honen Utagawa, 1868. Agrandissement : l'empereur et l'impératrice Meiji arrivant à Edo, Kobayashi Ikuhide, 1889, Honolulu, musée d'Art.

Le culte des héros : la tradition communiste

Au XXe siècle, les régimes communistes se signalent en rebaptisant des grandes villes en l’honneur de leurs dirigeants, parfois de leur vivant.

En 1924, quelques jours seulement après la mort de Lénine, la ville de Saint-Pétersbourg, devenue entre-temps Petrograd, est renommée Leningrad en hommage au fondateur de l’URSS, nom qu’elle conservera jusqu’à la fin du régime.

Ville d’exécution de la famille de Nicolas II, Ekaterinbourg est rebaptisée Sverdlovsk, en l'honneur du bolchevik Iakov Sverdlov, qui avait justement donné l’ordre de fusiller les Romanov. De même, la ville de Perm, au pied de l’Oural, sera nommée Molotov, en hommage au diplomate soviétique et Khankendi, au Haut-Karabagh, sera rebaptisée Stepanakert en mémoire de Stepan Chahoumian, chef bolchevik arménien.

Le Monument de la Victoire à Stepanakert honore les sacrifices de la Seconde Guerre mondiale et de la guerre d'indépendance du Haut-Karabakh. Agrandissement : Monument en l'honneur de Stepan Chahoumian à Stepanavan (nord de l'arménie).

Quant à Staline, il donnera son nom à trois villes d’importance : l’actuelle Donetsk (Stalino), Tsaritsyne (Stalingrad, aujourd’hui Volgograd) et la capitale tadjike Douchanbé (Stalinabad). Toutes seront néanmoins débaptisées en 1961, déstalinisation oblige !

Alexandre Nikolaïevitch Benois, L'impératrice Elisabeth Ire à Tsarskoïe Selo, 1905, Moscou, Galerie Tretyakov.Plus étonnant, des écrivains sont également mis à l’honneur. En 1937, à l’occasion du centenaire de la mort d’Alexandre Pouchkine, la ville de Tsarskoïe Selo (« village des tsars »), rebaptisée par les bolcheviks Detskoïe Selo (« village des enfants ») et qui abritait l’ancienne résidence d’été des Romanov, est renommée Pouchkine. Quant à Nijni-Novgorod, l’important centre industriel du pays sera rebaptisé Gorki, en l’honneur de Maxime Gorki, natif de la ville.

Joseph Staline et Maxime Gorki dans un jardin public de la Place Rouge, 1931. Agrandissement : Monument à Karl Marx dans la ville de Chemnitz.Loin de se cantonner à l’URSS, ce culte de la personnalité au moyen de la toponymie s’est propagé dans d’autres États communistes après la Seconde Guerre mondiale. En RDA, la ville industrielle de Chemnitz, surnommée la « Manchester saxonne », a vu son nom remplacer par Karl-Marx-Stadt ! Et au Vietnam, après la victoire des communistes, Saïgon est devenue officiellement Hô Chi Minh-Ville.

La tradition subsiste encore dans quelques dictatures. En 2019, la capitale du Kazakhstan, Astana, anciennement Akmolinsk, est renommée Nour-Soultan, en l'honneur de l'ancien président Noursoultan Nazarbaïev, maître du pays depuis 1991. Elle redeviendra néanmoins Astana trois ans plus tard.

Quand le 16e arrondissement de Paris fait modifier son numéro

En 1859, la ville de Paris s’agrandit du mur des Fermiers généraux jusqu'à l'enceinte de Thiers, faisant doubler la superficie de la capitale. Absorbant intégralement ou partiellement les communes limitrophes, huit nouveaux arrondissements sont créés et numérotés de 13 à 20 selon leur position d’ouest en est. À l’extrême ouest, les communes bourgeoises d’Auteuil et de Passy sont réunies dans un nouvel arrondissement qui hérite du numéro 13. Une décision contre laquelle s’empressent de protester les concernées, non par superstition mais à cause d’un proverbe : quand Paris ne comptait que douze arrondissements, l’expression « se marier à la mairie du 13e arrondissement » était synonyme de concubinage !
Pour empêcher toute équivoque, l’influent maire de Passy, Jean-Frédéric Possoz, obtient de renuméroter l’ensemble des arrondissements non pas d’ouest en est, mais en suivant une spirale partant du centre de Paris. Son arrondissement obtient alors le numéro 16 laissant le 13 aux habitants des communes populaires d’Ivry et de Gentilly.

Changer de nom pour des questions d’image

Avec l’essor du tourisme et des échanges internationaux, de plus en plus de villes ont transformé leur nom à des fins publicitaires.

Le phénomène a d’abord gagné les départements français, créés et nommés en 1790 sur des critères uniquement géographiques mais dont certaines désignations peuvent apparaître dévalorisantes. En 1941, la Charente-Inférieure modifie ainsi son nom en Charente-Maritime. Une décennie plus tard, la Seine-Inférieure et la Loire-Inférieure font de même et deviennent Seine-Maritime et Loire-Atlantique. À la fin des années 1960, à leur tour Basses-Pyrénées et Basses-Alpes se transforment en Pyrénées-Atlantiques et Alpes-de-Haute-Provence. Étonnamment, le Bas-Rhin fait de la résistance !

Notons qu’en 1990, les Côtes-du-Nord sont devenues les Côtes-d'Armor, pour mettre fin à une inexactitude géographique. La question se pose également dans le Var. Suite à l’annexion du comté de Nice en 1860, sa partie orientale a été rattachée aux Alpes-Maritimes et c’est de ce fait le seul département portant le nom d’un cours d’eau qui ne le traverse pas !

Carte du département français du Bas-Rhin (France) en 1852. Elle est entourée de gravures décoratives conçues pour illustrer la beauté naturelle et la richesse commerciale de la région et du pays. Publiée par V. Levasseur dans l'édition 1852 de son Atlas National de la France Illustré. Agrandissement : Vue aérienne du château du Haut-Koenigsbourg et de La Vancelle, Bas-Rin (Alsace).

Dans le même esprit, depuis une cinquantaine d’années, de nombreuses communes françaises accolent à leur nom une précision géographique, historique ou culturelle, moins pour éviter les confusions d’homonymie que pour augmenter leur cachet, au nom du marketing territorial, à la manière des bourgeois qui relèvent le nom d’un aïeul pour ajouter une particule à leur patronyme. C’est ainsi que Châlons-Sur-Marne, Le Puy ou Digne se sont transformées en Châlons-en-Champagne, Le Puy-En-Velay et Digne-Les-Bains.

Même les États sont désormais sensibles à l’image que peut renvoyer leur nom. En 2016, la République tchèque a officiellement simplifié son nom en Tchéquie pour faciliter l'identification du pays à l'étranger, notamment dans les compétitions sportives. Le Kazakhstan songe également à se débarrasser de son suffixe « stan », péjorativement connoté et peu propice au tourisme.

La dégermanisation des toponymes durant la Grande Guerre

Dans les pays de l’Entente, la Première Guerre mondiale a été le théâtre d’une vague inédite de changements toponymiques, sous la pression d’une opinion publique antiallemande chauffée à blanc. En Russie, la ville de Saint-Pétersbourg (en russe « Sankt Petersburg ») à la sonorité trop germanique devient Petrograd. À Paris, on débaptise la rue d’Allemagne qui devient avenue Jean Jaurès et la rue de Berlin est renommée rue Liège en hommage à la résistance héroïque de la cité belge. Plus insolite : dans les cafés, le café viennois devient le café liégeois. Un siècle plus tard, lors de la guerre d’Irak, les républicains américains s’inspireront de cette mesure en débaptisant symboliquement les frites (« french fries ») pour les renommer « freedom fries » !
Mais c’est au Royaume-Uni que la décision la plus radicale est prise en 1917 lorsque le roi George V abandonne officiellement le nom de la famille royale, le très germanique Saxe-Cobourg-Gotha, au profit de Windsor, du nom d’une de leur résidence. Son cousin, Louis de Battenberg, fait de même en anglicisant son nom en Mountbatten.

Faire table rase du passé : un tropisme français

Les changements de toponymes ont connu un premier point culminant durant la Révolution française, avec pour spécificité la volonté d’éradiquer une partie du passé national.

Dès l’abolition de la monarchie en 1792, les révolutionnaires instaurent une « ère républicaine » dont l’année de référence n’est plus la naissance du Christ mais celle de la République ! Le 5 octobre 1793, la Convention montagnarde passe à la deuxième étape en votant tout simplement l’abolition du calendrier chrétien. Des nouveaux noms pour les jours et les mois sont créés. Dans la foulée, un décret est voté invitant les communes dont les noms peuvent « rappeler les souvenirs de la royauté, de la féodalité ou de la superstition » à modifier ceux-ci.

Au total, près de 1200 communes vont être rebaptisées. À commencer par celles aux noms sonnant l’Ancien Régime comme Martigny-le-Comte ou Bucy-le-Roi, transformées en Martigny-le-Peuple et Bucy-la-République. L’empreinte religieuse est pareillement effacée de nombreuses villes : « Bains-sur-Seine » succède par exemple à Saint-Ouen et Saint-Étienne, connue pour ses fabriques de fusils, devient « Armeville ». Versailles devient « Berceau-le-Peuple ». L’anecdote selon laquelle Grenoble aurait été rebaptisée « Grelibre » tient en revanche de la légende !

Notre Saint-Ouen d'avant la guerre, Alfred Taiée, XIXe siècle,  in L'Illustration nouvelle, Paris, BnF. Agrandissement : Bâtiment de l'ancienne manufacture d'armes de Saint-Étienne (MAS)

Des communes sont rebaptisées en hommage à des héros comme Marat, Rousseau et même Brutus, l’assassin de Jules César ! Versailles, quant à elle, prend le nom de Berceau-de-la-Liberté ! Durant la Terreur, la Convention va jusqu’à punir les villes qui se soulèvent contre elle en les débaptisant. Lyon deviendra « Commune-Affranchie » ; Bordeaux, « Commune-Franklin » et Marseille, « Ville-sans-Nom ». La quasi-totalité de ces modifications ne survivront toutefois pas à la Révolution.

Héritée de la Révolution, cette manie française de changer les noms perdure et s’étend à tous les secteurs de la vie publique et économique. Créée par Jacques Chirac en 1967, l’Agence Nationale pour l’Emploi est devenue Pôle Emploi, lui-même renommé en 2023 France Travail. France Télécom a laissé place à Orange, Gaz de France à Engie, Antenne 2 à France 2, Radio Bleue à France Bleue, pour ne citer que ces exemples.

Les entreprises privées elles-mêmes n’échappent pas à la sarabande des noms : qui se souvient de BSN, aujourd’hui Danone, ou de Valeo, ancien nom de Ferodo ? Le plus curieux reste le cas de Total : sous ce nom, la France a réussi à prendre sa place en vingt ans parmi les six plus grandes compagnies pétrolières du monde. La compagnie s’était appelée auparavant CFP puis Petrofina et Elf. Mais allez savoir pourquoi : en 2021, le groupe a dépensé une somme sans doute rondelette pour changer son patronyme on ne peut plus simple et universel en un lourdingue TotalEnergies.

La vie politique n’échappe pas à cette manie française. Les intitulés de ministères deviennent plus abscons d’un gouvernement au suivant : ministère de l’Économie, des Finances et de la Souveraineté industrielle et numérique, ministère des Solidarités, de l'Autonomie et des Personnes handicapées, etc. Et ne parlons pas des partis politiques. À l’exception du Parti communiste français, toutes les formations politiques, même les plus modestes, ont changé au moins une fois de nom depuis 1958, la palme revenant aux partis gaullistes (RPF, UNR, UDR, RPR, UMP, LR) et centristes (MRP, CD, CDS, UDF, Nouveau Centre, Les centristes). Quant au parti du président Emmanuel Macron, il a déjà connu trois noms successifs depuis sa création en 2016. Qui saurait les nommer tous les trois ?...

Cette spécificité nationale témoigne-t-elle de l’illusion constante de la « table rase », à l’instar des quatorze Constitutions qui ont été promulguées dans l’Hexagone et des dix-sept – bientôt dix-huit – révisions qu’a connue la dernière en date en soixante ans ? Ou dissimule-t-elle une impuissance à changer les choses en profondeur ?

Anglo-Saxons : ne touchons à rien !

Ne soyons pas surpris que la démarche de nos cousins anglo-saxons soit dans ce domaine - comme dans quasiment tous les autres - à l’opposé de la nôtre ! Inversant la formule célèbre du Guépard (Giuseppe Tomasi di Lampedusa, 1958), les Anglo-Saxons cultivent l’idée selon laquelle « il faut que rien ne change pour que tout change ! » La permanence des noms comme des institutions et des rituels (voir le couronnement de Charles III !) est une façon de se rassurer face à une société qui change plus vite que souhaité.

Au Royaume-Uni, pays sans constitution écrite, les principaux partis politiques sont les mêmes depuis plus d’un siècle. Même le très moderniste, atlantique et néolibéral Tony Blair n’a pas osé changer le nom du Labour Party ou parti travailliste quand il est arrivé à sa tête en 1994.

Notons que le siège de la police londonienne s’appelle toujours New Scotland Yard bien qu’elle ait déménagé de ce lieu emblématique il y a plus de 130 ans. La Poste britannique, qui avait eu la mauvaise idée de transformer son nom « Royal Mail » en « Consignia » a été contrainte de faire machine arrière sous la pression populaire. Quant à la Shell, une compagnie anglo-néerlandaise devenue le deuxième groupe pétrolier mondial, elle conserve le même nom et le même logo deux siècles après sa fondation.

Les Étatsuniens sont à peine moins conservateurs que leurs aînés. Les villes fondées par les Français ou les Espagnols conservent leur nom d’origine même s’il est imprononçable en anglais : Los Angeles, Bâton-Rouge, etc. Il n’y a guère que La Nouvelle-Orléans qui ait été traduit en New-Orleans. Même stabilité en matière de partis politiques et d’institutions

Parmi les entreprises privées, il ne viendrait pas à Boeing, Coca Cola, General Motors ou IBM l’idée de changer le nom sous lequel ces firmes ont accédé à la fortune, si désuet que soit ce nom. Il n’y a guère que United Fruit ou encore Union Carbide qui ont changé leur nom en Chiquita et Ucar, pour faire oublier leur mauvaise image dans l’opinion internationale (oppression en Amérique centrale, accident de Bhopal).

Ce tour d’horizon dans l’espace et le temps montre que les noms propres de lieux ou d’entreprises peuvent évoluer de façon très différente selon les civilisations et les régions du monde : très stables en Amérique latine comme dans le monde islamique, très mouvants dans le monde russe ou encore le sous-continent indien... L’onomastique ou « science des noms » a encore beaucoup à nous apprendre.

Publié ou mis à jour le : 2023-10-06 19:13:50
Marcel (10-10-2023 16:39:56)

Lors de la révolution française, quand la Belgique fut envahie et annexée les rues de Bruxelles furent "laïcisées et républicanisées" La sauce ne prit jamais et on est vite revenu aux anciennes dénom... Lire la suite

Douau (08-10-2023 13:22:06)

De nombreuses villes ont changé de nom aux États-Unis comme vous le signalez pour New York mais aussi El Pueblo de Nuestra Señora la Reina de los Ángeles de la Porciúncula raccourci aux XIXe siècle en... Lire la suite

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