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Jefferson et l'expansionnisme américain

Naissance d'une puissance impériale

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Les ambitions prédatrices du 47ème président des États-Unis, au détriment du Groenland, du Canada et du canal de Panama n'ont rien pour surprendre. Elles dérivent d'un processus d’expansion de caractère foncièrement impérialiste qui a commencé pendant la « révolution américaine », lorsque les forces des Patriotes ont envahi le Canada avec l’espoir de l’englober dans les États-Unis en formation.

Depuis qu’est née la république américaine, à la faveur de la Déclaration d’indépendance du 4 juillet 1776, l’Amérique est passée par des phases récurrentes et alternatives d’impérialisme et d’isolationnisme.

Thomas Jefferson (13 avril 1743 Shadwell - 4 juillet 1826, Monticello), portrait par Charles W. Peale, 1791, PhiladelphieL’originalité, si l’on peut dire, introduite par Donald Trump, c’est qu’il entend associer les deux tendances, afin de rendre à l’Amérique à la fois sa « grandeur » et sa sécurité, en déclinant une diplomatie foncièrement protectionniste et de ce fait largement illisible, du moins pour ceux qui étaient jusque-là les « alliés » de l’Amérique.

M. Trump se voit manifestement sous les traits d’un « chevalier blanc » dont le rôle historique et héroïque est de permettre à son pays de retrouver une pureté morale, et de le venger des prétendues « humiliations » qu’il aurait subi de la part du reste du monde, à commencer par l’Europe.

Mais les Européens, prompts à considérer le jusqu’au-boutisme de l’actuel chef de la Maison-Blanche comme une anomalie dans l’histoire des États-Unis, peut-être même une parenthèse qui sera vite refermée, ont la mémoire courte.

Les observateurs de la scène américaine relèvent que Donald Trump ne fait que renouer avec une vieille tradition initiée par l’impérialisme du président Theodore Roosevelt (1901-1909), qui a lui-même appliqué les préceptes de la doctrine Monroe (1823), « mère » de l’isolationnisme américain, aux termes de laquelle les États-Unis interdisaient toute colonisation européenne dans les Amériques, en échange de leur non-intervention dans les affaires du Vieux continent, un pacte faussement équilibré qui volera vite en éclats.

Sculpture de Theodore Roosevelt sur le mont Rushmore. Agrandissement : Theodore Roosevelt, Lithographie de Forbes, Mfg. Co., Boston, vers 1930.De fait, l’hégémonisme de la politique étrangère de Roosevelt a conduit les États-Unis à prendre le contrôle de nombreux pays et territoires, notamment l’Alaska, Cuba, Haïti et la future république dominicaine, Porto Rico, les Philippines et Guam, Panama, le Mexique, le Nicaragua…

À chaque fois, Washington a justifié ses actions de force par la nécessité d’assurer la sécurité de ses intérêts stratégiques ou la défense des peuples colonisés ; bref l’Amérique agit toujours pour la « bonne cause ».

Cette propension des États-Unis à intervenir dans les affaires du monde est bien antérieure à la politique du « big stick » (« gros bâton ») mise en œuvre par le 26e président américain, et surtout elle a été rendue possible par une extraordinaire expansion territoriale qui a débuté avec la mainmise du troisième président, Thomas Jefferson sur la Louisiane.

Le « paradoxe » Jefferson : entre isolationnisme et expansionnisme

Mather Brown, Thomas Jefferson, vers 1786, Washington, National Portrait Gallery. Agrandissement : Gilbert Stuart, Thomas Jefferson assis à son bureau, 1805.Lorsqu’il devient président, Jefferson n’a rien d’un expansionniste, bien au contraire. Son discours d’inauguration, le 4 mars 1801, illustre le souci d’incarner strictement les valeurs et les priorités de son pays, traçant ainsi les contours de son « américanisme », autrement dit une ferme volonté de s’isoler des querelles européennes.

Sur le plan intérieur, son propos politique est résolument consensuel, empreint de tolérance et d’œcuménisme. Il s’incarne dans ce mantra resté fameux et qui marqua fort ses contemporains : « Nous sommes tous républicains, nous sommes tous fédéralistes ».

Sur la politique étrangère, il résuma ainsi ses convictions : « Paix, commerce et amitié honnête avec toutes les nations, alliance contraignante avec aucune. » La nature et un immense océan, souligna le Président, « nous séparent des ravages et des guerres d’extermination qui désolent un quart du globe (...) Nous avons été mis en possession d’un pays élu, avec suffisamment de place pour nos descendants jusqu’à la centième et la millième génération ».

Tout l’« américanisme » de Jefferson est dans ces deux phrases : les États-Unis peuvent et doivent profiter de leur situation géographique pour se tenir à l’écart des convulsions politiques de l’Europe, et ce d’autant plus qu’ils sont un « pays élu ». On discerne là les prémisses de l’exceptionnalisme et de l’isolationnisme américains qui seront déclinés quelques dizaines d’années plus tard.

Cette doctrine de l’américanisme se complète de nos jours par une grande méfiance envers les organisations internationales (à l’exception notable de l’OTAN, mais uniquement parce que l’Organisation atlantique est sous domination américaine…). Plus fondamentalement, elle repose sur la certitude d’incarner un peuple élu, supérieur du point de vue moral. Il y a à cet égard de grandes convergences idéologiques entre les États-Unis et Israël, deux nations revendiquant un destin unique et exemplaire.

En même temps, le président Jefferson entama un processus d’expansion considéré comme d’autant plus vertueux que, comme l’avait expliqué James Madison dès 1776, la progression territoriale était un moyen d’étendre « les frontières de la liberté ».

De l'indépendance des Treize colonies anglaises au rachat de la Louisiane à la France, le 3 mai 1803, il y a une continuité et une seule et même logique, celle d’une nation transcontinentale en gestation, qui doit inspirer les autres peuples, non par prosélytisme mais par son seul exemple. Jefferson se glorifiait de « la fermentation qui a été suscitée dans la masse de l’humanité par notre révolution ».

Une première opération de police en Méditerranée

La guerre contre les Barbaresques (1801-1805) constitua le premier défi extérieur du nouveau président. Ce fut aussi la première d'une longue série d'« opérations de maintien de l'ordre » que livra la jeune démocratie, qui plus est au coeur de l'Ancien Monde, sur les rivages de la Libye. 

Au cours du XVIIIe siècle, les puissances européennes ne craignaient pas de conclure des tractations financières avec les pirates du littoral nord-africain (Salé, Alger, Tunis, Tripoli). Les navires des États trop faibles ou indigents, qui n'avaient pas la capacité de payer tribut, restaient sous la menace barbaresque. Il en alla ainsi des navires immatriculés dans les ports nord-américains dès lors qu'avec l'indépendance des Treize Colonies, ils ne furent plus protégés par la Royal Navy.

En 1786, Thomas Jefferson, ministre plénipotentiaire à Paris avec John Adams, tenta vainement de remédier à cette situation et de conclure un accord avec Tripoli pour obtenir la libération de captifs américains. Il en garda un profond sentiment d’humiliation et, en 1795, sous la présidence de John Adams, il ne put empêcher le gouvernement américain de conclure des accords sur la base d’un tribut annuel avec Alger, Tunis et Tripoli.

Le 14 mai 1801, le pacha de Tripoli remit en cause cet accord de 1795 et décréta la guerre contre les États-Unis. Thomas Jefferson, devenu président, releva le défi et obtint une complète soumission du pacha le 10 juin 1805.

Cette guerre fut suivie de peu par la question de Saint-Domingue. L'île, joyau du premier empire colonial de la France, dut encaisser tout à la fois une révolte des esclaves et une tentative de conquête par les Britanniques, adversaires des Français tout autant que des Étasuniens.

Saint-Domingue : rien ne se passe comme prévu !

Portrait officiel du président des États-Unis John Adams, John Trumbull, vers 1792, Maison-Blanche. Agrandissement : John Adams par Gilbert Stuart, entre 1800 et 1815, Washington, National Gallery of Art. Sous la présidence de John Adams (1797-1801), les Américains s’étaient montrés très accommodants avec Toussaint Louverture, un ancien esclave de Saint-Domingue qui avait pris les armes en soutien à la Révolution avant d'affirmer son indépendance à l'égard de Paris.  

Les navires américains lui livraient armes, munitions et ravitaillement, ce qui revenait à faire preuve d’une hostilité non déclarée mais indéniable envers la politique du Directoire.

Sans que cela puisse être considéré comme la seule explication, le « général Noir », nourri des idéaux de la Révolution française (note), avait poursuivi sans coup férir sa progression pour le contrôle de l’île, provoquant le départ des troupes britanniques au cours de l’été 1798, et écrasant la rébellion des mulâtres l’année suivante.

Pendant un an, d’août 1800 à juillet 1801, Toussaint, qui s’était attiré les bonnes grâces du président Adams en garantissant au pavillon américain respect et protection contre les corsaires français, devint le maître absolu de Saint-Domingue.

Doué de talents militaires exceptionnels, il se révéla bon administrateur. La France laissa faire cette « ingérence » américaine, y voyant un gage du rétablissement de l’économie de l’ancienne Hispaniola.

Le 9 mai 1801, toutefois, Toussaint fit voter une Constitution lui accordant le titre de gouverneur général à vie, ce qui fut interprété à Paris comme une déclaration déguisée d’indépendance, une étape jugée inacceptable.

Bonaparte, à qui les préliminaires de la paix d’Amiens ont redonné une liberté d’initiative, décide de rétablir l’autorité de la France, et la sienne, à Saint-Domingue.

Après avoir longuement tergiversé, il charge son beau-frère, le général Charles Emmanuel Leclerc, de mater la révolution dominicaine

Ce fut un échec magistral qui conduisit la colonie à l'indépendance sous le nom de Haïti.

Deuxième colonie du continent américain à acquérir son indépendance, le nouvel État ne bénéficia pas pour autant de la sympathie  de son aîné étasunien. Le président Jefferson s'en détourna et concentra son attention sur la Louisiane, une autre possession française.

Laurent Zecchini
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Publié ou mis à jour le : 2026-07-02 23:00:49

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