23 août 2026. L’invasion de l’Ukraine, le tournant autoritaire de la Chine de Xi Jinping et le retour offensif des États-Unis attestent d’un monde désormais dominé par les rapports de force. Revenue de ses illusions nées de la chute du Mur et de l’implosion de l’URSS, l’Europe doit composer avec le protectionnisme américain, l’offensive industrielle chinoise, les pénuries de matériaux stratégiques, d’énergie et de céréales ainsi que la nécessité de se réarmer. Une logique qui n’est pas sans rappeler celle qui présida, après 1950, à la construction européenne sur fond de guerre froide...
Cette chronique reprend le titre d’un essai revigorant de David Baverez. Ce financier installé de longue date à Hong Kong bénéficie d’un regard acéré à la fois sur les réalités chinoises et européennes.
Son ouvrage (Bienvenue en économie de guerre !, Novice, 2024 ; Perrin/Tempus, 2026) met en évidence un basculement géopolitique qui a eu lieu en 2022 : d’une part l’agression de l’Ukraine par la Russie dont tous les Européens ont éprouvé le choc le 24 février 2022, d’autre part, le coup de force politique de Xi Jinping au XXe congrès du PCC, les 16-22 octobre 2022, par lequel il a mis fin à la gestion collégiale du pays instaurée par son lointain prédécesseur Deng Xiaoping.
Ajoutons à cela la promulgation par le président américain Joe Biden du CHIPS Act le 9 août 2022 et de l’Inflation Reduction Act (IRA) le 16 août 2022 et des contrôles très sévères visant les exportations de semi-conducteurs vers la Chine le 7 octobre 2022. Ces dispositions, destinées officiellement à soutenir l'industrie américaine, la transition énergétique et la sécurité nationale, annoncent à grand fracas le retour au protectionnisme et l’entrée en guerre commerciale avec la Chine après trois quarts de siècle de démantèlement des protections commerciales…
En annonçant l’année suivante, à sa manière bruyante et brouillonne, l’instauration de droits de douane prohibitifs, le président Donald Trump n’a rien fait que radicaliser le mouvement amorcé par son prédécesseur.
Ces trois événements concomitants attestent que nous sommes entrés dans une économie de guerre tissée d’affrontements entre les grands blocs du monde développé (États-Unis, Chine, Europe et Russie…).
« Il est grand temps de reconnaître que l’économie de guerre s’impose dans notre quotidien et que désormais nous allons devoir vivre dans une société de pénuries, » prophétise notre auteur.
La guerre sans les champs de bataille
Cette économie de guerre identifiée par David Baverez n’a rien à voir avec celle de la Russie, toute entière tournée vers la production d’armes et de munitions pour nourrir le front du Donbass. Elle ne suppose pas nécessairement un affrontement direct entre les grandes puissances.
C’est plutôt par des interventions sur les échanges commerciaux et financiers ainsi que sur les approvisionnements énergétiques, les matériaux stratégiques, les composants électroniques et les flux numériques que se manifeste cette économie de guerre. Avec des conséquences comparables à une guerre conventionnelle sur les conditions de vie des populations et la souveraineté des États.
L’économie de guerre se distingue de l’économie de paix par la primauté donnée à la production sur la consommation. Elle advient quand surgissent des menaces de pénurie sur les biens vitaux, par la rupture des chaînes d’approvisionnement et les carences du secteur manufacturier. Il n’est plus alors de vanter le « doux commerce ». C’est le chacun pour soi.
C’est ce que l’on observe aujourd’hui avec d’un côté le sursaut des États-Unis et de l’autre, l’agressivité commerciale de la Chine, sur fond de guerres locales (Russie-Ukraine, Israël-Iran, détroit d’Ormuz, Yémen) et de menaces sur les approvisionnements en pétrole, gaz, métaux rares, céréales, etc.
États-Unis-Chine : combat de titans
Dans leur rivalité avec la Chine, les États-Unis disposent de quatre atouts : d’énormes disponibilités énergétiques grâce au schiste, une industrie de la défense financée en partie grâce aux achats des alliés européens, une avance en matière de logiciels et d’intelligence artificielle, enfin de colossales ressources agroalimentaires. Ils sont également servis par une démographie plus robuste que celle de leurs concurrents, soutenue par une forte immigration en provenance de la Chine, de l’Inde et d’Amérique latine.
Quant à la Chine, confrontée à la baisse de la demande intérieure et au surdimensionnement de son secteur manufacturier, elle va chercher son salut dans l’exportation à tout va vers l’Union européenne, maillon faible du monde développé, au risque de ruiner ce qui reste de l’industrie du Vieux Continent. Elle utilisera pour cela son arme monétaire (sous-évaluation maîtrisée du renminbi ou yuan) mais c’est au détriment du niveau de vie de sa population.
« Les dirigeants chinois, sous le leadership de Xi Jinping, font revenir le pacte social ancestral d’« État riche, peuple pauvre » dans une dangereuse sauce néo-lénino-marxiste, » écrit David Baverez. Deux inconnues pèsent sur cette vision : l’effondrement de la fécondité et le vieillissement de la population d’une part ; la cohabitation de l’autoritarisme politique et de l’esprit d’entreprise dans une économie largement numérisée d'autre part.
En attendant, l’Europe semble se résigner à prolonger la partition qui se joue depuis quatre décennies. « De 1980 à aujourd’hui, la part mondiale du PNB américain est restée stable, autour de 26% ; celle de la Chine a crû de 2,5 à 18%, entièrement aux dépens de l’Europe et du Japon, qui ont respectivement décliné de 29 à 18%, et de 10 à 4%, » souligne avec amertume l’auteur de Bienvenue en économie de guerre !

Comment nous en sommes arrivés là
La construction européenne a été portée à ses débuts par une logique de sécurité et de puissance. C’est la nécessité de relancer l’activité économique et de souder l’Europe occidentale face à l’URSS qui a fait le succès de la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA) fondée en 1950.
Comme son intitulé l’indique, cette lointaine ancêtre de l’Union européenne s’est donné pour mission prioritaire de relancer l’industrie européenne en assurant ses approvisionnements en charbon et acier, les composants vitaux de l’économie en ce milieu du XXe siècle.
Quelques années plus tard, avec la signature le même jour à Rome du traité fondateur de la Communauté économique européenne (CEE) et de l’Euratom, les Européens montrent leur volonté de stimuler la production industrielle par la création d’un grand « marché commun » et ils ne perdent pas de vue l’impératif énergétique : après le charbon, l’atome !
Cette économie de guerre a bénéficié d’un fort consensus du fait des tensions géopolitiques liées à la « guerre froide » entre le bloc occidental et le bloc communiste (URSS et Chine populaire). Elle a débouché en définitive sur plusieurs décennies de forte croissance économique, les « Trente Glorieuses ».
Cette croissance a été soutenue par le niveau élevé des naissances et une grande foi en l’avenir dans les générations qui avaient traversé et surmonté la Seconde Guerre mondiale, en dépit des menaces de tous ordres : crainte de la surpopulation, marées noires et pluies acides, guerre nucléaire, etc.
Le premier signe d’un retournement est apparu autour de 1968 avec l’entrée dans l’âge adulte des générations nées après la guerre, les boomers : contestation de la guerre du Vietnam et de la « société de consommation » au moment où celle-ci se mettait en place ; chute des naissances ; recours à l’immigration de travail extra-européenne, etc.
Avec la chute du Mur de Berlin et l’implosion de l’URSS, une partie des élites issues du baby-boom ont pris à la lettre la thèse du politologue Francis Fukuyama sur la « Fin de l’Histoire ». Sous leur direction, l’Union européenne est entrée de plain-pied dans l’économie de paix : désarmement unilatéral, ouverture des frontières, création de la monnaie unique avec le traité de Maastricht, primauté à la consommation et au pouvoir d’achat avec délocalisation des industries vers les pays à bas coût.
Trente-cinq ans plus tard, une génération a passé, un cycle se clôt, un nouveau s’ouvre. « Bienvenue en économie de guerre ! » Les gouvernants européens, toutefois, ne s’y résignent pas et s’accrochent au rêve de paix éternelle attaché au traité de Maastricht.
Juillet 2025 illustre le déclassement de l’Europe. « À seulement quelques jours d’intervalle, Ursula von der Leyen [présidente de la Commission européenne] fut successivement humiliée à Pékin, lors du cinquantième anniversaire des relations sino-européennes, puis escroquée des 15% de tarifs douaniers imposés par Washington, » déplore David Baverez. Le sommet UE-Chine du 24 juillet a effectivement marqué le 50e anniversaire des relations diplomatiques entre les deux partenaires, tandis que l’accord conclu trois jours plus tard entre Donald Trump et Ursula von der Leyen a fixé à 15 % le plafond tarifaire américain pour la grande majorité des exportations européennes.
L’Histoire nous enseigne heureusement que rien n’est définitif. Les esprits résignés qui ont perdu en 1940 l’espoir de voir l’Europe renouer avec la démocratie en ont été pour leurs frais. Il appartiendra aux jeunes générations de tourner la page de l’irénisme maastrichtien et de faire face avec détermination aux pressions de Washington comme aux ambitions de Pékin. Le tout est qu’elles recouvrent l’« envie d’avoir envie ».













Vos réactions à cet article
JEAN BACHELERIE (23-08-2026 19:20:44)
L'explication de Monsieur Baverez est un peu courte. Il oublie la lutte du général de Gaulle contre Roosevelt et Churchill pour défendre la souveraineté nationbals, souveraineté qu'il a restauré... Lire la suite
JEAN BACHELERIE (23-08-2026 16:00:41)
Monsieur Baverez oublie de mentionner le rôle de Washington dés le début de Construction européenne, la lutte de Washington contre le Général de gaulle qui avait permis à notre pays de ne pas Ã... Lire la suite
Guy (23-08-2026 15:00:11)
Très bonne description de l’évolution des idées qui explique les orientations successives de la politique européenne. - [ ] Au passage effectivement 1968 à marqué le clash culturel entre les... Lire la suite
Bruno (23-08-2026 13:35:20)
Un lecteur du Canada: relire le discours de Carney à Davos et Européens, faites comme nous, tenez tête à Trump, ses menaces tarifaires, culturelles, identitaires et nationales. Le roi est nu et mo... Lire la suite
Pascal68 (23-08-2026 13:34:54)
Vous écrivez " protectionnisme américain ", j’y vois plutôt un " crypto-colonialisme ( à peine crypto d’ailleurs) états-unien ".