Changement d'ère

D'Olaf Scholz à Joe Biden, le retour du protectionnisme

23 novembre 2022 : la « troisième mondialisation » arrive à son terme. Ce phénomène était depuis longtemps perceptible. Mais ce qui l'était moins, c'est le chaos dans lequel il survient avec les États de l'Union européenne qui se concurrencent à coup de subventions et les États-Unis qui instaurent sans état d'âme des mesures lourdement protectionnistes au bénéfice de leurs industriels nationaux...

Par le chaos économique qu'elle a provoqué (pénuries, embargos, crises de l'énergie, etc.), la guerre d'Ukraine a relancé la guerre commerciale et celle-ci affecte en premier lieu les États qui s'étaient le plus engagés dans le libre-échange, à savoir les États européens.

Nous arrivons très probablement à la fin d'un cycle historique qui a débuté après la Seconde Guerre mondiale avec les négociations internationales en faveur d'une libéralisation des échanges (Kennedy Round) et a culminé à la fin du siècle avec la création de l'OMC (Organisation Mondiale du Commerce) en 1994. Il n'y a là rien de nouveau sous le soleil. C'est la réédition d'une politique de libre-échange qui avait débuté par le traité franco-britannique de 1860 et avait perduré jusqu'à la veille de la Grande Guerre. Dans cette période, rappelle Suzanne Berger, professeur au MIT de Cambridge (Massachusetts), « l'internationalisation de l'économie y atteignit, dans les domaines du commerce et de la mobilité des capitaux, un niveau qu'elle ne retrouverait qu'au milieu des années 1980 » (note).

Contestée par les altermondialistes dès le début du XXIe siècle, la « troisième mondialisation » est aujourd'hui à bout de souffle (621). Rien que de très normal à cela. Ses principaux initiateurs, à savoir les États-Unis et l'Europe occidentale, en ont épuisé les charmes. Ce qui est par contre inattendu, c'est la recomposition des circuits d'échanges autour de la planète et la redistribution des cartes. Il y a près de vingt ans, nous évoquions la fin prochaine de cette mondialisation en entrevoyant la constitution de blocs plus ou moins solidaires : Amériques, Europe-Russie-Méditerranée, Asie du sud et pays de l'Océan Indien, Extrême-Orient.

Nous nous en éloignons dans les faits pour des raisons qui tiennent à l'idéologie et aux aléas géopolitiques qu'à la rationalité économique. La Russie, rejetée dans les ténèbres, a rompu brutalement avec l'Europe à laquelle elle avait vocation à s'associer. En Europe même, la monnaie unique a aggravé les divergences et les tensions entre le nord (ancienne « zone mark ») et le sud (« Club Med »). De l'Algérie à l'Iran, le monde méditerranéen et moyen-oriental n'offre plus de perspective sérieuse de développement. La Chine, après des succès flamboyants, prend acte de l'échec de ses Nouvelles Routes de la Soie. Elle commence à pâtir comme ses voisins du vieillissement de sa population et du non-renouvellement des générations. Il n'y a guère que l'Asie du sud et les les pays de l'Océan Indien (Inde, Insulinde,...) qui poursuivent vaille que vaille leur bonhomme de chemin.  

L'Occident au bord de la crise de nerfs

En Occident, le libre-échange s'est une dernière fois manifesté avec la mise en oeuvre du traité de commerce entre l'Europe et le Canada (CETA). Le traité est entré en application le 21 septembre 2017, « à titre provisoire », sans vote des parlements nationaux. Depuis lors, la rébellion des électeurs dans les urnes et dans la rue ainsi que la révélation de notre fragilité industrielle à l'occasion de la pandémie (pénurie de masques, de respirateurs, etc.) ont refroidi les ardeurs libre-échangistes.

La guerre d'Ukraine, enfin, a fait tomber les masques. Quand il s'est agi de se réarmer, la Pologne et l'Allemagne se sont immédiatement tournées vers les États-Unis pour passer commande d'avions de chasse F-35 sans prendre la peine d'examiner l'offre française avec son Rafale. Quelques mois plus tard, pour donner le change, chacun fait mine de vouloir réactiver le projet d'un avion européen.

En septembre 2022, le nouveau chancelier allemand Olaf Scholz a annoncé le déblocage de 200 milliards d'euros afin de protéger les particuliers et surtout les entreprises contre la flambée des prix de l'énergie. Cette mesure de soutien à son industrie, prise sans concertation avec les autres gouvernants européens, est une gifle pour les partenaires commerciaux de l'Allemagne et en particulier la France, qui ne disposent pas d'autant de réserves monétaires et craignent de voir leurs entreprises écrasées par leurs rivales allemandes.

De l'autre côté de l'Atlantique, les États-Unis, forts de leur toute-puissance militaire, usent ouvertement de celle-ci pour briser ce qui reste de l'autonomie européenne.

Le sabotage des gazoducs de la Baltique a brisé l'espoir des industriels allemands de retrouver rapidement une énergie bon marché. Deux mois après, malgré les moyens d'investigation dont disposent les Américains, on ne sait toujours pas qui est à l'origine de ce sabotage : les méchants Russes, comme le suggèrent les médias occidentaux, ou les Britanniques qui, forts de leur connaissance des lieux, auraient agi sur ordre de Washington, comme le suggère le Kremlin ? Toujours est-il que ce sabotage est un nouveau coup dur pour les Européens qui se voient contraints d'acheter au prix fort du gaz de schiste liquéfié américain cependant que les citoyens et les industriels d'Outre-Atlantique peuvent continuer d'acheter ce même gaz de schiste à un prix trois fois moins élevé : 10 dollars au lieu de 30 les mille BTU (barils thermal units).

Enfin, suivant sa promesse faite aux électeurs qui l'ont reconduit à la Maison Blanche, Joe Biden a promulgué la loi sur la baisse de l'inflation (Inflation Reduction Act, RIA). Sous prétexte de lutter tout à la fois contre l'inflation et le réchauffement climatique, il a dégagé 300 milliards de dollars au bénéfice de ses concitoyens avec en particulier un crédit d’impôt jusqu’à 7500 dollars, réservé à l’acquisition d’un véhicule électrique sortant d’une usine nord-américaine avec une batterie fabriquée localement. Il est prévu aussi que l'usine doit être ouverte aux syndicats étasuniens, ce qui exclut les usines des constructeurs asiatiques installées en Amérique ! Cette clause révulse les Européens et notamment le commissaire européen en charge du Marché intérieur Thierry Breton, qui y voit des « subventions massives qui peuvent conduire à des distorsions de concurrence ».

Des tractations vont s'ouvrir entre les alliés pour tenter de régler ces différents sans que l'on voit toutefois les atouts des Européens, divisés et plus dépendants que jamais de Washington en matière militaire et stratégique. Cette situation fait penser aux relations entre Athènes et ses « alliés » de la ligue de Délos, après que ces derniers eussent confié leur sécurité à Athènes face à l'« ours » perse.

André Larané
Publié ou mis à jour le : 2022-11-24 13:50:25

 
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