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10 septembre 2022. Le grand public ignore encore pour l'essentiel les termes d'origine américaine woke, wokisme, cancel culture. En se parant de revendications généreuses (égalité femmes-hommes, lutte contre le racisme et le réchauffement climatique, etc.), le wokisme projette rien moins que d'« annuler » l'Histoire et la culture occidentales dans leur ensemble.
Ce rejet fondé sur le ressentiment et la frustration est déjà à l'oeuvre dans l'enseignement, de l'école primaire à l'Université, avec des conséquences redoutables pour l'intelligence critique des jeunes générations...
Le mouvement woke (« éveillé » en français) est issu de la lutte contre le racisme des Noirs américains ainsi que le rappelle Pap Ndiaye, professeur à Sciences Po et spécialiste des relations sociales aux États-Unis, dans un entretien publié par Le Monde le 8 février 2021 : « Bien que son origine soit la lutte contre le racisme, et que cette question reste essentielle, il n’y a plus une cause unique attachée au woke. C’est un ensemble de causes, qu’on peut schématiser par un grand triangle militant qui mobilise une partie de la jeunesse mondiale : un premier angle est l’antiracisme (et le mouvement Black Lives Matter), qui a montré toute sa force en 2020 ; un deuxième est l’environnement et la lutte contre le réchauffement climatique (Greta Thunberg est une figure typiquement woke) ; le troisième angle est l’égalité femmes-hommes, la défense des minorités sexuelles et la lutte contre les violences sexuelles et sexistes (#metoo). »
Si l'on s'en tient à cette définition, qui pourrait y trouver à redire ? Quelle personne sensée pourrait s'opposer à l'égalité femmes-hommes, à la dénonciation des violences sexuelles, au combat contre le racisme ou encore à la lutte contre le réchauffement climatique ?
Au demeurant, qui ne s'oppose aussi aux violences autres que sexuelles, aux injustices sociales, à l'oppression des travailleurs pauvres, à l'inégal accès à l'éducation ? Ces enjeux seraient-ils de moindre importance que la défense des minorités sexuelles ?
L'Occident coupable de tous les maux
Contrairement à l'affirmation de Pap Ndiaye, notons toutefois que le wokisme ne mobilise qu'une étroite fraction de la jeunesse du monde occidental, dans les milieux universitaires (sciences sociales et humaines), les médias, la culture, l'enseignement ou encore le monde associatif.
Il s'en tient à dénoncer les discriminations que subiraient en Occident (Europe de l'Ouest et Amérique du nord) les Noirs mais aussi les femmes, les homosexuels et les personnes « racisées ». Il appelle les jeunes à des « luttes intersectionnelles » contre l'oppresseur commun, l'« homme blanc occidental hétérosexuel », réputé à l’origine de tous les maux contemporains, y compris dans le domaine environnemental et climatique.
Le wokisme séduit en premier lieu ceux que le philosophe Jacques Ellul appelait les « demi-sachants» (Propagandes, Armand Colin, 1962) : des diplômés du supérieur saturés d’images et de slogans. Il a aussi l'oreille d'une partie de la jeunesse d'ascendance africaine ou musulmane. Il n'atteint pas toutefois les populations d'ascendance chinoise ou indienne. Quant aux habitants de l'Afrique, du monde islamique, du monde indien et du monde chinois, ils demeurent totalement imperméables au mouvement.
Négation des savoirs et de l'Histoire
Dans Face à l'obscurantisme woke (PUF, 2025), Emmanuelle Hénin, professeur de littérature comparée (Sorbonne), dénonce dans le wokisme « une série de pseudo-sciences, fondées sur des postulats militants au mépris de l'objectivité et parfois de la raison ».
Ainsi, une poignée d'universitaires américains ont réussi à imposer l'idée absurde que notre regard apitoyé sur l'obésité serait le fruit d'une construction sociale. Ils ont bâti là-dessus une revue prétendûment scientifique et les Fat Studies sont devenues un corpus d'enseignement comme un autre ! Leur succès a tout lieu de réjouir les grands patrons de l'agro-industrie et de la pharmacie qui se font beaucoup d'argent en développant l'obésité et simultanément les remèdes pour en modérer les effets sur la santé. Les voilà dédouanés de leur responsabilité dans l'épidémie d'obésité qui sévit aux États-Unis et ailleurs...
Dérivée du wokisme, la cancel culture (« culture de l'annulation ») a émergé dans les universités américaines à la fin du siècle précédent comme l'atteste le romancier Philip Roth (note). Ce courant intellectuel s'applique à « déconstruire » et contester les savoirs issus de l'Histoire occidentale, sans égard pour la réalité, le libre débat et la confrontation des arguments.
La cancel culture dénonce les excès et la brutalité de la civilisation occidentale, ce à quoi elle n'a pas grand mérite car les Occidentaux eux-mêmes, depuis Montaigne, sont les premiers (et les seuls) à questionner leur culture. Mais elle ne s'en tient pas là et considère des phénomènes historiques et quasi-universels comme l'esclavage, la sujétion des femmes, le racisme de couleur ou la colonisation comme d'essence exclusivement occidentale alors qu'ils sont très présents dans les autres cultures, sinon même davantage.
Enfin, par un acte de foi quasi-religieux qui ne s'embarrasse pas de la quête de vérité, la cancel culture prétend nier tout ce qui a fait la grandeur et la beauté de notre civilisation. Elle met en péril des acquis que le monde entier tente aujourd'hui de s'approprier avec plus ou moins de bonheur, ont nom : la séparation de la raison et de la foi, l'émancipation des femmes, la primauté de la loi sur l'arbitraire, le respect des contrats, l'égalité des droits sans distinction de classe, de race ou de religion, la liberté d'expression et la pratique du débat (débattre, c'est « dé-battre », autrement dit éviter l'affrontement physique), l'ouverture sur l'univers et les autres cultures, etc.
C'est cette modernité que certains militants tentent de nier et de ruiner, jugeant cette entreprise plus à leur portée que de se hisser au niveau des grands ancêtres. Ce faisant, par leurs interventions bruyantes sur les réseaux sociaux et dans les médias, ils génèrent de l'angoisse dans les classes populaires, qui craignent de perdre des acquis auxquels ils sont attachés, comme dans beaucoup de familles d'ascendance immigrée qui se voient ramenées à leur condition originelle.
Laissons le dernier mot au philosophe Marcel Gauchet : « Cessons de cultiver une culpabilité permanente à l’égard de notre passé. Qu’il y ait des pages abominables dans notre histoire, oui, bien sûr, ça ne fait aucun doute. Il n’y a pas de pays qui n’en ait pas connu. Mais entre l’arrogance obtuse et la honte mal placée, il y a la conscience lucide d’avoir à faire vivre l’héritage d’une très grande histoire dont, de surcroît, tous ou presque bénéficient aujourd’hui sur la planète, ne serait-ce que sous forme d’espérance de vie » (Causeur, 5 avril 2025).
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Vos réactions à cet article
alain (03-09-2026 08:22:56)
Merci à l'auteur pour cette synthèse claire sur le wokisme, ses principes fondateurs généreux, le déviationisme dont il a été victime, l'idéologie néofasciste paradoxale qui le porte aujourd... Lire la suite
Robert V (17-08-2026 07:18:33)
Toutes ses grandes idées sont véhiculées dans le confort que le statut d'universitaire procure, c'est à dire indéboulonnable et risque zéro ( sacré système). Dans les pays occidentaux ,cett... Lire la suite
Jean Bachelerie (16-08-2026 19:41:24)
le wokisme et la cancel culture sont deux modes intellecruelles, aberrantes, qui prétendent réécrire l'histoiore , mépriser la majorité pour n'accorder leur attenbtion qu"aux minorités de minori... Lire la suite
Alban (10-07-2025 15:42:24)
Cher Marc Blasband, dommage que vous ne lisiez pas davantage Herodote.net. Vous éviteriez les poncifs tout droit sortis des réseaux sociaux. Notre civilisation européenne a amélioré le sort de l'... Lire la suite
Marc Blasband (10-07-2025 15:07:13)
Notre civilisation, que vous trouvez si belle, nous conduit la ruine, à la fin de cet été, ou bien l'été prochain. Elle s'est aussi construite sur les cadavres des autres peuples et autres civi... Lire la suite
GUYOT (10-07-2025 15:00:27)
Bonjour, La grande difficulté dans toutes ces "pensées nouvelles" est qu'elles sont portées par des groupuscules extrêmement bruyants et invasifs interdisant toute réflexion critique. Il en va ... Lire la suite
ALAIN (23-10-2024 11:33:41)
Le wokisme ignore complètement les problèmes sociaux. La mise en avant des questions sociétales masque la lutte des classes. Donc le wokisme fait partie intégrante de l'idéologie dominante.
Benoitscribe (04-07-2024 09:10:46)
On a droit effectivement, et de plus en plus souvent, au"moins pire". On lira peut être bientôt, le "plus mieux" Et le "renseignez votre numéro..." qui s'est imposé même dans les documents offi... Lire la suite
Jean-Louis (04-07-2024 00:03:31)
bonjour, pour la poussée du Rassemblement National, n'y aurait-il pas également le ras le bol de la montée de la misère et de la précarité de nos 3 derniers "dirigeants" qui font que les riches... Lire la suite
laubier (26-04-2023 12:53:45)
A nouveau excellent article de M. Larané, dont je deviens un lecteur de plus en plus assidu ! Une petite remarque cependant : j'aurais aimé pouvoir échapper au "moins pire", qui se répand malheur... Lire la suite