La guerre d'Ukraine

Un an après, la tentation de l’escalade

20 janvier 2023 : il y a quatre-vingts ans, dans les plaines d’Ukraine, s’engageait la plus grande bataille de chars de toute l’Histoire. Dans le saillant de Koursk, les Tigre de Hitler affrontaient les T34 de Staline. Quatre-vingts ans plus tard, voilà que Washington et Varsovie somment le chancelier allemand Olaf Scholz d’autoriser le déploiement de ses chars Leopard au même endroit.
Serait-ce que la Troisième Guerre mondiale a déjà commencé ? Nous le craignons comme avec nous des observateurs aussi différents qu'Emmanuel Todd, historien, Pierre Lellouche, ex-ministe de Nicolas Sarkozy, et Serge Halimi, directeur du Monde diplomatique, sans parler d'Henry Kissinger ! Tous s'alarment de ce que l'autocrate Poutine nous ait fait perdre la raison et la mémoire...

Ce vendredi 20 janvier 2023, la base américaine de Ramstein, près d’Heidelberg, est devenue pour quelques heures la capitale de l’Occident en guerre avec la Russie, onze mois après l’offensive russe en Ukraine.

À l’invitation de Lloyd Austin, secrétaire à la Défense des États-Unis, les fournisseurs d’armes de l’Ukraine se sont réunis sur cette base pour répondre au président Volodymyr Zelensky, lequel réclame en urgence des chars lourds.

Le Royaume-Uni, qui s’est émancipé de l’Union européenne pour tomber dans la plus complète soumission à Washington, a promis une dizaine de chars Challenger. C’est tout ce qu’il peut faire. La France, dont l’industrie et l’armée sont en déconfiture, ne peut rien promettre sinon quelques chars légers. Les États-Unis sont à peine mieux placés. Ils rechignent à livrer aux Ukrainiens des chars Abrams en prétextant des problèmes logistiques. Reste l’Allemagne. Deux mille de ses chars lourds Leopard 2 équipent différents pays de l’Alliance mais Berlin interdit à ses clients de les livrer à d’autres pays sans son autorisation expresse. 

Pour l’heure, le chancelier Olaf Scholz refuse cette autorisation et joue la montre. Il demande aux Américains de livrer d’abord à l’Ukraine leurs propres chars… tout en sachant que cela ne leur est pas possible pour différentes raisons.

Bras de fer entre Washington et Berlin

Ainsi que l’explique l’historien Emmanuel Todd, les États-Unis ont un besoin existentiel de vaincre la Russie et la détruire pour consolider leur domination vis-à-vis du reste de la planète. Ils savent que, s’ils doivent au final composer avec la Russie, leur réputation s’effondrera et avec elle le dollar dont l’hégémonie repose exclusivement sur la croyance commune en la toute-puissance de l’armée américaine.

Si cette guerre par procuration est existentielle pour Washington, elle l’est aussi pour Moscou. Il est impensable pour le Kremlin comme pour le peuple russe de céder la Crimée, terre foncièrement russe depuis trois siècles, enjeu stratégique de premier ordre. Et si Poutine devait malgré tout céder, les Russes n’auraient plus d’autre alternative que d’émigrer ou de sombrer dans la misère cependant que les grandes firmes américaines mettraient la main sur leurs ressources en hydrocarbures et en minerais comme elles s’y sont essayées dans les années 1990, sous la présidence de Boris Eltsine.

Pour l’emporter, Washington compte sur le sacrifice des héroïques soldats ukrainiens comme en d’autres temps sur les combattants kurdes quand il s’agissait de combattre Daech en Irak. Mais il a besoin aussi d’un soutien résolu des Européens, notamment pour surmonter l’hostilité du reste du monde, qui ne supporte plus l’hégémonie américaine et se montre peu ou prou favorable aux Russes.

Le cauchemar de M. Scholz

Washington peut compter sur le soutien indéfectible de Londres et Varsovie. Reste à rallier l’Allemagne qui est le cœur actif de l’Europe et, de très loin, son principal pôle industriel. Mais le chancelier Olaf Scholz (64 ans) demeure fidèle à la tradition pacifiste des sociaux-démocrates. Il est d’une génération encore imprégnée par les souvenirs de l’Histoire et tente de résister à la pression de ses alliés, mais il est en cela de plus en plus isolé.

Dans son propre gouvernement, il est contredit par son vice-chancelier Robert Habeck (53 ans), ministre de l’Économie et du Climat, et par la ministre des Affaires étrangères, Annalena Baerbock (42 ans), qui se revendiquent de la gauche pacifiste ! Ils appartiennent aux Verts mais n’en sont pas à une contradiction près. Le premier est né en 1969 et la seconde en 1980. L'un et l'autre n’ont rien retenu de la Seconde Guerre mondiale et gardent de leur jeunesse le souvenir de la guerre froide et de la chute du Mur. Ils plaident avec vigueur pour l’envoi de chars lourds Leopard en Ukraine (note).

Au sein de l’OTAN, Olaf Scholz ne bénéficie que du soutien ambigu du président français Emmanuel Macron, lequel, toutefois, est affaibli par des échecs en cascade tant sur le plan intérieur qu’à l’international (Afrique). À l’international, le chancelier s’efforce de maintenir le dialogue avec la Chine, laquelle reste soudée à la Russie au grand dam des États-Unis.

En octobre 2022, suite au sabotage des gazoducs de la Baltique, dont rien n'interdit de penser qu'il peut être l'oeuvre des États-Unis, les Allemands ont compris qu’ils ne pourraient plus compter sur le gaz russe avant de nombreuses années et n’avaient aucun intérêt à temporiser.

En les forçant maintenant à autoriser la livraison de chars lourds Leopard à l’Ukraine, les États-Unis visent à souiller l’Allemagne. Il s’agit que celle-ci commette l’acte irréparable qui la séparera définitivement des Russes. Pour le président russe Vladimir Poutine comme pour le chancelier allemand, qui sont de la même génération, l’entrée en guerre de ces chars serait d’une incroyable violence symbolique… même si ces Leopard ne se réfèrent pas aux mêmes félins que ceux du IIIe Reich, Panzer et Tigre !

Les Américains le savent et ils savent que s’ils font plier le chancelier, ils auront gagné la partie. Certes, les chars lourds ne feront sans doute pas gagner les Ukrainiens. Ils leur permettront de mieux résister aux offensives que préparent les Russes et donc de faire durer la guerre.

Ce sera au prix de leur sang et de leurs larmes. Mais Washington n’en a cure, pas davantage Varsovie qui rêve d’une revanche sur Moscou comme sur Berlin. Les dirigeants polonais parlent déjà de faire payer les Allemands pour les torts qu’ils leur ont causés pendant la Seconde Guerre mondiale. Pourquoi pas ? Après tout, les Ukrainiens espèrent bien de leur côté être indemnisés par les Russes pour les torts qu’ils leur auront infligés à l’issue de cette guerre-ci.

Depuis leur refus en 1991 de soutenir financièrement Mikhaïl Gorbatchev, les gouvernements américains successifs portent une lourde responsabilité dans la remontée des tensions en Europe tout comme au Moyen-Orient quand ils ont poussé leur allié Saddam Hussein à la faute, l’invasion du Koweït. C'était aussi en 1991.

Mais il n'est plus temps de gémir. Nos pays se trouvent engagés à leur corps défendant dans la guerre. C'est une amère déconvenue pour les instances européennes qui tiraient leur légimité de leur aptitude à garantir la paix sur le continent. Prions que l’escalade et l’aveuglement des uns et des autres, tant du côté russe que du côté occidental, ne conduise à l’irréparable, évoqué dès novembre 2022 par Serge Halimi, directeur du Monde diplomatique, dans un article remarquable que nous avons pris la liberté de publier ci-dessous (note).

André Larané
Publié ou mis à jour le : 2024-05-12 17:18:38
Christian (15-02-2023 07:04:19)

Si les menaces de «déstabilisation» de la Moldavie se concrétisent et prennent la forme d’un coup d’Etat ou d’une intervention russe, il sera en tout cas difficile d’affirmer que cette ré... Lire la suite

Kourdane (05-02-2023 09:59:42)

Cette prise de position avec un relent de « baisse-pantalons » n’est partagée que par une minorité pro russe aux 2 extrêmes de l’échiquier politique. L’histoire ne se répète pas mais l... Lire la suite

Christian (01-02-2023 09:38:55)

Si la troisième guerre mondiale a déjà commencé, elle ne se déroule pas seulement en Europe, mais aussi en Afrique où la France cède chaque jour du terrain aux mercenaires russes du groupe Wagn... Lire la suite

yak (24-01-2023 14:49:12)

M. Larané continue à affirmer sans preuve que les États-Unis ont "supervisé" le sabotage des gazoducs de la Baltique. Ses arguments : 1° il n'y a pas de preuve donc les Etats-Unis dissimulent le... Lire la suite

Christian (24-01-2023 08:45:56)

En direct de Moscou sur BFMTV, le vice-président de la Douma, Piotr Tolstoï, a condamné lundi l'aide européenne fournie à l'Ukraine, coupable selon lui de faire durer la guerre. Ses propos exacts... Lire la suite

Philippe1961 (23-01-2023 13:17:51)

J'ai servi pendant 30 ans à l'époque de la guerre froide, et après. Je ne suis pas un va en guerre, J'ai refusé d'aller en Irak. J'ai encore des réseaux. La paix avec Poutine ne sera qu'une illus... Lire la suite

Philippe1961 (23-01-2023 10:43:07)

Indéniablement Poutine est un dictateur, il n’y a aucun contre-pouvoir en Russie, le parlement est à sa botte, les opposants politique en prison et les médias asservis. Le seul contre-pouvoir ... Lire la suite

Francis (23-01-2023 08:29:17)

La réponse concernant le sabotage du Gulf Steam correspond à l'exacte définition du complotisme : interprétation orientée basée sur opinions particulières, sans preuves ni contradictions.

Guillaume (23-01-2023 04:04:13)

Certes, il est parfaitement légitime d'exprimer une opinion dans le journalisme historique, qui n'est pas tenu à la "froideur" de la recherche ou de l'exposé universitaire. Mais le problème de vot... Lire la suite

FM+ (22-01-2023 23:51:22)

Encore une fois, vos sentiments déteignent trop largement sur cette argumentation qui utilise trop souvent des raccourcis et arguments d'autorité.Mais passons, car effectivement il est intéressant ... Lire la suite

Castel (22-01-2023 22:55:13)

L'agression est russe. L'article 51 de la charte de l'ONU autorise à intervenir pour la légitime défense d'un État attaqué, et donc (qui peut le plus peut le moins ) à fournir des armes à l'Ukr... Lire la suite

Jean-Michel Duprat (22-01-2023 19:23:07)

La façon dont vous rapportez les faits devrait être enseignée dans les écoles de journalisme . Leurs commentaires sur les conséquences qu'on doit en tirer, même s'ils sont inquiétants, coulent ... Lire la suite

Pépé (22-01-2023 18:21:37)

Moi je vis au Québec: nous on a pas le choix de rester à la remorque des Américains. L’Europe, sur papier du moins, aurait le choix. Entendez vous avec les Russes pour mettre les Américains deho... Lire la suite

Yves Blanc (22-01-2023 15:52:13)

Très intéressant. Quelques qualificatifs qui dérangent, c'est regrettable car il détourne l'attention d'une analyse intéressante vers une opinion trop personnelle de l'auteur. Ce qui manque sur... Lire la suite

Tynod (22-01-2023 15:50:46)

vous m’horripilez avec votre anti américanisme primaire, indigne d’un historien. Je vous conseille la lecture des articles de l’universitaire Françoise Thom. Les pages de Gilles Andréani et A... Lire la suite

Danel (22-01-2023 15:40:07)

Les Allemands n'ont nullement envie de se retrouver en guerre contre la Russie : ça leur a coûté fort cher, en hommes et en territoires, en 1941-45. Par ailleurs, il est effectivement souhaitable q... Lire la suite

Lebrun (22-01-2023 15:00:53)

Au sujet de l'antiaméricanisme de Mr Laramé, on pourrait lui laisser comme citoyen français (ce qualificatif existe) la possibilité d'exprimer son opinion sur ce conflit qui peut conduire rapideme... Lire la suite

Christian (22-01-2023 15:00:19)

Serge Halimi écrit que "ces vingt dernières années, Saddam, Milosevic, Kadhafi, Assad nous ont déjà été présentés comme autant de réincarnations du Führer allemand ; on recommence presque t... Lire la suite

Jihème (22-01-2023 14:33:33)

Je précise que je ne suis pas un archéo-marxiste, que j'ai toujours été farouchement antimarxiste mais que je n'ai aucune raison d'être pas plus anti-russe qu'anti-américain, connaissant les de... Lire la suite

Jihème (22-01-2023 14:27:44)

On peut faire preuve d'aveuglement si l'on occulte complètement les origines de cette guerre : le refus d'aider Gorbatchev à reconvertir l'URSS en partenaire de l'Occident et non plus ennemi ; le re... Lire la suite

Phil 38 (22-01-2023 14:01:31)

Dans une dictature, M. Larané aurait le poste de directeur de la propagande. Que d'affirmations jetées sans retenues. La lecture des commentaires m'indique que certaines couleuvres sont difficiles ... Lire la suite

Jacmé (22-01-2023 13:52:20)

Cette analyse parait vraisemblable, mais cela ne veut pas dire qu’elle est vraie ! Il y a, en effet, un facteur important qui semble totalement négligé. Les U.S.A. semblent depuis une dizaine d’... Lire la suite

Desmons (22-01-2023 13:48:14)

Inénarrable André Larané, historien...et expert en géo-politique ! Après nous avoir décrit avec force arguments et contorsions des faits, l'"escalade et l'aveuglement du côté occidental", pe... Lire la suite

Scarlett (22-01-2023 13:29:21)

Excellent article! Nous partageons tout à fait votre analyse. L’état profond américain utilise l’esclave européenne pour réussir son entreprise d destruction de la Russie.

Chateauserein (22-01-2023 13:14:22)

Grosso Modo. Les Etats-Unis voilà l'Ennemi. Ne pourrait-on virer l'Ogre et s'appuyer par exemple sur la douce Chine, en attendant bien sûr l'Europe, cette grande puissance Germano/Bruxelloise, en de... Lire la suite

Bonnot (22-01-2023 11:03:03)

Bonjour Je suis abonné depuis des années. L Antiamericanisme de M Larané est fatiguant et indigne d un historien Sans eux monsieur vous parlerez allemand Surtout que votre revue n exposé aucun ... Lire la suite

Philippe1961 (22-01-2023 11:02:39)

Oui, bien sur que les méchants ce sont les Américains, surtout pour l'intelligentsia archéomarxiste qui ne supporte pas de s'être fourvoyé il y a 50 ans. Maintenant c'est bien un dictateur à vi... Lire la suite

ROYON (22-01-2023 10:59:52)

Vous êtes très affirmatif pour accuser les USA dans le sabotage des Gulf Stream…Voilà qui manque de recul et de réserve, pour le moins. En tout cas beaucoup moins prudent que votre précédent p... Lire la suite

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