Edvard Munch (1863 - 1944)

« Mon art est une confession »

Pauvre Edvard Munch ! Le peintre norvégien paye aujourd'hui le prix de sa notoriété en étant souvent réduit à un seul tableau : Le Cri. C'est pourtant toute son œuvre qui a marqué le début du XXe siècle en faisant de la peinture un outil pour exprimer avec une sincérité rare les angoisses les plus intimes.

Isabelle Grégor

Edvard Munch, L'Akerselva à Slåmotgangen, 1882, Collection privée. Agrandissement : Edvard Munch, Au magasin à Vrengen, 1888, Norvège, musée d'Art de Lillehammer.

Peindre malgré tout

Lorsque Edvard Munch naît, le 12 décembre 1863, à Løten, au nord de Christiania (future Oslo), la Norvège est encore un pays pauvre, renfermé sur un luthéranisme étouffant. Pour son père, un médecin militaire attaché aux traditions, pas question que le jeune garçon devienne autre chose qu'architecte. Ce sera une école d'ingénieur, et rien d'autre !

Edvard Munch, Autoportrait, 1882, Oslo, Musée Munch. Agrandissement : Autoportrait en enfer, 1904, Oslo, Musée Munch.Mais ce n'est pas en construisant des bâtiments qu'Edvard a l'intention d'exprimer tout ce qu'il a sur le cœur, de laisser libre cours à cette sensibilité qu'une succession d'épreuves a exacerbée : alors qu'il n'avait que 5 ans, c'est d'abord sa mère Laura qui a été emportée par une tuberculose puis, 9 ans plus tard, sa sœur Sophie, à peine âgée de 15 ans.

Son père, enfermé dans la précarité et le mysticisme, a laissé sa propre sœur prendre en charge la famille qui se débat dans une ambiance dépressive et puritaine. C'est elle qui va pousser le garçon à développer ses talents de dessinateur, vite remarqués par son professeur de l'École royale, Christian Krohg.

Lui-même peintre de l'intimité familiale, il l'invite à traduire en couleurs ce mal-être qui l'habite déjà et qui, il en est persuadé, ne le quittera plus : « Je suis maintenant décidé à devenir peintre bien que maladie, folie et mort soient les anges qui ont veillé sur mon berceau et qui m’accompagneront ma vie durant » (Journal, 1880).

Edvard Munch, À la table de café, 1883, Oslo, Musée Munch. Agrandissement : Edvard Munch, Tête-à-tête, 1885, Oslo, Musée Munch.

Libre !

Edvard Munch, Inger en noir, 1884, Oslo, Musée national de Norvège.La carrière du jeune Munch démarre sous le signe du scandale avec son tableau Inger en noir (1884) qui choque par son utilisation des couleurs : une robe sombre sur fond sombre, quelle idée ! L'oeuvre est quand même sélectionnée pour l'Exposition universelle d'Anvers et Munch peut profiter d'une bourse pour aller découvrir Paris, ses musées et ses artistes.

Au contact des impressionnistes, il se rend compte à quel point la peinture norvégienne est encore soumise à un réalisme bourgeois paralysant. Il faut absolument s'en écarter et laisser la subjectivité diriger le pinceau !

Edvard Munch, Nuit d'été, Inger sur la plage, 1889, KODE Musées d'art et maisons de compositeurs, Bergen. Agrandissement : Edvard Munch, La mort dans la chambre de la malade, 1893, Oslo, Musée national de Norvège.

Edvard Munch, L'Enfant malade, 1885-1886, Oslo, Musée national de Norvège.C'est ce qu'il fait en 1886 avec L'Enfant malade, tableau dans lequel il traduit son chagrin lors de la mort de sa jeune sœur. À l'écoute de lui-même, rien ne lui échappe : « J'ai découvert que mes propres cils avaient travaillé à créer l'impression. C'est pourquoi je les ai esquissés comme des ombres sur le tableau ». L'argument ne passe pas : l'oeuvre est conspuée lors de sa présentation au Salon de Christiania, et même comparée à « une bouillie de poisson noyée de sauce au homard ».

Mais Munch se sent désormais libre et s'associe aux jeunes artistes de la bohème norvégienne qui suivent les préceptes de leur idole, l'écrivain anarchiste Hans Jaeger : à chacun sa voie, il faut s'émanciper !

Edvard Munch, Soirée sur l?avenue Karl-Johann, 1892, Bergen, Rasmus Meyer Collection.  Agrandissement : Edvard Munch, Près du lit de mort, 1893, Oslo, Musée Munch.

Un parfum de scandale

Mais pour trouver son propre chemin, il faut d'abord suivre les traces des anciens. Munch retourne donc en 1889 à Paris étudier sous l'oeil bienveillant de Léon Bonnat. Les années suivantes sont faites de voyages à travers l'Europe qui lui permettent de se confronter aux avant-gardes, tant artistiques que littéraires.

Edvard Munch,  Les mains, 1893, Oslo, Musée Munch. Agrandissement : Edvard Munch, La Madone, 1894, Oslo, Musée national de Norvège.Finalement, en 1892, son séjour à Berlin lui vaut une belle notoriété grâce à la bataille d'experts qui accompagne bruyamment l'exposition de ses œuvres. Rien de tel que de voir les critiques s'étriper pour profiter d'une belle publicité !

À sa table du Pourceau noir, cabaret où son ami le dramaturge August Strindberg le nourrit de whisky, il peut savourer cette reconnaissance tout en réfléchissant à la Frise de la vie, une fresque monumentale qui l'occupera jusqu'en 1918. Pour réaliser ce « poème de vie, d’amour et de mort », il donne naissance à ses toiles les plus célèbres, telles que Soirée sur l’avenue Karl-Johann (1892), La Madone (1894-1895) ou encore le fameux Cri (1893).

Jamais satisfait, ce grand angoissé multiplie les œuvres comme les versions, sur toile ou sous la forme de gravures. Sa production, déjà abondante, s’enrichit alors considérablement.

Edvard Munch, Mélancolie, 1894-1896, musée d'art de Bergen. Edvard Munch, La Danse de la vie, 1925, Oslo, Musée Munch.

L'effondrement

Au moment même où il devient un des peintres les plus célébrés d'Europe, Munch sombre. Il faut dire qu'il semble poursuivi par le malheur avec en 1895 la mort à 25 ans de son frère d'une pneumonie, puis deux ans plus tard l'internement de sa sœur pour schizophrénie. Côté cœur, il a multiplié les aventures décevantes qui ont été vécues comme autant d'échecs.

Edvard Munch, Autoportrait à la cigarette, 1895, Galerie nationale d?Oslo. Agrandissement : Edvard Munch, Cendres, 1894, Galerie nationale d'Oslo.C'est d'abord en 1901 son ancienne maîtresse Dagny Juel qui est assassinée par un nouvel amant désespéré. Puis entre en scène la riche Mathilde « Tulla » Larsen qui le poursuit de sa passion avant de le blesser, d'un coup de feu dit-on accidentel. Les conséquences se limiteront à un doigt en moins et un portrait du couple scié en deux.

Pour Munch, ces rencontres nuisibles ne font que consolider l'idée qu'amour et mort sont liés, comme il le symbolise dans son tableau Vampire (1893) avec la représentation d'une femme dominatrice et fatale. Ces liaisons destructrices, associées à une vie faite d'alcool et d'errance à travers l'Europe, épuisent Munch qui doit passer six mois dans une institution psychiatrique de Copenhague pour soigner une grave dépression nerveuse. Il en ressort guéri, prêt à tourner une nouvelle page de son existence et de sa carrière.

Edvard Munch, Portrait caricatural de Tulla Larsen, 1905, Oslo, Musée Munch. Agrandissement : Agrandissement : Edvard Munch, Vampire, 1893, Oslo, Musée Munch.

Reconnu mais « dégénéré »

Désormais, ce grand voyageur ne quittera plus guère les environs de Christiania où il achète, en 1916, la propriété d'Ekely qu'il occupera en solitaire pendant 28 ans.

Edvard Munch,, Le coupeur de paille, 1917, Oslo, Musée Munch. Agrandissement : Edvard Munch, Chevaux labourant, 1920, Oslo, Musée Munch. La reconnaissance de son pays tarde pourtant à venir, et ce n'est qu'après avoir été exposé à côté des plus grands, comme Cézanne et Gauguin, qu'il se voit honoré par la Norvège en 1913 à l'occasion de son cinquantième anniversaire. Le musée national achète ses œuvres tandis qu'on lui propose de décorer des salles de l'université et de l'hôtel de ville de la capitale.

Ses dernières toiles, moins marquées par l'angoisse, mettent en scène dans un souci humaniste des ouvriers ou des paysans considérés comme « les puissantes forces éternelles », tandis que ses paysages se laissent envahir par la lumière. Lorsqu'en 1930 il est victime d'une hémorragie dans l'œil droit, il s'attache à poursuivre son œuvre, utilisant les illusions d'optique ainsi créées comme autant d'expérimentations visuelles.

Edvard Munch, Ouvriers retournant chez eux, 1920, Oslo, Musée Munch. Agrandissement : Autoportrait avec chiens, 1926, Hakone (Japon), Musée Pola.

L'avénement du nazisme à partir des années 1930 en fait un artiste « dégénéré » dont les créations ne sont plus jugées dignes de figurer sur les murs des musées. Munch, considérant l'Allemagne comme sa seconde patrie, en est extrêmement blessé et, après l'invasion de la Norvège, refuse tout contact avec l'occupant.

« Le génie du Nord » meurt le 23 janvier 1944 après avoir légué à la ville d'Oslo le millier de toiles et les 4 500 dessins que renfermait son atelier. Pour les abriter, un musée voit le jour en 1963, musée où seront volés en 2004 Le Cri et La Madone. Heureusement les deux chefs-d'oeuvre ne resteront dans la nature que deux années avant de retrouver leurs cimaises.

Edvard Munch, L'été à Ekely, 1921-1930, Oslo, Musée Munch. Agrandissement : Photographie d'Edvard Munch à Ekely, 1943.

« Je peins avec mon cerveau »

L'oeuvre de Munch est de celles que l'on reconnaît au premier coup d'oeil : le dessin y est ferme mais ondulé, les couleurs vives mais irréelles.

Edvard Munch, Le désespoir, 1892, Stockholm, galerie Thiel. Agrandissement : Edvard Munch, Autoportrait. Le noctambule, 1942, Oslo, Musée Munch.Le peintre en effet, rompant avec l'académisme du XIXe siècle, n'a aucunement l'intention de rendre compte de la réalité ni de reproduire sur la toile, à la façon des impressionnistes, une scène figurative rendue unique par la lumière et l'éphémère du regard posé sur elle.

Pour Munch, la peinture est avant tout une façon d'exprimer ses émotions, de montrer comment elles influent sur la perception de la réalité au point de la déformer. Sa souffrance produit donc, du moins dans la première période de sa carrière, des œuvres tourmentées qui ne manquent pas d'interpeller le spectateur.

On a l'impression d'entrer dans l'esprit de l'artiste, de s'associer à son questionnement sur la vie, de partager ses angoisses et d'y reconnaître les nôtres. Paradoxalement en effet, cette façon de s'appuyer sur une subjectivité triomphante, conséquence d'un lourd travail d'introspection de la part de l'artiste, est aussi une façon de nous tendre un miroir.

Edvard Munch, Séparation, 1896, Oslo, Musée Munch. Agrandissement : Edvard Munch, Jalousie dans le jardin, 1930, Oslo, Musée Munch.

C'était bien le but de l'artiste : « Mon art est une confession que je fais de mon plein gré, une tentative pour tirer au clair, pour moi-même, mon rapport avec la vie... C'est au fond une forme d’égoïsme, mais je ne renonce pas à espérer qu'avec son aide je parviendrait à aider d'autres gens à se comprendre ».

Avec Vincent van Gogh et James Ensor, Munch peut donc être considéré comme un des précurseurs du courant de l'expressionnisme qui vivra son âge d'or dans l'Allemagne inquiète du début du XXe siècle, notamment sous le pinceau d'Otto Dix.

Edvard Munch, différentes versions du Cri, 1893-1917.

Le Cri, icône du XXe siècle

Un personnage à la tête de fantôme qui semble hurler sur un pont... Cette représentation a fait le tour du monde au point de devenir, dit-on, l'oeuvre picturale la plus connue après La Joconde de Vinci. Il est vrai qu'il est difficile de rester indifférent face au Cri (Skrik en norvégien) !

Edvard Munch, L'Anxiété, 1894, préfigure Le Cri, 1910, Oslo, Musée Munch.Imaginé dans 5 versions différentes entre 1893 et 1917, l'oeuvre rend compte, comme l'a expliqué Munch lui-même, d'une expérience étrange survenue lors d'une simple promenade aux environs de Christiania.

Alors que le soleil se couche, le peintre y est soudainement victime semble-t-il d'hallucinations qui modifient les couleurs du paysage : les collines deviennent d'un « bleu profond », le fjord « jaune et rouge », l'air couleur « sang ».

Dans un jeu de synesthésie, ces perceptions visuelles se transforment en un cri poussé par la nature, un hurlement que Munch ne peut traduire qu'en se représentant lui-même les mains sur les oreilles, terrifié.

Edvard Munch, Le Cri, 1910, Oslo, Musée Munch.La scène a bien sûr été analysée : pour les scientifiques, ces soudaines couleurs agressives seraient une des conséquences de l'éruption du volcan indonésien le Krakatoa la même année. Quant au visage émacié, il aurait été inspiré par la vue d'une momie péruvienne, quelques années plus tôt.

Qu'importe ! Le spectateur, lui, y voit un homme dont la tête et le corps se déforment comme pour imiter les tourbillons du paysage mouvant qui envahit le tableau. Isolé sur le devant de la scène, il semble chercher un soutien alors que ses amis s'éloignent dans le fond, indifférents.

Son regard terrorisé est certes le reflet de l'angoisse existentielle de Munch à cette époque, mais aussi de celle qui peut étreindre chacun d'entre nous. C'est pourquoi, avec ses couleurs trop fortes et son jeu de contrastes (lignes droites contre courbes, bleu contre rouge, panique du personnage contre calme des promeneurs), Le Cri nous déstabilise tant : en quelques traits de peinture, Munch nous plonge dans le vertige de notre solitude face à la mort.

« J’entendis vraiment un cri »

Voici comment Munch explique dans son journal la genèse de son célèbre tableau :
« Un soir je descendais un sentier montagneux avec deux camarades, près de Christiania – C’était à une époque où la vie m’avait écorché l’âme – Le soleil se couchait – il venait de se cacher sous l’horizon – Alors ce fut comme une épée sanglante et flamboyante qui déchira la voute du ciel. L’air devint du sang – strié de cordes de feu – les collines tournèrent au bleu profond – le fjord aux couleurs bleu froid, jaune et rouge. Sur le chemin et la rambarde – le rouge – sang criard – le visage de mes camarades passa au blanc jaunâtre – J’ai ressenti comme un grand cri – et j’ai véritablement entendu un grand cri – Les couleurs cassèrent les lignes dans la nature – les couleurs et les lignes vibraient d’émotion – Ces effets de lumière ne se répercutaient pas seulement dans mon œil mais aussi dans mon oreille – si bien que j’entendis vraiment un cri – C’est alors que j’ai peint Le Cri. »

Bibliographie

« Edvard Munch. L'Oeil moderne », Beaux-Arts hors-série, 2012,
Eryck de Rubercy, Munch, 2006, éd. du Cercle d'Art.


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Une oeuvre, une époque
Publié ou mis à jour le : 2023-01-06 18:48:30

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