Emmanuel Todd

« L’Amérique a la nostalgie de la guerre froide »

Emmanuel Todd le 14 octobre 2021L’historien Emmanuel Todd fait une rentrée fracassante avec une conférence dans laquelle il oppose la société américaine à la société russe (14 octobre 2021). Il montre chiffres à l’appui que la plus malade n’est pas celle que l’on croit. Il entrevoit aussi à l’échelle planétaire, y compris dans nos pays, la fin de la démocratie et son remplacement par des systèmes oligarchiques (appropriation du pouvoir par une minorité).

Sa conférence devant l’association Dialogue franco-russe est disponible sur le web. En voici la synthèse pour les lecteurs d’Herodote.net.

Tout est parti d’une sidération de l’historien devant la « russophobie » qui a gagné les États-Unis. Les sondages donnaient en 1989, à l’issue de 45 ans de « guerre froide », 62% de bonnes opinions relativement sur l’URSS. En 2021, nous en sommes à 22% de bonnes opinions relativement à la Russie, comme si Poutine était plus répressif que Staline, Khrouchtchev et Brejnev réunis… ou plus menaçant que Xi Jinping, le nouvel homme fort chinois.

Emmanuel Todd s’explique cette aberration par le fait que les États-Unis ont la nostalgie de la guerre froide, laquelle leur a permis de dominer le monde comme aucune autre puissance auparavant, ainsi que d’offrir à leur classe ouvrière une amélioration sans précédent de leurs conditions.

Cette « nostalgie des jours heureux » (!) n’est pas sans fondement…

Dans son premier ouvrage en 1976 (La chute finale, Robert Laffont), Emmanuel Todd avait prédit l’implosion de l’URSS au vu d’une mortalité infantile en hausse, preuve d’une société en voie de désintégration (un peuple peut tout supporter de ses dirigeants sauf qu’il mette en péril ses enfants).

Aujourd’hui, alors que la Russie est présentée comme un pays à la dérive, qu’observe-t-on ? Que la mortalité infantile est plus faible dans ce pays (4,9 décès d’enfants de moins d’un an pour mille naissances) qu’aux États-Unis (5,6). Ce n’est pas tout. L’espérance de vie progresse en Russie, tout en étant encore faible, alors qu’elle régresse aux États-Unis depuis le début du XXIe siècle malgré des dépenses de santé extraordinairement élevées (16,5% du produit intérieur brut contre moins de 12% dans les pays avancés normaux).

Sont en cause l’épidémie d’opioïdes et l’alcoolisme dans les populations ouvrières (blanches) des friches industrielles. Ce recul est corrélé à la progression du taux de suicide (14,5 pour 100 000 habitants contre probablement 11,5 en Russie). Ces morts « reflètent la destruction de la classe ouvrière américaine », estime Emmanuel Todd. Il souligne en comparaison la « stabilité » du système social russe, malgré un niveau de vie bien inférieur : « Si ces tendances se confirment, cela veut dire que le modèle social russe est en train de se rapprocher du modèle européen et que les États-Unis sont en train de s’éloigner du modèle européen de l’Ouest ».

L’historien enfonce le clou avec le taux d’incarcération : « En 2016, nous avons 655 incarcérés pour 100 000 habitants aux États-Unis et 328 seulement en Russie. C’est le taux le plus élevé du monde, ce n’est pas une société normale ! » Cette incarcération de masse frappe spécifiquement la minorité noire. C’est l’autre versant du mal-être américain avec le mauvais sort fait aux ouvriers.

À la lumière de ces indicateurs démographiques, plus parlants que les indicateurs économiques, et en spécialiste des systèmes familiaux, Emmanuel Todd analyse la démocratie américaine et sa transformation depuis la Seconde Guerre mondiale. Il confesse sa crainte que les États-Unis, pour lesquels il conserve une irrépressible affection, ne connaissent le sort de l’URSS dans une réédition de la Chute finale.

Le racisme au cœur de la démocratie américaine

À l’origine, les États-Unis n’étaient pas prédisposés à devenir une grande démocratie et le rester. Comme la société anglaise dont ils sont issus, ils se caractérisent par un modèle familial de type « nucléaire absolu » : c’est la famille limitée au couple et à ses enfants, ces derniers quittant le foyer à l’âge adulte sans être assurés d’hériter. Ce modèle se distingue de la famille nucléaire du Bassin parisien, où l’héritage est obligatoirement partagé entre tous les enfants, ainsi que du modèle anglais lui-même tempéré par une aristocratie où l’héritage va à l’aîné. 

Il s’ensuit aux États-Unis une société très individualiste et inégalitaire, qui conduit à la concentration des fortunes et à l’avènement à terme d’une oligarchie (gouvernement par une minorité). Si le pays a évité celle-ci, il le doit à la présence sur son sol des Amérindiens et surtout des Noirs descendants d’esclaves africains.

Ces derniers sont à la fois la honte et le ciment de la démocratie américaine. Comme Alexis de Tocqueville il y a deux siècles, chacun comprend qu’ils en soient la honte. Mais le ciment ?...

Quand ils ont acquis leur indépendance en 1783, les États-Unis comptaient quatre millions d’habitants dont 700 000 esclaves africains. Les promoteurs de l’indépendance étaient eux-mêmes des planteurs virginiens qui possédaient de nombreux esclaves. Dans un souci de cohésion sociale, ils ont désigné les Noirs comme porteurs de la différence humaine, une manière de gommer les différences de classes entre les colons. C’est ainsi qu’ils ont circonscrit la citoyenneté aux free white persons (« personnes libres blanches ») par le Naturalization Act du 26 septembre 1790. C’est le seul cas de citoyenneté fondé sur la couleur de peau dans le monde moderne !

N’en soyons pas surpris. La démocratie a besoin d’un épouvantail pour se penser comme communauté solidaire et fonctionner, ainsi que l’a observé Emmanuel Todd dans un précédent essai. Les Athéniens pouvaient ainsi coopérer en faisant fi de leurs différences sociales parce qu’ils avaient la satisfaction de dominer ensemble esclaves et métèques. Plus près de nous, sous la IIIe République, la gauche a pu asseoir la démocratie en invitant tous les Français à communier dans le « devoir de civiliser les races inférieures » (Jules Ferry).

De cette façon, par un individualisme débridé, par le culte de la libre entreprise et en s’adossant à des ressources naturelles quasi-illimitées, les Américains sont arrivés au milieu du XXe siècle à produire plus de 40% de la richesse mondiale tout en ne représentant que 6% de la population humaine.

L’URSS, meilleur ennemi des États-Unis

Les États-Unis sont devenus une superpuissance sans combattre, à la différence de la Rome antique ou de l’Angleterre victorienne ! Ils ont certes engagé de nombreuses guerres mais toujours contre des adversaires insignifiants. Le seul adversaire à leur mesure fut l’Allemagne mais ils ne l’ont affrontée qu’à l’agonie, en 1918 et en 1944. Après la Seconde Guerre mondiale, ils ont pu mettre la main sur la puissance industrielle de l’Allemagne (11,6% de l’industrie mondiale en 1929) grâce au sacrifice de vingt millions de Soviétiques. « Le contrôle de l’Allemagne par l’Amérique, c’est les armes russes ! » ironise Emmanuel Todd.

Nous en venons au paradoxe fondamental de la puissance américaine : elle a dû son apogée (et son effondrement) à la menace soviétique, de Staline à Brejnev, sans que jamais des coups de feu aient été échangés entre les deux ennemis. Emmanuel Todd insiste : « La puissance russe a été associée à un grand moment de bien-être dans la vie des États-Unis, avec une classe ouvrière prospère, la montée en puissance d’un État socialle plein emploi, d’un keynésianisme allant de soi, d’une Amérique responsable sur le plan planétaire avec le plan Marshall.  […] La concurrence russe a été le plus beau moment de l’histoire américaine. »

C’est pour éviter à la Grèce d’être submergée par la rébellion communiste que les États-Unis ont eu l’idée du Plan Marshall en 1947. C’est pour arrimer l’Allemagne de l’Ouest au bloc occidental qu’ils ont promu la création de la CECA en 1950 (Communauté européenne du charbon et de l’acier), au plus fort de la guerre froide (victoire de Mao en Chine, invasion de la Corée, coup de Prague, blocus de Berlin…). La construction européenne est comme l’OTAN le fruit de la guerre froide ; elle ne serait jamais advenue sans la menace soviétique.

C’est aussi pour effacer l’humiliation infligée par Moscou avec le lancement de Spoutnik que les Américains se sont lancés dans la conquête spatiale, jusqu’à marcher sur la Lune. Enfin, last but not least, Washington a promu dans l’ensemble du monde libre l’american way of life avec tous les côtés séduisants du soft power : Coca-Cola, Hollywood, James Dean, West Side Story, American Motors, Lewis, etc.

Avec une énergie redoublée, Washington a entraîné Moscou dans une course aux armements que les Soviétiques ne pouvaient gagner. Il s’en est suivi un effondrement de l’URSS et son implosion en douceur grâce à la modération de Mikhaïl Gorbatchev. Chacun y a vu alors le triomphe définitif de la démocratie américaine et le penseur américain Francis Fukuyama s’est attiré la célébrité en annonçant La Fin de l’Histoire !

L’Amérique victime de son triomphe

Aujourd’hui, au terme de sa réflexion sur les États-Unis amorcée en 2002 (Après l’Empire), Emmanuel Todd n’est pas loin de dire à l’opposé de Fukuyama et à l’imitation d’Horace : « la Russie vaincue a vaincu son farouche vainqueur » !

Le paradoxe vient en premier lieu de ce que l’idéologie « progressiste » véhiculée par les communistes a nourri le combat des Noirs américains pour leur émancipation. Les gouvernants américains devaient nécessairement retenir leurs coups contre Martin Luther King et consorts sauf à se disqualifier dans leur combat contre l’URSS mené partout dans le monde au nom des Droits de l’Homme et de la Liberté…

Mais en obtenant dans les années 1960 l’égalité formelle des droits (Civil Rights Act) et l’abolition des lois « Jim Crow », les Noirs américains ont porté un coup fatal à ce qui faisait le ciment de la démocratie américaine, leur propre mise à l’écart ! À quoi bon la solidarité entre les classes sociales dès lors que les Blancs n’avaient plus rien à défendre ?

Il s’en est suivi le détricotage de l’État social et, dès la décennie suivante, les économistes de l’école de Chicago, groupés autour de Milton Friedman, ont pu imposer leurs idées contre celles de Keynes. Ce fut le triomphe du néolibéralisme, selon lequel les profits des actionnaires font la prospérité des entreprises et le bonheur des peuples. Au nom de quoi les gouvernements ont dérégulé à tour de bras les lois sociales et les protections des travailleurs. Ils ont aussi encouragé les entreprises à délocaliser les usines dans les pays à bas salaires, avec toutes les conséquences que l’on observe aujourd’hui et sur lesquelles nous n’insisterons pas.

Ainsi, l’émancipation des Noirs américains, dont nul ne se plaindra, a conduit à la crise de la démocratie étasunienne. Il s’agit aujourd’hui que celle-ci arrive à se « définir une conscience collective indépendamment de la question raciale », estime Todd. La chose est souhaitable. Est-elle possible ? C’est une autre question dont l’historien se saisit avec gourmandise.

L’impossible retour vers le passé

La fixation que font les Américains sur la Russie pourrait s’expliquer par le désir inconscient d’en revenir aux « jours heureux » de la guerre froide. Mais en bonne logique, c’est contre la Chine que les États-Unis devraient orienter leurs forces si celle-ci a les motivations agressives qu’on lui prête. Dans ce cas, ils auraient tout intérêt à faire alliance contre elle avec la Russie, de la même façon que Nixon a spectaculairement renoué avec Mao en 1972 pour contrer Brejnev !

Si par contre, la Chine, fidèle à son Histoire bimillénaire, a seulement le souci de se protéger, alors les Américains pourront à loisir poursuivre de leur vindicte les Russes. Sans profit pour personne car les sociétés ont changé et l’on ne reviendra pas à la démocratie impériale de l’après-guerre comme le montre Emmanuel Todd.  

- L’éducation primaire, clé de la démocratie

Remontant les siècles, l’historien observe que la démocratie a été partout rendue possible par l’alphabétisation de masse. Celle-ci a été très tôt acquise aux États-Unis ainsi que l’a observé Tocqueville dans les années 1820.

Elle a été acquise en Russie dès avant la Première Guerre mondiale avec la moitié des conscrits sachant lire et écrire. Ceci explique cela, à savoir la poussée révolutionnaire qui a conduit à la chute du tsarisme par la Révolution de Février 1917. Quant à se demander pourquoi cette révolution démocratique a été dévoyée par les bolchéviques en Octobre 1917, jusqu’à engendrer un État totalitaire d’une extrême férocité, l’explication tient peut-être au système familial caractéristique de l’ancienne société russe…

Selon les catégories élaborées par Emmanuel Todd, la famille russe, à l’opposé du type nucléaire américain, est du type communautaire, avec un patriarche entouré de ses fils, de ses brus et de leurs enfants. C’est un modèle strictement égalitaire, avec aussi un statut élevé des femmes et la pratique de l’exogamie (mariage en-dehors du clan), en quoi il s’oppose au modèle communautaire du monde arabo-musulman. On le retrouve dans des pays comme la Chine ou des régions comme le Limousin, en bref dans tous les lieux qui ont accueilli avec faveur l’idéologie communiste !

À ce modèle familial en crise au début du XXe siècle, le communisme autoritaire a pu se présenter comme un modèle de rechange (stricte égalité entre tous et soumission à une figure patriarcale).

Dans l’ensemble de la planète, donc, l’alphabétisation de masse a précédé et permis l’avènement de la démocratie. Mais nous n’en sommes heureusement pas restés là. Les sociétés développées de l’après-guerre ont connu une montée rapide de l’éducation supérieure. De ce bien a résulté un mal avec l’apparition d’un nouveau clivage social entre les éduqués « supérieurs » (Bac+3, 4 ou plus) et les autres.

- L’éducation supérieure, mort de la démocratie

Emmanuel Todd, de façon très intuitive et sans prétention scientifique, estime à 25% de la population le seuil d’éduqués « supérieurs » à partir duquel se fragmente la société.

Le phénomène est aisé à comprendre : au XIXe siècle, quand les bacheliers se comptaient en France sur le bout des doigts, un auteur comme Victor Hugo se devait d’écrire dans un langage accessible à tous s’il voulait vendre un tant soit peu de livres. Inutile de dire qu’il y réussissait merveilleusement (Les Misérables circulaient ainsi de main en main jusque dans les ateliers). Aujourd’hui, un plumitif quelconque n’a plus cette contrainte. Il peut jargonner à loisir avec la certitude qu’il trouvera assez de lecteurs parmi les éduqués « supérieurs ». Aussi ne craint-il plus d’afficher son mépris de classe pour les éduqués « inférieurs ».

Cette fragmentation sociale fait les choux gras de la classe dominante qui en joue pour détourner à son profit le système électoral et s’approprier le pouvoir. Les Français le savent mieux que quiconque depuis le référendum raté de 2005 ; il est exclu d’attendre des élections un changement de politique. Ce phénomène est planétaire et Emmanuel Todd y voit avec dépit la mort de la démocratie : « Aujourd’hui, le bon concept de comparaison entre les pays n’est pas la démocratie. Adoptons l’hypothèse que tous les systèmes sont aujourd’hui oligarchiques de fait. Ce qui différencie les Russes et les Chinois des Occidentaux, c’est qu’eux savent qu’ils sont dans une non-démocratie oligarchique ».

Retranscription libre de la conférence d’Emmanuel Todd (14 octobre 2021) par André Larané
Publié ou mis à jour le : 2021-10-23 06:51:59

 
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