Alexis de Tocqueville (1805 - 1859)

Nous lui devons de savoir qui nous sommes

Alexis de Tocqueville (1805-1859), Théodore Chassériau, 1850, Château de Versailles.Alexis de Tocqueville compte parmi les plus grands penseurs modernes, dans la continuité de Montesquieu, auquel il a été souvent comparé. C'est avec Karl Marx, mais dans un registre opposé, l'un des deux visionnaires qui ont entrevu les défis de l'ère industrielle et forgé notre perception du monde. 

Tocqueville s'est lancé dans l'écriture pour se faire un nom en politique (à l'exemple d'Adolphe Thiers) mais sa carrière a tourné court et c'est en définitive son chef-d'oeuvre de jeunesse, La Démocratie en Amérique (1835-1840) et son ouvrage de maturité, L'Ancien Régime et la Révolution (1856), qui ont fait sa gloire.

Tocqueville a révélé les Américains à eux-mêmes. Aussi reste-t-il très connu aux États-Unis. C'est lui aussi qui a entrevu l'avènement de la démocratie et les menaces qui pèsent aujourd'hui sur elle. C'est enfin lui qui a donné sens à la Révolution et, le premier, perçu les inconvénients de la centralisation à la française. 

Son oeuvre demeure plus que jamais vivante et d'actualité. Elle mérite d'être lue et savourée par tous les amateurs de belle prose et de grandes idées. Les passionnés de récits d'aventures, d'enquêtes anthropologiques et d'envolées lyriques apprécieront La Démocratie en Amérique. Mais pour débuter, je ne saurais trop recommander les analyses lumineuses et plus concises de L'Ancien Régime et la Révolution. Sa correspondance, conçue pour être lue en cénacle, réfléchie et souvent teintée d'ironie, vaut aussi le détour. Elle constitue l'essentiel de ses Oeuvres complètes (trente volumes en XVIII tomes, Gallimard, 2021) (note).

André Larané

Aristocrate de coeur, démocrate de raison

Alexis de Tocqueville naît à Paris, le 29 juillet 1805, dans la famille d'un comte qui sera préfet sous la Restauration, après la chute de Napoléon Ier, et finalement élevé à la dignité de pair de France.

Alexis de Tocqueville et son père Hervé (1772-1856), Anonyme, XIXe s. Agrandissement : Portrait d'Alexis de Tocqueville jeune, XIXe s.Issu d'une famille de l'aristocratie normande qui remonte à Guillaume le Bâtard, il appartient aussi à la noblesse de robe car il est par sa mère l'arrière-petit-fils de Malesherbes, un magistrat qui paya de sa vie l'honneur d'avoir défendu Louis XVI mais aussi sa bienveillance à l'égard des Encyclopédistes et des contestataires de l'Ancien Régime.

Le jeune homme est troublé en découvrant à seize ans, dans les mémoires de Boissy d'Anglas, la personnalité complexe de cet aïeul. Cette révélation va le conduire à se détacher des préjugés aristocratiques de sa famille.

Il effectue des études de droit qui l'orientent vers la magistrature et débute sa carrière en 1827 comme juge auditeur au tribunal de Versailles, suite à une intervention de son père Hervé de Tocqueville, alors préfet du département. Au Palais de Justice, il se lie d'amitié avec un autre débutant, Gustave de Beaumont.

Le Havre, le port vers 1852-1855 (Eugène Boudin). C'est sur un navire de ce type que Tocqueville et Beaumont ont gagné l'Amérique en 1832

Journaliste de terrain et visionnaire

Au lendemain des Trois Glorieuses de 1830, Alexis de Tocqueville prête serment non sans réticences au roi Louis-Philippe Ier. Comme il souhaite prendre du champ avec la politique française, il convainc le ministère de confier à Gustave de Beaumont et lui un voyage d'études aux États-Unis afin d'étudier le système pénitentiaire américain.

Gustave de Beaumont, portrait de L'Assemblée Nationale Galerie des Representants du Peuple, 1848, Beinecke Rare Book & Manuscript Library, Université de Yale, États-Unis. Agrandissement : New York, Wall Street 1831, Charles Burton.Les deux amis s'embarquent au Havre le 2 avril 1831 et arrivent à New York le 11 mai suivant. Flattés de l'intérêt que la France porte à leur système judiciaire, les Américains réservent un accueil empressé aux deux juristes. Ces derniers visitent la prison de Sing-Sing et le pénitencier d'Auburn puis remontent jusqu'aux Grands Lacs, à la rencontre des Indiens. Quelle n'est pas leur déception : « C’est ainsi que, toujours en quête des sauvages et du désert, nous parcourûmes les trois cent soixante milles qui séparent New-York de Buffalo.
Le premier objet qui frappa notre vue fut un grand nombre d’Indiens qui s’étaient réunis ce jour-là à Buffalo pour recevoir le paiement des terres qu’ils ont livrées aux États-Unis.

Je ne crois pas avoir jamais éprouvé un désappointement plus complet qu’à la vue de ces Indiens. J’étais plein des souvenirs de M. de Chateaubriand et de Cooper, et je m’attendais à voir, dans les indigènes de l’Amérique ; des sauvages sur la figure desquels la nature aurait laissé la trace de quelques-unes de ces vertus hautaines qu’enfante l’esprit de liberté. Je croyais rencontrer en eux des hommes dont le corps avait été développé par la chasse et la guerre, et qui ne perdaient rien à être vus dans leur nudité... ». Au lieu de cela, le jeune Alexis découvre de malheureux hères abrutis par le contact avec les Blancs !

Là-dessus, à l'approche de l'hiver, les deux aventuriers descendent vers le Sud. Ils manquent de périr dans un naufrage sur l'Ohio, sont prisonniers des glaces sur le Mississipi, visitent une plantation et découvrent l'esclavage des noirs. Beaumont va puiser dans cette expérience le sujet de son futur roman, Marie ou l'esclavage aux États-Unis. À Tocqueville, elle inspirera le dernier - et plus long - chapitre de La Démocratie (tome I) : Quelques considérations sur l'état actuel et l'avenir probable des trois races qui habitent le territoire des États-Unis.

En attendant le bateau à Memphis, ils assistent à un spectacle désolant : l'embarquement forcé d'Indiens de la nation Chactas vers le sud, loin de la terre de leurs ancêtres. Dans une lettre à sa mère datée de Noël 1831, Alexis de Tocqueville raconte : « Vous saurez donc que les Américains des États-Unis, gens raisonneurs et sans préjugés [...], se sont imaginé, comme les Espagnols, que Dieu leur avait donné le Nouveau Monde et ses habitants en pleine propriété. Ils on découvert en outre que, comme il était prouvé - écoutez bien ceci - qu'un mille carré pouvait nourrir dix fois plus d'hommes civilisés que d'hommes sauvages, la raison indiquait que partout où les hommes civilisés pouvaient s'établir, il fallait que les sauvages cédassent la place. Voyez la belle chose que la logique [...]. Que faire ? Les pauvres Indiens prennent leurs vieux parents dans leurs bras ; les femmes chargent leurs enfants sur leurs épaules ; la nation se met enfin en marche, emportant avec elle ses plus grandes richesses. Elle abandonne pour toujours le sol sur lequel, depuis mille peut-être, ont vécu ses pères, pour aller s'établir dans un désert où les Blancs ne la laisseront pas dix ans en paix ».

Là-dessus, après un passage à la Nouvelle-Orléans le 1er janvier 1832, les deux amis remontent à Washington où ils sont reçus avec tous les égards par le président Andrew Jackson en personne. Rappelés par leur administration, ils regagnent la France plus tôt que prévu, à la fin mars 1832.

L'année suivante, après qu'ils aient tous les deux démissionné de la magistrature pour raisons politiques, Alexis de Tocqueville séjourne brièvement en Angleterre où il complète ses informations sur les systèmes démocratiques.

De ses notes de voyage, il tire la matière de son premier ouvrage, La Démocratie en Amérique, dont le premier tome est publié le 23 janvier 1835. Le style est élégant et le contenu un régal pour l'esprit. Le succès est immédiat et lui vaut d'être élu en 1838 à l’Académie des sciences morales et politiques.

Une usine à Manchester au milieu du XIXe siècleLa publication du deuxième tome, en avril 1840, est aussi bien accueillie et l'amène à l'Académie française (25 décembre 1841) dont il devient à 36 ans l'un des plus jeunes membres. La même année, le 7 janvier 1841, a été aussi élu à l'Académie Victor Hugo. Malgré ou à cause de leurs points communs - leur célébrité dans les lettres, leur engagement politique et leur âge (3 ans d'écart)-, ces deux personnalités se sont toujours tenues à distance l'une de l'autre ! Comprenne qui pourra... 

Entretemps, lors d'un deuxième voyage en Angleterre et en Irlande avec Beaumont, en avril-août 1835, Tocqueville a pu savourer sa notoriété dans la gentry anglaise mais aussi découvrir l'enfer industriel de Manchester et Birmingham et la détresse des paysans irlandais. Il se lie aussi d'amitié avec le philosophe John Stuart Mill.

Scène de la vie dans l'Ouest américain comme ont pu le découvrir Tocqueville et Beaumont en 1832

Un coup de maître : La Démocratie en Amérique

Le premier tome de La Démocratie en Amérique traite plus particulièrement de l'Amérique pionnière du président Andrew Jackson. Dans le deuxième tome, l'auteur élargit audacieusement son propos au phénomène démocratique et à son avenir probable.

Alexis de Tocqueville d'après une lithographie de Chasseriau, 1844, Paris, BnF. Agrandissement : Extrait d'une page originale du manuscrit de De la démocratie en Amérique, Beinecke Rare Book & Manuscript Library, Université de Yale, États-Unis.Alexis de Tocqueville montre que l'État de droit et les libertés individuelles sont les moteurs indispensables du progrès économique et social. « Je ne sais si l'on peut citer un seul peuple manufacturier et commerçant, depuis les Tyriens jusqu'aux Florentins et aux Anglais, qui n'ait été un peuple libre. Il y a donc un lien étroit et un rapport nécessaire entre ces deux choses : liberté et industrie... La liberté est donc particulièrement utile à la production des richesses. On peut voir au contraire que le despotisme lui est particulièrement ennemi », observe-t-il.

Il lie le progrès social aux libertés politiques et manifeste son admiration pour la culture politique des Américains, en voyant des journaux jusque dans les plus modestes log-houses (maisons en rondins des pionniers)... mais il n'établit  toutefois pas de lien entre les progrès de l'éducation et les progrès de la démocratie (c'est un reproche que lui fait aujourd'hui l'historien Emmanuel Todd, engagé comme lui dans une réflexion sur les sociétés démocratiques).

Alexis de Tocqueville craint cependant que le mouvement démocratique et l'individualisme ne conduisent à terme à une atomisation de la société et ne débouchent sur l'avènement d'un État despotique.

Entre autres citations qui portent à la réflexion, on peut retenir celle-ci, qui résonne encore avec une singulière actualité : « Les nations de nos jours ne sauraient faire que dans leur sein les conditions ne soient pas égales ; mais il dépend d'elles que l'égalité les conduise à la servitude ou à la liberté, aux lumières ou à la barbarie, à la prospérité ou aux misères ». Visionnaire, l'historien entrevoit la manière dont la démocratie pourrait dépérir et engendrer une nouvelle forme de despotisme : « Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde : je vois une foule innombrable d'hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d'eux, retiré à l'écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres : ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l'espèce humaine ; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d'eux, mais il ne les voit pas ; il les touche et ne les sent point ; il n'existe qu'en lui-même et pour lui seul, et s'il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu'il n'a plus de patrie » (1840, De la démocratie en Amérique, vol II, IVe partie, chapitre VI).

Par l'acuité de ses vues, il figure parmi les écrivains français les plus connus aux États-Unis et c'est dans ce pays que se rencontrent encore aujourd'hui les meilleurs spécialistes de son oeuvre. Comment ne pas admirer sa prescience quand, en conclusion du Ier volume de La Démocratie, il entrevoit le partage du monde entre les États-Unis et la Russie : « Il y a aujourd'hui sur la terre deux grands peuples qui, partis de points différents, semblent s'avancer vers le même but : ce sont les Russes et les Anglo-Améri­cains.
Tous deux ont grandi dans l'obscurité ; et tandis que les regards des hommes étaient occupés ailleurs, ils se sont placés tout à coup au premier rang des nations, et le monde a appris presque en même temps leur naissance et leur grandeur.
Tous les autres peuples paraissent avoir atteint à peu près les limites qu'a tracées la nature, et n'avoir plus qu'à conserver ; mais eux sont en croissance : tous les autres sont arrêtés ou n'avancent qu'avec mille efforts ; eux seuls marchent d'un pas aisé et rapide dans une carrière dont l’œil ne saurait encore apercevoir la borne.
L'Américain lutte contre les obstacles que lui oppose la nature ; le Russe est aux prises avec les hommes. L'un combat le désert et la barbarie, l'autre la civilisation revê­tue de toutes ses armes: aussi les conquêtes de l'Américain se font-elles avec le soc du laboureur, celles du Russe avec l'épée du soldat.
Pour atteindre son but, le premier s'en repose sur l'intérêt personnel, et laisse agir, sans les diriger, la force et la raison des individus.
Le second concentre en quelque sorte dans un homme toute la puissance de la société.
L'un a pour principal moyen d'action la liberté ; l'autre, la servitude.
Leur point de départ est différent, leurs voies sont diverses ; néanmoins, chacun d'eux semble appelé par un dessein secret de la Providence à tenir un jour dans ses mains les destinées de la moitié du monde  ».

Une carrière politique active

Peu après la publication de La Démocratie en Amérique, Alexis de Tocqueville défie les conventions en épousant le 26 octobre 1835 sa maîtresse Mary Mottley, qu'il a rencontrée à Versailles. C'est une Anglaise sans fortune et de six années plus âgée que lui. Le couple n'aura pas d'enfant mais il n'empêche qu'Alexis de Tocqueville aura toute sa vie trouvé en Marie un soutien précieux. Souvent, elle l'aura, par son amour, sa confiance et ses encouragements, aidé à surmonter le scepticisme général et ses propres doutes. 

Portrait de Marie Mottley, épouse d'Alexis de Tocqueville, estampe, XIXe s.Notons qu'à 17 ans, du temps où son père était préfet à Metz, le jeune Alexis avait eu un enfant d'une jeune Lorraine employée à la préfecture. Il l'avait aidée à s'installer mais sans pouvoir l'épouser. Vingt ans plus tard, l'austère écrivain demeure très sensible au charme féminin. « Comment parviendrais-je à arrêter cette espèce de bouillonnement du sang que l'approche d'une femme quelle qu'elle soit me cause encore comme il y a vingt ans », écrit-il en 1843. 

Alexis de Tocqueville songe aussi à une carrière politique dans la Manche, où se situe le château familial de Tocqueville, à la pointe orientale du Cotentin. Il n'est pas destiné à en hériter en tant que benjamin des trois fils de la famille. Mais comme il est de loin le plus brillant des trois, son père lui constitue un « majorat » (droit d’aînesse contractuel) qui lui permet de reprendre le titre de comte et le laisse effectuer des échanges patrimoniaux avec ses frères pour obtenir le château.

Fort de ces atouts nobiliaires et de sa popularité littéraire, Tocqueville se fait élire en 1839 député de la circonscription de Valognes et dix ans plus tard président du Conseil général du département de la Manche. Dès que son assise politique locale sera suffisamment assurée, il cessera toutefois d’utiliser son titre comtal. Le caveau familial dans lequel il repose, au flanc de l'église de Tocqueville, n’en fait d'ailleurs pas mention.

Député de la Manche, il livre d'importants rapports sur la réforme pénitentiaire, l'Algérie ou encore l'abolition de l'esclavage, qu'il appelle de ses voeux.

François-André Vincent, Allégorie de la libération des esclaves d'Alger par Jérôme Bonaparte, 1806, Allemagne, Museumslandschaft Hessen Kassel.

Tocqueville et l'Algérie

Jeune homme de 23 ans rêvant d'aventure et d'exotisme, Alexis de Tocqueville songe à s'établir dans ce pays et se montre favorable à sa conquête. Plus tard député, il écrit dans un Travail sur l'Algérie (octobre 1841) destiné aux parlementaires, au terme de deux séjours de l'autre côté de la Méditerranée : « Je ne crois pas que la France puisse songer sérieusement à quitter l'Algérie. L'abandon qu'elle en ferait serait aux yeux du monde l'annonce certaine de sa décadence. »
Après ce préliminaire, Tocqueville justifie la guerre de conquête, non sans regretter les excès qu'elle entraîne :
« Pour ma part, j'ai rapporté d'Afrique la notion affligeante qu'en ce moment nous faisons la guerre d'une manière beaucoup plus barbare que les Arabes eux-mêmes. C'est, quant à présent, de leur côté que la civilisation se rencontre. Cette manière de mener la guerre me paraît aussi inintelligente qu'elle est cruelle (...).
D'une autre part, j'ai souvent entendu en France des hommes que je respecte, mais que je n'approuve pas, trouver mauvais qu'on brûlât les moissons, qu'on vidât les silos et enfin qu'on s'emparât des hommes sans armes, des femmes et des enfants.
Ce sont là, suivant moi, des nécessités fâcheuses, mais auxquelles tout peuple qui voudra faire la guerre aux Arabes sera obligé de se soumettre. Et, s'il faut dire ma pensée, ces actes ne me révoltent pas plus ni même autant que plusieurs autres que le droit de la guerre autorise évidemment et qui ont lieu dans toutes les guerres d'Europe. En quoi est-il plus odieux de brûler les moissons et de faire prisonniers les femmes et les enfants que de bombarder la population inoffensive d'une ville assiégée ou de s'emparer en mer des vaisseaux marchands appartenant aux sujets d'une puissance ennemie ? » (oeuvres de Tocqueville, La Pléiade, tome 1, pages 704 et 705).
Malgré tout lucide et surtout indigné par l'impéritie de l'administration et la bêtise des officiers, l'historien ajoute en 1847, quand s'achève la conquête :
« Autour de nous, les lumières se sont éteintes. Nous avons rendu la société musulmane beaucoup plus misérable, plus désordonnée, plus ignorante et plus barbare qu'elle n'était avant de nous connaître. »

Le débarquement de l'armée française à Sidi-Feruch le 14 juin 1830, Julien Gilbert, 1836. Agrandissement : la reddition d'Abd el-Kader le 23 décembre 1847, Château de Chantilly, musée de Condé.

Caricatures d'Alexis de Tocqueville. la première réalisée par Cham, Assemblée nationale comique, Michel Lévy Frères, Paris, 1850. La seconde (voir agrandissement) par Honoré Daumier, 1849, Paris, BnF.Clairvoyant, le député annonce à la tribune de la Chambre des députés, le 27 janvier 1848, une explosion sociale que rien ne laisse paraître : « Regardez ce qui se passe au sein de ces classes ouvrières, qui aujourd'hui, je le reconnais, sont tranquilles. Il est vrai qu'elles ne sont pas tourmentées par les passions politiques proprement dites, au même degré où elles ont été tourmentées jadis ; mais ne voyez-vous pas que leurs passions, de politiques, sont devenues sociales ? Ne voyez-vous pas qu'il se répand peu à peu dans leur sein des opinions, des idées, qui ne vont point seulement à renverser telles lois, tel ministère, tel gouvernement, mais la société même, à l'ébranler sur les bases sur lesquelles elles reposent aujourd'hui ? (...) Telle est, messieurs, ma conviction profonde ; je crois que nous nous endormons à l'heure qu'il est sur un volcan ; j'en suis profondément convaincu. »

Après l'abdication du roi en février 1848, Tocqueville participe à la commission qui rédige la Constitution de la IIe République. Le 2 juin 1849, il devient ministre des Affaires étrangères dans le deuxième gouvernement d'Odilon Barrot, ce qui le conduit à gérer l'intervention des troupes françaises à Rome afin de protéger le pape contre les assauts des républicains. Il quitte le ministère dès le 31 octobre suivant.

Lors du coup d'État de Louis-Napoléon Bonaparte (1851), les députés protestataires sont chassés par la troupe du Palais-Bourbon. Parmi eux figure Tocqueville Son recueil de Souvenirs publié à chaud en 1852 apporte un éclairage intéressant sur cette période troublée et en particulier les journées de février 1848. Il nous révèle que face aux émeutiers, Adolphe Thiers avait déjà eu l'idée d'évacuer Paris pour y revenir avec l'armée et liquider la mouvance révolutionnaire. Désavoué avec indignation par le vieux roi, il mettra son idée en application en mars 1871. S'ensuivra le drame de la Commune.

En 1851, Tocqueville tente de convaincre ses collègues députés de réviser la Constitution afin de permettre au président Louis-Napoléon Bonaparte de se représenter. Il veut éviter ainsi un coup d'État. Mais il échoue, ce qui lui vaut d'être incarcéré quelques jours à Vincennes avec une centaine d'autres députés protestataires après ledit coup d'État.

Commission de la révision de la Constitution à l'Assemblée nationale, L'Illustration, journal universel, 26 juin 1851 (Alexis de Tocqueville est assis, à gauche de l'image).

Dernier acte : L'Ancien Régime et la Révolution (1856)

Après une dizaine d'années consacrées à la politique, Tocqueville revient pour de bon à l'écriture : « Il me semble que ma vraie valeur est surtout dans les travaux de l'esprit ; que je vaux mieux dans la pensée que dans l'action, et que, s'il reste jamais quelque chose de moi dans ce monde, ce sera bien plus la trace de ce que j'ai écrit, que le souvenir de ce que j'aurai fait. Les dix dernières années, qui ont été assez stériles pour moi sous beaucoup de rapports, m'ont cependant donné des lumières plus vraies sur les choses humaines et un sens plus pratique des détails, sans me faire perdre l'habitude qu'avait prise mon intelligence de regarder les affaires des hommes par masses...  ».

Aristocrate d'instinct et démocrate de raison, à gauche sur l'échiquier politique, pétri par l'Histoire, Alexis de Tocqueville est tout le contraire d'un idéologue. En cela, il s'oppose à l'autre grand penseur politique de son temps, Karl Marx, qui publie en 1848 son Manifeste du Parti communiste.

L'aristocrate normand écrit dans ses Souvenirs, à la même époque : « Je hais, pour ma part, ces systèmes absolus, qui font dépendre tous les événements de l’histoire de grandes causes premières se liant les unes aux autres par une chaîne fatale, et qui suppriment, pour ainsi dire, les hommes de l'histoire du genre humain. Je les trouve étroits dans leur prétendue grandeur, et faux sous leur air de vérité mathématique. Je crois, n'en déplaise aux écrivains qui ont inventé ces sublimes théories pour nourrir leur vanité et faciliter leur travail, que beaucoup de faits historiques importants ne sauraient être expliqués que par des circonstances accidentelles, et que beaucoup d'autres restent inexplicables ; qu'enfin le hasard ou plutôt cet enchevêtrement de causes secondes, que nous appelons ainsi faute de savoir le démêler, entre pour beaucoup dans tout ce que nous voyons sur le théâtre du monde ; mais je crois fermement que le hasard n'y fait rien, qui ne soit préparé à l'avance. Les faits antérieurs, la nature des institutions, le tour des esprits, l'état des mœurs, sont les matériaux avec lesquels il compose ces impromptus qui nous étonnent et nous effraient. »

Buste d'Alexis de Tocqueville dans une niche des communs du château de Tocqueville.  Agrandissement : Buste en bronze à Tocqueville réalisé par le sculpteur Ernest-Charles Diosi (1881-1937).Affaibli par les premières atteintes de la tuberculose, il se retire dans son château de Tocqueville, entre Cherbourg et Barfleur, et entreprend un nouveau projet éditorial. Ce sera L'Ancien Régime et la Révolution.

Sa correspondance avec son ami l'écrivain Louis de Loménie laisse entrevoir sa nostalgie du temps qui passe : « Je mène toujours la vie que vous savez, écrivain avant le déjeuner, paysan après, je trouve que ces deux manières de vivre font quelque chose de complet, qui m'attache malgré la monotonie. Je me suis remis sérieusement à mon livre et je bâtis une magnifique étable à cochons. Laquelle de ces deux œuvres durera plus que l'autre ? Hélas, je n'en sais rien, en vérité. Les murs que je donne à mes cochons sont bien solides. En attendant, la vie s’écoule avec une rapidité dont je commence à m’effrayer » (sans date).

Pour sa documentation, il consulte les archives de Tours puis se rend à Bonn, en Rhénanie, afin d'étudier les archives médiévales allemandes. Il va aussi à Londres où ses recherches au British Museum et au State Paper Office alternent avec les mondanités. C'est qu'il est alors célébré dans le monde anglo-saxon plus encore que dans son pays natal.

L'Ancien Régime et la Révolution est publié en 1856, vingt ans après La Démocratie en Amérique. Son succès est immédiat, avec neuf mille exemplaires en trois ans, ce qui, à l'époque, est une belle performance. 

L'auteur fait d'emblée le lien entre ses deux ouvrages : « Parmi les objets nouveaux qui, pendant mon séjour aux États-Unis, ont attiré mon attention, aucun n’a plus vivement frappé mes regards que l’égalité des conditions. Je découvris sans peine l’influence prodigieuse qu’exerce ce premier fait sur la marche de la société ; il donne à l’esprit public une certaine direction, un certain tour aux lois ; aux gouvernants des maximes nouvelles, et des habitudes particulières aux gouvernés.
Bientôt je reconnus que ce même fait étend son influence fort au-delà des mœurs politiques et des lois, et qu’il n’obtient pas moins d’empire sur la société civile que sur le gouvernement : il crée des opinions, fait naître des sentiments, suggère des usages et modifie tout ce qu’il ne produit pas.
Ainsi donc, à mesure que j’étudiais la société américaine, je voyais de plus en plus, dans l’égalité des conditions, le fait générateur dont chaque fait particulier semblait descendre, et je le retrouvais sans cesse devant moi comme un point central où toutes mes observations venaient aboutir.
Alors je reportai ma pensée vers notre hémisphère, et il me sembla que j’y distinguais quelque chose d’analogue au spectacle que m’offrait le Nouveau-Monde. Je vis l’égalité des conditions qui, sans y avoir atteint comme aux États-Unis ses limites extrêmes, s’en rapprochait chaque jour davantage ; et cette même démocratie, qui régnait sur les sociétés américaines, me parut en Europe s’avancer rapidement vers le pouvoir. »

Mais tandis que les colons américains ont d'emblée instauré l'égalité dans leurs communautés, aucun pouvoir central n'étant en mesure de les dominer, cette égalité a été en Europe et tout particulièrement en France le fruit d'une construction multiséculaire : « Durant les sept cents ans qui viennent de s’écouler, il est arrivé quelquefois que, pour lutter contre l’autorité royale ou pour enlever le pouvoir à leurs rivaux, les nobles ont donné une puissance politique au peuple.
Plus souvent encore, on a vu les rois faire participer au gouvernement les classes inférieures de l’État, afin d’abaisser l’aristocratie.
En France, les rois se sont montrés les plus actifs et les plus constants des niveleurs. Quand ils ont été ambitieux et forts, ils ont travaillé à élever le peuple au niveau des nobles ; et quand ils ont été modérés et faibles, ils ont permis que le peuple se plaçât au-dessus d’eux-mêmes. Les uns ont aidé la démocratie par leurs talents, les autres par leurs vices. Louis XI et Louis XIV ont pris soin de tout égaliser au-dessous du trône, et Louis XV est enfin descendu lui-même avec sa cour dans la poussière. »

L'auteur présente de ce fait la Révolution française sous un jour nouveau en démontrant que les révolutionnaires se sont inscrits dans la continuité de l'Ancien Régime, à leur corps défendant. Ils ont pour l'essentiel parachevé la centralisation administrative entamée sous la monarchie, de Philippe Auguste à Louis XVI ! L'Ancien Régime et la Révolution va retrouver une nouvelle jeunesse à la faveur du renouveau des études sur la Révolution, après la Seconde Guerre mondiale.

Mais Alexis de Tocqueville n'aura pas le temps de lui donner une suite. Veillé par son épouse, il meurt à Cannes, où l'ont envoyé ses médecins, le 16 avril 1859, à 54 ans seulement.

Vue du château de Tocqueville en Normandie. Agrandissement : lit d'Alexis de Tocqueville dans la chambre Bazoches de la tour sud.

Le « paradoxe de Tocqueville »

Dans L'Ancien Régime et la Révolution (1856), Tocqueville note à propos des assemblées provinciales héritées du Moyen Âge : « Chose étrange, elles inspirent d'autant plus de haine qu'étant plus en décadence elles semblent moins en état de nuire ». Dans le même ouvrage, il montre aussi que les droits féodaux étaient devenus en 1789 d'autant plus insupportables aux Français qu'ils avaient déjà pour l'essentiel disparus : « En détruisant une partie des institutions du moyen âge, on avait rendu cent fois plus odieux ce qu'on en laissait ». À la même époque, en Hongrie ou encore en Russie, où le servage a été renforcé et généralisé au XVIIIe siècle, personne ne songeait sérieusement à l'abolir parce qu'il faisait partie de l'ordre social et de la nature des choses !
Cette disproportion entre la réalité du dommage et le ressenti définit ce que l'on appelle le « paradoxe de Tocqueville » et trouve à s'appliquer aujourd'hui à de nombreux domaines : statut des femmes, racisme... (note). 


Publié ou mis à jour le : 2021-09-08 10:49:11

 
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