1856

La liberté politique

Le texte ci-après est extrait du chef-d'oeuvre d'Alexis de Tocqueville : L'Ancien Régime et la Révolution, Livre III, ch. III (1856). Issu de la noblesse de robe mais passionnément démocrate et clairvoyant sur les réalités de son temps, il exprime ici avec force et passion ses vues sur la liberté. Il ne suffit pas de renverser un oppresseur pour savourer la démocratie, il faut aussi avoir l'amour de la liberté chevillé au corps...

Comment les Français ont voulu des réformes avant de vouloir des libertés (L'Ancien Régime et la Révolution, Livre III - Chapitre III)

(...) Je me suis souvent demandé où est la source de cette passion de la liberté politique qui, dans tous les temps, a fait aux hommes les plus grandes choses que l’humanité ait accomplies, dans quels sentiments elle s’enracine et se nourrit.

Je vois bien que, quand les peuples sont mal conduits, ils conçoivent volontiers le désir de se gouverner eux-mêmes ; mais cette sorte d’amour de l’indépendance, qui ne prend naissance que dans certains maux particuliers et passagers que le despotisme amène, n’est jamais durable ; elle passe avec l’accident qui l’avait fait naître ; on semblait aimer la liberté, il se trouve qu’on ne faisait que haïr le maître.  Ce que haïssent les peuples faits pour être libres, c’est le mal même de la dépendance.

Je ne crois pas non plus que le véritable amour de la liberté soit jamais né de la seule vue des biens matériels qu’elle procure ; car cette vue vient souvent à s’obscurcir.  Il est bien vrai qu’à la longue la liberté amène toujours, à ceux qui savent la retenir, l’aisance, le bien-être, et souvent la richesse ; mais il y a des temps où elle trouble momentanément l’usage de pareils biens ; il y en a d’autres où le despotisme seul peut en donner la jouissance passagère.  Les hommes qui ne prisent que ces biens-là en elle ne l’ont jamais conservé longtemps.

Ce qui, dans tous les temps, lui a attaché si fortement le cœur de certains hommes, ce sont ses attraits mêmes, son charme propre, indépendant de ses bienfaits ; c’est le plaisir de pouvoir parler, agir, respirer sans contrainte, sous le seul gouvernement de Dieu et des lois.  Qui cherche dans la liberté autre chose qu’elle-même est fait pour servir.

Certains peuples la poursuivent obstinément à travers toutes sortes de périls et de misères.  Ce ne sont pas les biens matériels qu'elle leur donne que ceux-ci aiment alors en elle ; ils la considèrent elle-même comme un bien si précieux et si nécessaire qu'aucun autre ne pourrait les consoler de sa perte et qu'ils se consolent de tout en la goûtant.  D'autres se fatiguent d'elle au milieu de leurs prospérités ; ils se la laissent arracher des mains sans résistance de peur de compromettre par un effort ce même bien-être qu'ils lui doivent.  Que manque-t-il à ceux-là pour rester libres ?  Quoi ?  Le goût même de l'être.  Ne me demandez pas d'analyser ce goût sublime, il faut l'éprouver.  Il entre de lui-même dans les grands cœurs que Dieu a préparés pour le recevoir ; il les remplit, il les enflamme.  On doit renoncer à le faire comprendre aux âmes médiocres qui ne l'ont jamais ressenti.

Publié ou mis à jour le : 2022-04-24 18:33:35

 
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