Référendum grec, 5 juillet 2015 - Todd : « 3e autodestruction de l’Europe sous direction allemande » (Le Soir) - Herodote.net

Référendum grec, 5 juillet 2015

Todd : « 3e autodestruction de l’Europe sous direction allemande » (Le Soir)

Dans un entretien accordé le 10 juillet 2015 au quotidien de Bruxelles Le Soir, l'historien et anthropologue Emmanuel Todd dénonce avec une rare violence la réponse autoritaire et suicidaire de Berlin et Bruxelles à la crise grecque...

Extraits de l'entretien d'Emmanuel Todd (version intégrale) :

Emmanuel Todd voit dans la crise actuelle autour de la Grèce la confirmation de ses pires intuitions. Déjà en 1995, rappelons-le, il prédisait que l'Europe deviendrait une jungle du fait de la monnaie unique. « Ce qui me frappe, dit-il au Soir, c’est que l’Europe à laquelle on a affaire n’est plus celle d’avant : c’est une Europe contrôlée par l’Allemagne et par ses satellites baltes, polonais, etc. L’Europe est devenue un système hiérarchique, autoritaire, "austéritaire", sous direction allemande. Tsipras est probablement en train de polariser cette Europe du nord contre l’Europe du sud ».

Le plus troublant pour cet intellectuel qui se classe à gauche est la trahison de son camp et plus précisément des socialistes français : « Tout le discours des socialistes français, jusqu’à très récemment, consistait à dire : "On va faire une autre Europe, une Europe de gauche. Et grâce à nos excellents rapports avec la social-démocratie allemande, il va se passer autre chose"… Je leur répondais : "Non, ça va être pire avec eux !" Les sociodémocrates sont implantés dans les zones protestantes en Allemagne. Ils sont encore plus au nord, encore plus opposés aux "cathos rigolards" du sud… »

Prenant de la hauteur, l'historien voit dans le clivage actuel de l'Europe une résurgence de l'antique opposition entre le monde gréco-romain et méditerranéen et le monde germanique. Une négation de tous les projets de construction européenne. « Ce qui ressort, ce n’est donc pas du tout une opposition gauche-droite, c’est une opposition culturelle aussi ancienne que l’Europe. Je suis sûr que si le fantôme de Fernand Braudel (grand historien français : 1902-1985) ressortait de la tombe, il dirait que nous voyons de nouveau apparaître les limites de l’Empire romain (...) C’est donc quelque chose d’extraordinairement profond qui ressort. »

Fait remarquable, le leader du Front de Gauche Jean-Luc Mélenchon, par ailleurs homme de culture, a formulé avant Todd cette analogie avec le limes romain dans son pamphlet (au demeurant remarquablement instructif, Le hareng de Bismarck (Le poison allemand) (Plon, 2015) : « Un fil rouge court l'histoire en Europe depuis plus de 2000 ans. Il se fixe le long de la frontière de l'Empire romain. Son limes a installé deux mondes, de part et d'autre. En deçà : la cité et le citoyen. Au-delà, la tribu et l'ethnie... »

La France renouera-t-elle avec Vichy ?

Emmanuel Todd revient à la charge concernant la France. Oublié le défi gaullien, vive le retour aux bonnes vieilles traditions maréchalistes ! « La France est double. Il y a la vieille France maurrassienne reconvertie en France socialiste, décentralisatrice, européiste et germanophile, qui bloque le système. Mais il est clair que les deux tiers de la France profonde sont du côté de l’Europe du sud (...) Pour Hollande, c’est la minute de vérité. S’il laisse tomber les Grecs, il part dans l’Histoire du côté des socialistes qui ont voté les pleins pouvoirs au maréchal Pétain. Si les Grecs sont massacrés d’une façon ou d’une autre avec la complicité et la collaboration de la France, alors on saura que c’est la France de Pétain qui est au pouvoir. »

Il rappelle le péché originel qui a fait basculer l'Europe de l'espoir au cauchemar, la monnaie unique, un monstre idéologique aussi fou que pouvait l'être la doctrine marxiste-léniniste revisitée par Staline : « Ce qu’on a vu depuis 2011, c’est l’incroyable obstination des élites européennes – et notamment des élites françaises néovichystes : mélange de catholiques zombies, de banquiers et de hauts fonctionnaires méprisants – à faire durer ce système qui ne marche pas. L’euro est le trou noir de l’économie mondiale. L’Europe s’est obstinée dans une attitude d’échec économique incroyable qui évoque en fait un élément de folie. »

La conclusion est sans appel : devant nous se profile un nouveau drame, le troisième en un siècle à avoir été inspiré par l'Allemagne unifiée. « Le tragique réel de la situation, c’est que l’Europe est un continent qui, au XXe siècle, de façon cyclique, se suicide sous direction allemande. Il y a d’abord eu la guerre de 14, puis la deuxième guerre mondiale. Là, le continent est beaucoup plus riche, beaucoup plus paisible, démilitarisé, âgé, arthritique. Dans ce contexte ralenti, comme au ralenti, on est en train sans doute d’assister à la troisième autodestruction de l’Europe, et de nouveau sous direction allemande (...). »

À croire que la division de l'Allemagne en deux États comme après 1949, voire en 350 principautés comme après les traités de Westphalie (1648), est un préalable nécessaire à la paix et à la prospérité en Europe ! 

D'après les propos recueillis par WILLIAM BOURTON (Le Soir)
Publié ou mis à jour le : 2018-11-27 10:50:14

 
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