Gaston Fébus (1331-1391)

Un chevalier dans la guerre de Cent Ans

En visitant le château de Pau, au pied des Pyrénées, tout un chacun reste interdit devant le berceau légendaire du nourrisson qui allait devenir le roi Henri IV, rien moins que la carapace d’une tortue géante... En sortant dans les jardins, vous passez devant une statue du XIXe siècle.

Statue de Gaston Fébus devant le château de Pau regardant les Pyrénées.Beaucoup moins connue que la tortue, elle représente un autre habitant du château, Gaston Fébus (1331-1391), sous les traits d’un grand et bel homme aux cheveux longs et bouclés, un chien à ses pieds.

Gaston III Comte de Foix, Souverain Vicomte de Béarn, Vicomte de Marsan, de Gabardan, de Nébouzan, de Lautrec, des Terres-Basses d’Albigeois, et co-seigneur d’Andorre, fut l’un des féodaux les plus importants des Pyrénées. Dépositaire d’une grande renommée dans toute la chrétienté, il était aussi fin diplomate, guerrier couronné de multiples succès, croisé, savant, littérateur, bref, un représentant exceptionnel de la chevalerie moyenâgeuse et de la société du XIVe siècle. Il se faisait surnommer Phoebus ou Fébus (« soleil » en grec).

Mais, attention. Derrière ce brillant palmarès se cache une face plus sombre et mystérieuse. Au lendemain de Noël 1362, trois mois après la naissance de son premier et seul fils légitime, Gaston III a brusquement répudié sa femme Agnès. En 1380, il aurait tué de ses propres mains ce même fils, « le jeune Gaston ».

Avant de comprendre, voire spéculer sur ces événements, partons à la rencontre de l’homme en pierre dont le regard s’étend sur les jardins du château de Pau.

Greg Cook

Fébus trône en majesté entouré de ses veneurs, miniature du Maître des Adelphes, vers 1407, Livre de chasse, Paris, BnF.

Gaston Fébus, un grand seigneur au début de la guerre de Cent Ans

Il descendait de la famille régnante de la dynastie pyrénéenne dite des Gaston. À l’instar des rois de France du « miracle capétien », les Gaston ont régné sur Foix-Béarn (et quelques petites parcelles supplémentaires aux alentours) sans interruption et en ligne droite de 1052 à la mort de Gaston III, en 1391.

Fébus chassant le lièvre, miniature du Maître de Bedford, Livre de chasse, vers 1407, Paris, BnF.Dans le peu de documents qui en témoignent, son éducation est celle de tout jeune et riche noble de cette époque. Dans les châteaux forts de Foix-Béarn que possédait sa famille, Gaston III a été instruit dans les arts martiaux, la chasse, la danse, la musique, la poésie, la mythologie, les langues, et la littérature en latin, en français et en langue d’oc, celle de son pays.

Il avait 12 ans en 1341 lorsque son père Gaston II mourut en Espagne, où il participait à la Reconquista. Comme Gaston III était encore mineur, c’est sa mère, Aliénor de Comminges, qui assuma la régence jusqu’à sa majorité. À 14 ans, Gaston III accède formellement au pouvoir, sa mère continuant de l’assister dans la gestion des finances.

Les deux comtés de Foix et de Béarn étaient devenus un seul ensemble politique en 1280 en dépit de leur séparation géographique, l’un jouxtant le Roussillon et les Pyrénées orientales, l’autre le pays basque, à l’Ouest. Ils sont séparés par le Comminges et la Bigorre.

Les territoires de Gaston III de Foix-Béarn, dit Fébus. En rouge les territoires dont il dispose seul lors du début de son règne, en orange Andorre dont il est co-seigneur.À cause de cette séparation, Gaston III a été tiraillé dans le domaine de la diplomatie entre les deux superpuissances de l’époque : la France et l’Angleterre. En tant que comte de Foix, il devait hommage au roi de France, tandis que dans son rôle de vicomte de Béarn, il devait simultanément rendre hommage et loyauté au duc de Guyenne, autrement dit au roi d’Angleterre. De plus, le comté de Foix dépendait de Toulouse et de la France pour son commerce tandis que la prospérité du Béarn reposait sur son commerce avec les ports aquitains de Bordeaux et de Bayonne.

Pour résoudre cette contradiction assortie de conflits féodaux, Gaston III trouva une solution inédite et risquée. En 1347, il proclama unilatéralement la souveraineté du Béarn, renonçant du même coup à l’obligation de rendre hommage au duc d’Aquitaine et roi d’Angleterre. Ce faisant, il prit le risque d’être déclaré félon et de voir le Béarn confisqué (« commise ») au profit de son suzerain le roi d’Angleterre.

Sacre de Philippe VI en 1328, Grandes Chroniques de France, Paris, BnF. En agrandissement, Philippe VI de Valois d'après le Recueil des rois de France de Jean Du Tillet, XVIe siècle, Paris, BnF.À l’envoyé du roi de France venu à Foix en 1347 pour demander une aide militaire contre les Anglais, Gaston III manda un notaire pour lui répondre de sa part : « (…) Monseigneur le comte se trouve en sa terre de Béarn, terre qu’il tient de Dieu et de nul homme au monde, d’où ne découle pour lui aucune obligation si ce n’est de faire ce que bon lui semble (…) »

Dans cette annonce faite à l’envoyé du roi Philippe VI de Valois, il y avait autant de ruse que de culot. En cette époque marquée par les débuts de la guerre de Cent Ans, le roi de France avait grand besoin d’alliés contre son rival anglais, surtout aux marches de l’Aquitaine des Plantagenêt.

Comme la France venait de subir les défaites militaires de Sluys (1340) et de Crécy (1346), Philippe VI de Valois jugea qu’il valait mieux ménager le jeune comte de Foix-Béarn et ne pas contester sa déclaration unilatérale de souveraineté pour le Béarn. Après tout, Gaston III restait son vassal pour le comté de Foix et sa déclaration de souveraineté était bornée au Béarn. Il ne contestait pas ses obligations vis-à-vis du roi de France pour Foix. À quoi bon protester pour le Béarn ?

Couronnement d'Édouard III, miniature de Loyset Liédet, Paris, BnF. En agrandissement, Édouard III comptant les morts sur le champ de bataille de Crécy, Chroniques de Froissart, XVe siècle, Paris, BnF. Quant au roi d’Angleterre, il n’avait non plus nulle envie d’entrer en conflit avec les seigneurs de ses marches d’Aquitaine. Comme le Béarn n’était pas en révolte ouverte, le roi anglais Édouard III s’abstint de réclamer l’hommage qui lui était dû, considérant que cela aurait pu pousser Gaston III à s’allier contre lui avec le roi de France. La neutralité du Béarn valait mieux qu’un Béarn carrément ennemi.

Pour conserver l’équilibre diplomatique dans la région et ne pas transformer Foix-Béarn en ennemi, les deux souverains ont donc entériné la déclaration de souveraineté du Béarn. Gaston Fébus prêta seulement hommage à Édouard de Woodstock, le « Prince Noir », fils d’Édouard III, pour les petits fiefs de Marsan et du Gabardan, et à Philippe VI pour le comté de Foix.

Hormis quelques exceptions en 1351-1352, il s’est ainsi toujours soustrait aux devoirs militaires que devait un vassal à son suzerain. Grâce à quoi, Foix-Béarn n’a pas connu les combats de la guerre de Cent Ans, ni les déprédations des routiers-écorcheurs-mercenaires pendant les trêves, ni la pression fiscale induite par la guerre.

Un coeur sensible

La paix et la prospérité de ses terres offrirent à Gaston assez de loisirs pour cultiver ses talents de troubadour et de poète. Ainsi put-il concourir aux Jeux Floraux de Toulouse, première joute poétique d'Europe, sinon du monde. Il y remporta la joya, autrement dit la violette d'or offerte au gagnant, pour une canso (chanson) dont voici les premières strophes en oc et en oïl (français moderne) :

Version originale
Adaptation en français moderne

(A) ras can vey del boy fuylar la rama,
Say que'm destreyn e'm pren e m'enliama
L'amor qu'antan me cuget ostar l'arma
E'm fay voler leys qui de fin pretz s'arma
Si qu'en mon cors a-t mon cor et l'aflama,
E, ses mi dons, no'm pot gandir nuyl' arma
Pel'greu turmen que de joy me desarma,
Don hie(u) trach pietg que cel qu'en infer crema

Maintenant, quand je vois feuillir les branches de la forêt,
Qu'ici m'étreint me prend, me lie
L'Amour qui antan enleva mon âme
Et me fait vouloir celle qui s'arme de fin mérite
Si (bien) qu'en moi il brûle mon coeur et l'enflamme,
Et que, sans ma dame, nulle arme ne peut protéger
Du pénible tourment qui me dépouille de "joie",
Dont je souffre pis que celui qui en enfer brûle.

Des manières et conditions que doit remplir celui qu'on veut instruire à être bon veneur, Gaston Fébus, Livre de chasse, Paris, BnF.

Dame Fortune au secours de Gaston III et ses sujets

Pour tout arranger, la Peste Noire de 1348, qui causa des ravages dans toute la chrétienté, épargna néanmoins une partie des Pyrénées, y compris Foix-Béarn ! Le peuple reconnaissant de Foix-Béarn a rendu grâce à son jeune souverain pour sa providentielle protection contre les deux pandémies de la guerre et de la peste.

Les hommes de Jean d'Armagnac et du sire d'Albret se rendent à Fébus lors de la bataille de Cazères en 1376. Ils sortent de la ville par un trou réalisé dans les remparts, Chroniques de Froissart, XVe siècle, Besançon, bibliothèque municipale.Gaston III était cependant loin d’être un pacifiste. Ses ennemis héréditaires étaient le clan avoisinant d’Armagnac (actuel département du Gers). La plus belle pomme de discorde entre ces deux clans était la Bigorre (Hautes-Pyrénées actuelles), mais il y en avait d’autres. Pendant des années, le souverain poursuivit la guerre contre les Armagnac.

Quand cela était possible, il préférait cependant une solution diplomatique à ces « guerres privées ». Sa voie préférée était de « vaincre sans combat », suivant les conseils du Chinois Sun-Tzou, au Ve siècle avant J-C. : « Subjuguer une armée ennemie sans avoir à se battre est le véritable sommet de l’excellence. »

Au Moyen Âge, la diplomatie passait en premier lieu par les mariages entre rejetons de grandes familles. L’amour y était rarement invité. Le mariage, en 1349, de Gaston III avec Agnès, la sœur du roi de Navarre, en est un exemple. Agnès de Navarre accoucha d’un fils bien-portant après 13 ans de mariage, à l’automne 1362, et le « jeune Gaston » fut à son tour marié en 1379 avec Béatrix d’Armagnac en vue de rapprocher les deux clans ennemis.

carte politique des Pyrénées au XIVe siècle.

La diplomatie était aussi mise à mal par les complots en tous genres comme celui de Charles le Mauvais, en 1356. Charles II, roi de Navarre et comte d’Évreux (Normandie), était à la fois un voisin et le beau-frère de Gaston III, tout en étant aussi le beau-frère du dauphin Charles, fils et héritier du roi de France, par ailleurs duc de Normandie.

Arrestation de Charles le Mauvais dans la grande salle du logis royal du Château de Rouen, Chroniques de Froissart, XVe siècle, Paris, BnF. En agrandissement, Jean le Bon libère Charles de Navarre avec le soutien de Blanche de Navarre et Jeanne d'Évreux, Paris, BnF. À Rouen, le 5 avril de cette année-là, les trois jeunes gens participent à un banquet à l’invitation du dauphin (18 ans). Charles le Mauvais (24 ans) entreprend de convaincre le jeune homme de renverser son père Jean II le Bon. On présume que Gaston III (25 ans) est du complot.

Mais la conjuration tourne court avec l’irruption dans la grande salle du château ducal du roi de France en personne, avec une escorte fortement armée. L’épée à la main, Jean II hurle : « Que nul ne bouge s'il ne veut être mort de cette épée ! » Charles le Mauvais est arrêté sur le champ, saisi et jeté en prison. Gaston III se retrouve aussi en geôle mais est relâché trois mois plus tard, Jean II craignant que les États de Foix-Béarn deviennent ses ennemis en « passant anglais ».

Statue de Winrich von Kniprode, Grand Maître de l'Ordre Teutonique, Château de Malbork, Pologne. En agrandissement, Joan de Buch, miniature, Bruges Garter Book, vers 1430-1440,Londres, British Library.Il n’est pas surprenant qu’une fois libéré et de retour dans ses états de Foix-Béarn, Gaston III ait trouvé seyant de répondre à un appel à la croisade lancé par Winrich von Kniprode, grand maître des chevaliers teutoniques, contre les païens de Prusse et de Lituanie. Hors d’atteinte du roi anglais aussi bien que du roi de France, il jouissait en tant que croisé de la protection de l’Église, et ses possessions étaient également protégées.

En automne 1357, Gaston III part donc en croisade, accompagné de son cousin, le grand guerrier aquitain Jean de Grailly, capitaine ou Captal de Buch, ainsi que d’une centaine de chevaliers et écuyers fuxéens et béarnais… et d’une immense meute de chiens de chasse. Gaston III et sa suite traversèrent d’abord la Scandinavie, où ils prirent le temps de chasser pendant des mois, avant de commencer la sainte boucherie des Slaves païens.

Fébus chassant le sanglier. Livre de chasse, Paris, BnF. En agrandissement, légende : Ci devise comment on doit aller laisser courre pour le cerf,  Livre de chasse, Paris, BnF.

Fébus et la Grande Jacquerie

Rentrant de la croisade en 1358, Gaston III, le Captal de Buch et leurs hommes passent par l’Île-de-France et se disposent à faire halte près de Meaux, au cœur de la Brie, au sud-est de Paris. Par une coïncidence fortuite, ils arrivent au moment de la Grande Jacquerie, révolte des paysans contre les nobles, et de l’insurrection des bourgeois de Paris contre le pouvoir royal.

En février de cette année-là, à Paris, le Dauphin Charles, tout juste âgé de 20 ans, exerçait la régence pendant que son père se morfondait dans la Tour de Londres, suite à sa capture par les Anglais en 1356 à la bataille de Poitiers. Le prévôt des marchands Étienne Marcel en avait profité pour rogner l’autorité royale au profit de la bourgeoisie, allant jusqu’à forcer la chambre du régent et tué ses conseillers sous ses yeux. Charles avait alors fui Paris pour préparer son retour en force dans la capitale et en finir avec la révolution.

C’est à ce moment-là, en mai 1358, que les paysans de la région se soulèvent contre leurs seigneurs. Ceux-ci, en effet, ruinés par la guerre contre les Anglais, s’étaient mis à les pressurer tant et plus.

La révolte des paysans. Deux groupes de rebelles se rencontrent à l'extérieur de Londres. Ils portent des bannières de l'Angleterre et de Saint-Georges, respectivement intitulés Jehan Balle et Waultre le Tieulier, Londres, British Library.

La situation dégénère très vite. Des soldats qui escortent quelques nobles dames dont l’épouse du régent, la duchesse de Normandie, sont poursuivis par les « Jacques », surnom donné aux paysans révoltés. Ils se réfugient dans la forteresse qui surplombe la ville ou « marché » de Meaux, s’attendant au pire…

Les Jacques emmenant des prisonniers, Grandes Chroniques de France, vers 1375-1380, Paris, BnF. En agrandissement, Fébus mate la Jacquerie de Meaux lors de son retour de croisade en 1358, il lance pour la première fois son cri de guerre Febus aban, miniature de Loyset Liédet, Chroniques de Froissart, Paris, BnF. Mais après une nuit de ripaille dans les caves abondamment pourvues de la cité, les paysans révoltés ne sont plus guère vaillants quand ils donnent l’assaut à la forteresse. Et quelle n’est pas leur surprise quand ils voient s’abaisser les herses du pont-levis et surgir une troupe de cavaliers maniant avec dextérité lances et haches. Cette masse belliqueuse est menée par Gaston III et le Captal de Buch en personne.

Prévenus la veille du danger qu'encouraient les femmes et leur escorte, ils étaient entrés dans le château de Meaux à l'insu des assiégeants. Pour des guerriers tels que Fébus et le Captal, que désirer de mieux que de secourir une poignée de nobles dames et pulvériser une foule de vilains ?

C’est ainsi qu’après la croisade en Prusse et Lituanie et cet épisode briard, Gaston III rentra en Foix-Béarn auréolé de renommée chevaleresque. C’est ainsi qu’allait se forger la renommée de Gaston III, alors âgé de 27 ans.

Gaston Phébus, Livre de chasse, XVe siècle. Légende : Ci devise comment on doit huer et corner. En agrandissement, Ci devise comment on doit chasser et prendre le loup.

Sous le soleil exactement…

Après l’exploit de Meaux, Gaston prit le surnom de Fébus, en raison de sa chevelure blonde mais aussi parce que Fébus-Apollon, dans la mythologie grecque, incarne tout à la fois le soleil, la beauté, la jeunesse, la vérité, la virilité !... Excusez du peu.

Gaston Fébus, Le livre de chasse. Première illustration : comment on peut tirer les bêtes à l'arbalète et à l'arc à main. En agrandissement, ci devise comment on doit chasser et prendre le chat, Paris, BnF.Gaston Fébus ne suivait pas pour autant les pratiques courtoises. Notoirement, il dédaignait les joutes et les tournois dont raffolait le monde chevaleresque. Il soutenait que le meilleur entraînement pour un guerrier était la chasse plutôt que les simulacres de combat. Fébus était un guerrier sérieux et un chasseur passionné.

Qui dit « chevalier » au Moyen Âge dit « guerrier ». La plus grande victoire militaire du règne de Gaston Fébus a peut-être été celle remportée contre les Armagnac à la bataille de Launac, le 5 décembre 1362.

Il a ainsi prouvé qu’il avait tiré les leçons des défaites françaises à Crécy et à Poitiers. Pour assurer sa victoire, Gaston Fébus s’est servi de la tactique anglaise : des archers cachés.

Froissart s'agenouillant devant Fébus à la cour d'Orthez, miniature attribuée à Philippe de Mazerolles, Chroniques de Froissart, Londres, British Library.Grâce aux nombreux Armagnacs que Fébus fait prisonniers à Launac, Gaston III perçoit des rançons immenses qui constitueront sa fortune. Cet amas d’or remplit les caisses du Foix-Béarn pour bien des années.

Certains historiens ont décrit Gaston Fébus comme avare. Il est certain que Fébus s’est constitué un immense trésor avec rançons, impôts, traités et mariages, comme celui de de sa jeune pupille Jeanne de Boulogne, en 1389, avec le vieux duc Jean de Berry (celui des Très Riches Heures des frères Limbourg). Il a aussi mené un train de vie éblouissant dans ses châteaux pyrénéens. Sa cour a même ébahi un observateur aussi chevronné que Jean Froissart, chroniqueur du règne de Charles V.

Gaston Fébus a aussi utilisé sa fortune pour construire un réseau impressionnant et efficace de forteresses afin de protéger ses terres et ses vassaux. Cette puissance financière a garanti la liberté et la paix de Foix-Béarn et de ses habitants.

Château de Montaner sous Fébus. Vue d'artiste réalisée en 1704 par Louis Bouban, avec la mention Veüe du Chasteau de Montaner, en Bearn, diocèse de Tarbe : Gaston Phebus comte de Foix fit bastir ce chasteau avant l'an 1400, Paris, BnF. En agrandissement, vue du château aujourd'hui.N’oublions pas, non plus, que dans ces temps belliqueux, les rois de France et d’Angleterre ont énormément souffert du manque de ressources financières provoqué par des guerres successives. Gaston III n’a jamais eu à souffrir de ces problèmes. Les impôts fuxéens étaient le prix de la paix et du bien-être pour la population de Foix-Béarn.

Il reste à examiner la conduite peu chevaleresque de Gaston Fébus avec ses proches. Trois semaines après sa victoire à Launac, en décembre 1362, et trois mois après la naissance de son fils, il chasse son épouse Agnès de la cour comtale de Foix-Béarn ! Peut-être l’a-t-il simplement répudiée parce que 5% seulement de la dot promise lors de leur mariage en 1349 aurait été versée ? Bannie de Foix-Béarn, Agnès de Navarre s’en va vivre auprès de son frère, le roi de Navarre.

Le drame d'Orthez. Fébus vient d'administrer la poudre contenue dans la bourse au cou de son fils qui le servait, à son chien, aussitôt foudroyé. En agrandissement, le comte et son entourage délibèrent sur le sort de Gaston, emprisonné dans le tour Moncade à Orthez, Chroniques de Froissart, bibliothèque royale de Bruxelles.En 1380, son fils « le jeune Gaston », âgé de 17 ans, quitte Foix-Béarn pour rendre visite à sa mère et à son oncle Charles le Mauvais. Aucune certitude ne peut être établie sur les événements survenus ensuite. Il paraîtrait que Charles le Mauvais, connu pour sa faconde, aurait raconté à son neveu que, pour réconcilier le comte de Foix-Béarn avec sa femme Agnès, il suffirait au jeune homme de mettre une certaine poudre magique dans les mets de son père.

Séduit par la possibilité de réconcilier ses parents, le jeune homme rentre avec une escarcelle farcie de poudre. Mais un de ses demi-frères découvre ladite poudre et s’empresse d’aller voir leur père pour lui conter l’affaire. Gaston III, parfaitement informé des multiples empoisonnements à l’arsenic déjà orchestrés par Charles le Mauvais, prend une hanche de venaison saupoudrée de cette poudre et la donne à manger à l’un de ses chiens qui meurt rapidement dans des convulsions douloureuses.

Le drame d'Orthez selon le récit de Froissart, Le Jeune Gaston, dit l'ange de Foix, Claudius Jacquand, 1838, Paris, musée du Louvre. En agrandissement, illustration de Gustave Doré pour le Voyage aux Pyrénées d'Hippolyte Taine. Gaston Fébus, qui tente d'assassiner son fils, est arrêté par ses chevaliers et ses écuyers, Pau, musée national du Château.

Fou de rage, Gaston III jette aussitôt son fils dans une cellule du château d’Orthez, où le jeune homme commence une grève de la faim. On dit encore que Gaston III aurait, « par accident », tranché la gorge de son fils en lui rendant visite dans sa cellule. Le seul fait avéré est la mort du jeune Gaston suite au coup de couteau fatal de son père. Les motifs d’un tel acte restent « un mystère emballé dans une énigme, » relate l’historien américain George F. Kennan.

Gaston Fébus, Le livre de chasse. Première illustration : de l'ours et de toute sa nature. En agrandissement, ci devise une autre manière pour prendre les loups, Paris, BnF.En revanche, nous savons avec certitude que Gaston III fut un chasseur passionné toute sa vie durant. En 1388, il achève l’écriture d’un traité, un manuscrit richement doté d’enluminures qui s’intitule Le Livre de la chasse.

Ses connaissances et son expérience personnelle lui permettent de décrire plusieurs espèces de gibier, leurs habitudes, leurs apparences et les moyens les plus efficaces pour les chasser. La valeur scientifique du traité a perduré plusieurs siècles. Pour un lecteur du XXIe siècle, il présente toujours un vif intérêt et les dessins sont magnifiques.

Gaston Fébus en prière, Livre des oraisons, 1384, Paris, BnF. En agrandissement, Fébus rencontre Charles VI à Toulouse en 1390, miniature attribuée à Philippe de Mazerolles, Chroniques de Froissart, Londres, British Library.Gaston Fébus a aussi fait publier un recueil religieux dont il n’est pas entièrement l’auteur, Le livre des Oraisons, dans lequel n’est mentionné aucun mea culpa pour l’homicide de son fils. Ce recueil religieux ne contient que des remords pour les péchés ordinaires de Fébus, comme la luxure.

À sa cour somptueuse, Gaston III a vécu entouré de troubadours, de ménestrels, de jongleurs et d’artistes. Lui-même s’est illustré comme poète, musicien et mécène d’un style musical appelé l’ars nova. Écrivant et parlant couramment trois langues – latin, langue d’oc et français – il était un prince littéraire.

La mort d’un grand chasseur devant l’éternel, Gaston Fébus, Le livre de chasse, Paris BnF.. En agrandissement, les territoires de Gaston III de Foix-Béarn, dit Fébus, à sa mort en 1391. En rouge les territoires au début de son règne, en orange Andorre (co-seigneur), en jaune les territoires conquis durant sa vie, en vert les territoires dont il assure la protection militaire, en gris la zone d'influence des seigneurs faisant partie de l'obédience de Fébus.En 1391, à près de soixante ans, il jouit encore d’une pleine santé et d’une renommée bien méritée de parangon de la chevalerie, avec les contradictions et hypocrisies inhérentes à cette éthique. Dans les Pyrénées, il est devenu un véritable prince grâce à l’agrandissement de plusieurs de ses fiefs.

Le 1er août, 1391, comme il le faisait souvent, Gaston Fébus s’adonnait à sa passion, la chasse. Ce jour-là, c’est le redoutable ours brun des Pyrénées qu’il pourchassait. La journée fut couronnée de succès, mais juste avant le repas du soir, il est terrassé par une crise cardiaque (ou une attaque cérébrale).

Une demie heure plus tard, il pousse son dernier soupir, entouré de ses meilleurs amis et de ses chiens de chasse, laissant derrière lui une grande aura et bien des mystères.

Gaston Fébus, Le livre de chasse, du renne et de toute sa nature. En agrandissement, légende : ci devise comment on peut tirer les lièvres, Paris, BnF.

Bibliographie

Véronique Lamazou-Duplan, Signé Fébus, université de Pau et du Pays de l’Adour, 2014,
Pierre Tucoo-Chala, Gaston Fébus, prince des Pyrénées, Atlantica, 2008,
Gaston Fébus, Le Livre de la chasse (1388, traduit en français moderne par Robert et André Bossuat), éditions de Félin, 1986,
Alexandre Dumas, Monseigneur Gaston Phoébus (1839) Atlantica, 2000 (avec une introduction de Pierre Tucoo-Chala et des extraits des Chroniques de Jean Froissart),
Claudine Pailhès, Gaston Fébus, Perrin, 2007.


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Bertrand du Guesclin
Publié ou mis à jour le : 2021-01-05 17:01:19

 
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