D'où venons-nous ?

Les races existent-elles ?

La notion de race a-t-elle encore du sens aujourd’hui ou a-t-elle été invalidée par la science et la génétique ?

Notons qu'elle apparaît en toutes lettres dans l’article premier de la Constitution française : « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion... » Par ailleurs, les recensements aux États-Unis distinguent encore aujourd’hui les groupes raciaux.

Mais c'est aussi à la « race » (parfois aussi appelée « type » ou « ethnie ») que font en premier lieu référence les policiers  lorsqu'ils doivent retrouver un enfant enlevé (note). Enfin, par  un stupéfiant renversement de valeurs, la gauche radicale, aux États-Unis comme en France, a fait de la « race » l'alpha et l'oméga des enjeux politiques. C’est donc une notion qui mérite qu’on s’y attarde...

Vincent Boqueho et André Larané
Vincent Boqueho s'interroge sur l'existence des races en cartes animées
 

Les différences de phénotype à l’origine de la notion de race

Jusqu'aux premiers siècles de notre ère, du fait de leur relatif cloisonnement géographique, les hommes n'ont guère eu conscience des différences liées au phénotype (ensemble des caractères humains visibles tels la couleur de peau ou la nature des cheveux). Il n'y a guère que les grands voyageurs comme Hérodote qui en fissent état. 

Une première prise de conscience de ces différences apparaît dans le monde arabo-musulman quand celui-ci se confronte aux populations subsahariennes. Il s'ensuit la naissance du préjugé de couleur. Bien plus tard, au XVIIe siècle, les premières grandes explorations maritimes et la rencontre de nouvelles civilisations conduisent les Européens à constater des différences de phénotype entre les êtres humains selon leur origine géographique : Européens, Méditerranéens, Amérindiens, Africains, Chinois, Tamouls, etc.

Au siècle suivant, des savants vont tenter de classifier les êtres humains selon la couleur de peau, les cheveux, etc. voire la morphologie du crâne. C'est alors que le mot « race », jusqu'alors très flou (dico), en vient à désigner chaque groupe humain défini par un phénotype particulier. 

Mais loin d'en rester là, ces savants associent les caractéristiques physiques à des caractéristiques intellectuelles ou mentales. Ainsi, dans Systema naturae (1758), le grand savant naturaliste suédois Carl von Linné identifie au sein de l'espèce humaine quatre variétés principales : Blancs, Noirs, Jaunes, Rouges en attribuant à chacun un caractère spécifique : sanguin, flegmatique, mélancolique, colérique ! De fil en aiguille, les savants en arrivent à une hiérarchisation des races au sein de l'espèce humaine. C'est ainsi que le médecin allemand Johann Frierdich Blumentach situe en 1795 la race « caucasienne » (la sienne !) tout en haut de la hiérarchie humaine.

Au XIXe siècle, la classification des anthropologues oscille entre trois et cinq grandes variétés ou races, les Amérindiens et les Océaniens étant considérés parfois comme des subdivisions des Mongoloïdes, parfois comme des races à part.

Le découpage racial du recensement de 2020 aux États-Unis découle de cette représentation puisqu’il distingue cinq races dont trois sont prédominantes : les Blancs, les Afro-Américains et les Asiatiques forment 96,6% de la population. Les États-Unis établissent aussi un découpage ethnique dans le but de distinguer un groupe supplémentaire : les Hispaniques ou Latinos. Ceux-ci se répartissent entre les différentes races, majoritairement celle des Blancs.

Les enseignements de la génétique

Au milieu du XXe siècle, cette représentation conventionnelle de l'espèce humaine va être remise en question par la Shoah et les horreurs du nazisme. Dès 1952, l'anthropologue Claude Lévi-Strauss conteste la hiérarchisation des cultures et des systèmes de valeurs dans un essai à succès, Race et Histoire.

Là-dessus, l'irruption de la génétique est venue bouleverser la représentation des distinctions raciales. En effet, si l’on s’en tient aux critères physiques, la notion de race est directement liée à celle de phénotype. Or, le phénotype est bel et bien inscrit dans nos gènes, mais si c'est seulement sur une infime partie de notre patrimoine génétique complet.

Une étude parue en 2012 dans la revue Nature a relevé le génome complet de 1092 personnes réparties sur l’ensemble du monde par groupes d’une centaine d’individus et elle a déterminé leurs distances génétiques deux à deux, mettant en évidence trois regroupements génétiques bien séparés qui correspondent à autant d'origines géographiques et rappellent les trois grands types raciaux relevés à la fin du XIXe siècle : les Européens et les individus d’origine européenne, en bleu, apparaissent regroupés entre eux, les populations d’Afrique subsaharienne aussi en gris, et enfin les populations d’Extrême-Orient en vert. Les populations d’Amérique latine quant à elles ne constituent pas un quatrième pôle de regroupement : elles sont génétiquement plus dispersées, ce qui est à rapprocher des plus grands métissages survenus par le passé.

Répartition des groupes humains selon le phénotype (étude Nature de 2012), source : Vincent Boqueho

Mutations originelles et brassages de populations

L'humanité actuelle est le produit d'une longue histoire tissée de mutations génétiques, de migrations ainsi que d'expansion et régression démographiques.

Il y a 73000 ans, l’Homo Sapiens était très probablement encore confiné en Afrique. L’éruption du volcan Toba provoqua alors un hiver planétaire qui dépeupla fortement la planète. C’est peut-être ce qui favorisa la sortie d’Afrique de quelques centaines ou quelques milliers d'Homo Sapiens. Ces petits groupes se mélangèrent à deux autres représentants du genre Homo : Neandertal en Asie de l’Ouest, Denisova en Asie de l’Est ainsi que l'attestent en 2010 les découvertes du paléogénéticien Svante Pääbo. De là sont issus tous les Eurasiens actuels, avec 2 à 6% de gènes hérités de Neandertal et Denisova.

La génétique montre ensuite une colonisation de l’Amérique il y a environ 16000 ans, même si d’autres traversées plus anciennes ont pu avoir lieu sans laisser d’héritage génétique.

Là-dessus, il y a trente mille à dix mille ans, sont venues se greffer des mutations génétiques à l'origine des différences actuelles dans le phénotype et aussi dans quelques autres traits comme la drépanocytose (plus répandue en Afrique) ou le sex-ratio à la naissance (au naturel, il naît environ 105 garçons pour 100 filles en Eurasie, 102 à 103 en Afrique noire).

Nous connaissons chacun d'entre nous des mutations génétiques tout au long de notre vie mais la plupart tournent court et quelques-unes seulement se transmettent à nos descendants. Si elles se révèlent bien accordées à notre environnement, elles vont nous assurer une descendance plus nombreuse grâce à une moindre mortalité. C'est selon ce principe que les traits génétiques à l'origine des « races » actuelles ont pu se diffuser et s'imposer dans telle ou telle région du monde à partir de très petits groupes d'individus.

Notons que les brassages de tous ordres ont très tôt entraîné des mélanges et des métissages entre les différents groupes humains. Ils ont préservé l'unité de notre espèce en évitant que ces groupes ne mutent jusqu'à ne plus être interfécondables entre eux...

Qu'en disent les scientifiques ?

« Les migrations, le climat et l'alimentation permettent seuls d'expliquer les différences actuelles », argumente Evelyne Heyer, spécialiste d'anthropologie génétique et commissaire de l'exposition « Nous et les autres. Des préjugés au racisme » (musée de l'Homme, Paris, 2018). « La similitude entre deux humains est de 99,9 %. Il y a six fois plus de différences entre deux races de chiens qu'entre deux hommes, commente la chercheuse. Et bien sûr, il n'y a rien dans l'ADN d'un humain qui puisse définir son caractère ou ses capacités morales. »

Ces remarques sont vraies et fausses à la fois :

1/« Les migrations, le climat et l'alimentation permettent seuls d'expliquer les différences actuelles » : d’une certaine manière, oui. Il y a trente mille à dix mille ans, quand se sont formés les groupes humains actuels au gré de différentes mutations génétiques, les climats chauds ont favorisé les mutations génétiques qui tendaient à assombrir la peau tandis qu’au contraire les climats peu ensoleillés ont favorisé les mutations génétiques qui tendaient à l’éclaircir.

Pour être exact, on devrait donc préciser : « l’environnement (climat, alimentation) a entravé ou au contraire favorisé certaines mutations génétiques, d’où l’apparition de groupes humains distincts selon les régions de la planète ».

2/ « La similitude entre deux humains est de 99,9% » : admettons ; il n’en reste pas moins que les 0,1% restants induisent beaucoup de différences d’un individu à l’autre (entre Albert Einstein et Sandrine Rousseau par exemple).

La plupart des caractères génétiques sont distribués de façon parfaitement aléatoire entre toutes les personnes mais quelques-uns, très rares, relèvent de groupes humains bien déterminés que l’on dit communément « raciaux ». Ce sont par exemple les caractères qui ont trait à la physiologie : couleur de peau, texture des cheveux, etc.

Supposons que 90% de nos caractères génétiques se dispersent de façon aléatoire entre tous les humains et 10% relèvent de la catégorie raciale. On peut dans ce cas imaginer que l’Autrichien Sebastian Kurz et le Congolais Joseph Kabila aient en commun plus de caractères génétiques que Sebastian Kurz et le Français Emmanuel Macron ! Il suffit pour cela que Kurz et Kabila aient en commun tous les caractères universels (90% du total) tout en se différenciant par les caractères raciaux (10%) tandis que Macron ne partagerait avec Kurz que les caractères raciaux (10%). Ainsi Macron et Kurz peuvent-ils être considérés comme de même appartenance raciale tout en étant génétiquement plus différents l’un de l’autre que Kurz et Kabila !

Il est donc légitime, y compris d’un point de vue scientifique, d’admettre l’existence de groupes humains caractérisables par différents traits génétiques (« races ») tout en reconnaissant l’extrême variabilité du patrimoine génétique de chaque individu.

3/ « Il n'y a rien dans l'ADN d'un humain qui puisse définir son caractère ou ses capacités morales » : tout le monde en convient ; notre caractère et nos capacités morales découlent de notre environnement familial et social. Ils n’en sont pas moins liés aussi à notre acquis génétique : résistance aux maladies, beauté et force physique, énergie et faculté de récupération, vivacité intellectuelle, mémoire, etc.

Dans un environnement familial déterminé, un enfant réagira différemment selon qu'il est au départ d'un physique agréable ou non, intelligent ou pas, d'un esprit vif ou plutôt lent... mais bien évidemment, il serait absurde de vouloir mesurer dans sa personnalité la part de la génétique et de l’environnement (« l’inné et l’acquis » comme on disait au XXe siècle). Chacun est unique...

Terminons par un constat qui relève peut-être du hasard : la première œuvre d’art de l’Humanité retrouvée, la grotte Chauvet, a été réalisée en pleine coexistence de Sapiens et de Neandertal il y a 35000 ans. Est-ce la connexion entre ces deux univers mentaux qui a permis sa réalisation ? Peut-être en saurons-nous davantage grâce à la génétique. Quoi qu'il en soit, et c'est heureux, nul n'admet plus l'hypothèse selon laquelle il y aurait des races humaines différentes et inégales par leurs aptitudes.


Publié ou mis à jour le : 2023-07-11 07:16:58

Voir les 9 commentaires sur cet article

Frapi (01-12-2023 13:57:27)

Emeraude : "P.S. : la naissance de l'homme en Afrique n'est pas forcément la meilleure hypothèse de notre origine, elle est d'ailleurs repoussée par un nombre grandissant de chercheurs." Ah ? je ... Lire la suite

Pax-hominibus (22-09-2023 08:19:57)

les mécanismes de l'évolution sont tels que si un groupe humain reste dans un environnement pendant de nombreuses générations sans se mélanger avec d'autres groupes humains, les meilleures caract... Lire la suite

Henry (17-09-2023 20:00:15)

Bonsoir, Très instructif. Concernant la grotte Chauvet, il n'est pas sûr que Néanderthal ait pu participer à son élaboration : la date de disparition de cet hominidé est peut-être antérieure... Lire la suite

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