Russie

Le retour de la puissance

Russie, le retour de la puissance (David Teurtrie) 9 février 2022 : Russie : le retour de la puissance (Armand Colin, 22,90€) est le titre d’un essai du chercheur David Teurtrie. Publié fin 2021, il raconte de l’intérieur trente ans d’histoire russe, depuis l’effondrement de l’URSS jusqu’à l’épreuve de force qui se joue aujourd’hui aux frontières de l’Ukraine. À rebours des clichés sur l’ogre russe, c’est à un parcours plein de surprises que nous sommes invités. Un parcours indispensable pour comprendre les enjeux actuels. 

La Russie compte juste autant d’habitants que la France et l’Allemagne réunies (140 millions), mais sur une superficie 20 fois supérieure qui en fait le plus vaste pays du monde (17 millions de km2). Les trois quarts des habitants sont concentrés dans la partie européenne et une bonne partie dans les trois métropoles : Moscou, Saint-Pétersbourg et Kazan. Avec 20 millions d’habitants, Moscou est la principale agglomération d’Europe

Rappelons une évidence : étiré entre la mer Baltique et l’océan Pacifique, le monde russe est au cœur de l’Eurasie, au point de rencontre du monde chinois, du monde turco-iranien et du monde européen. Bien plus que la Chine, la Russie mériterait d’être appelée « Empire du Milieu ». Dans la continuité de l’empire mongol, elle est le grand unificateur de l’Eurasie ! Il ne s’agit pas d’une formule en l’air mais d’une réalité concrète.

De même que les Mongols ont autrefois facilité les échanges entre l’Europe et la Chine en pacifiant à leur manière brutale les routes de la Soie, aujourd’hui, la Chine peut lancer ses camions et ses trains sur les Nouvelles routes de la Soie à travers l’Asie centrale sans être gênée par des postes douaniers. Elle tire parti en effet de l’Union économique eurasiatique, une zone de libre-échange entre la Russie, la Biélorussie, le Kazakhstan, l'Arménie et le Kirghizistan instaurée à l’initiative du président kazakh le 1er janvier 2015.

Une puissance fragile mais réelle

La Russie d’aujourd’hui, c’est bien plus qu’un lieu géographique. C’est une grande puissance en matière de technologie industrielle, énergétique et militaire, malgré sa démographie faiblarde et les conditions de vie précaires et misérables d’une majorité de sa population.

C'est le premier exportateur mondial d’hydrocarbures et le premier fournisseur de l’Union européenne en pétrole et gaz. C'est aussi est le premier exportateur mondial de blé. C’est enfin  le deuxième exportateur mondial d’armements et l’une des trois grandes puissances spatiales !

Le drame de Tchernobyl n’a pas non plus empêché la Russie de Poutine de devenir le premier exportateur mondial de centrales nucléaires, avec plusieurs dizaines de sites en construction dans le monde. De même, en dépit de ses difficultés à vacciner sa population contre le covid-19, Moscou a réussi à exporter son vaccin Spoutnik-V et le produire dans une cinquantaine de pays, de l’Argentine à la Hongrie en passant par l’Afrique et le Moyen-Orient.

En matière d’internet, la Russie est aussi avec la Chine le seul pays qui ne dépend pas du bon vouloir des GAFAM américains (Google, Apple, etc.). Mais tandis que la Chine a purement évincé ceux-ci de son aire géographique, la Russie s’est contentée de développer des concurrents qui leur tiennent la dragée haute.

En prolongement de la tradition soviétique, l’armement est aussi l’un des grands succès russes. Le système antimissiles S-400 fait des envieux et oblige le Pentagone à la prudence. Que resterait-il de la crédibilité de la puissance américaine si l’un de ses missiles était neutralisé par le S-400 ? Notons aussi que la Russie ne distingue pas le soft power du hard power. L’un ne va pas sans l’autre. Les cyber-attaques et la maîtrise des réseaux virtuels sont une arme comme une autre.

Autant d’atouts qui doivent beaucoup à la qualité du système éducatif et à la valeur des scientifiques russes (on pense aussi à Israël qui pèse d’un poids sans commune mesure avec sa taille dans l’informatique, les technologies de pointe, les biotechnologies, la cyber-sécurité et l’armement).

Si nous sommes peu conscients du poids stratégique de l’économie russe, c’est que le pays, depuis une quinzaine d’année, par la force des choses, se détourne de notre monde atlantique et réoriente son commerce et ses échanges vers la Chine, l’Inde et également l’Afrique et l’Amérique du sud.

La chute dans l’abîme

La Russie revient de loin. Elle s’est littéralement effondrée dans les années 1990 et l’on a pu parler d’un nouveau « temps des Troubles » comme au temps où les Polonais paradaient à Moscou, avant l’avènement des Romanov. Nous l’avons oublié, pas les Russes…

Soucieux de récupérer les armes stratégiques et le siège permanent de l’URSS au Conseil de sécurité de l’ONU, le président Boris Eltsine s’est montré plus que conciliant avec les Occidentaux et il a accepté de confier les rênes de l’économie aux « Chicago boys » qui ont libéralisé à tout va l’économie.

Les anciens hiérarques du Parti communiste en ont profité pour faire main basse sur les ressources du pays, les usines, les terres et les mines, réinvestissant ensuite leurs gains à Londres et New York. Le pays s’est désindustrialisé et est devenu dépendant de ses importations de biens manufacturés et de produits agroalimentaires.

L’éclatement de l’URSS a frappé un peuple déjà très affaibli par les purges staliniennes et surtout la Seconde Guerre mondiale (vingt millions de victimes). Dans le chaos qui a suivi l’éclatement de l’URSS, la natalité s’est effondrée, avec un indicateur de fécondité qui a chuté de 1,7 enfant par femme à 1,2 en une décennie. « De 1993 à 2005, la Russie connaît ainsi des pertes annuelles de plus de 750 000 personnes (…). Ces pertes humaines sont alors comparables à celles d’un pays en état de guerre », écrit David Teurtrie.

Une renaissance inespérée

En 2002, la Russie n’était plus considérée que comme la 16e économie mondiale, entre l’Australie et les Pays-Bas. Elle va connaître ensuite un redressement spectaculaire sous la férule de Vladimir Poutine, qui accède à la présidence de la fédération de Russie le 31 décembre 1999.

En usant de brutalité, il élimine ou emprisonne les oligarques qui ont pillé le pays. L’État remet la main sur l’économie et relance les secteurs clé de la Russie : les hydrocarbures, l’agriculture, l’armement. Il fait en sorte de raffiner le pétrole afin d’en augmenter la valeur de revente. Pour soutenir les industries de transformation, le gouvernement introduit des taxes à l’exportation sur les produits de la terre comme les grumes de bois. Ainsi, plutôt que de vendre ces grumes à la Chine, on va soi-même les équarrir et les transformer en produits finis ou semi-finis.

Les rentrées de devises profitent du prix élevé des hydrocarbures et des minerais dans les années 2000 mais la Russie se garde de convertir ces devises en roubles. Elle constitue des réserves financières colossales (aujourd’hui 600 milliards de dollars) en prévision des périodes de vaches maigres et aussi pour maintenir au plus bas le cours du rouble et favoriser la ré-industrialisation du pays.

Il s’ensuit que le pays est aujourd’hui la 11e économie mondiale, entre la Corée et les Pays-Bas… et la 6e, après la Chine, les États-Unis, l’Inde, le Japon et l’Allemagne si l’on considère le PIB en parité de pouvoir d’achat (PPA), note David Teurtrie (cela tient au fait que le « coût de la vie » est très inférieur en Russie à ce qu’il est aux États-Unis par exemple).

Son PIB par habitant, tant en nominal qu’en parité de pouvoir d’achat, se tient entre celui de la Bulgarie et celui de la Roumanie, les deux pays les plus pauvres de l’Union européenne. Il demeure très au-dessus de celui de l’Ukraine, laquelle souffre depuis son indépendance d’une gouvernance chaotique et corrompue (l’Ukraine donne à voir ce qui aurait pu advenir à la Russie avec la poursuite de la gouvernance Eltsine).

Le redressement de la Russie est visible dans les courbes démographiques, dans l’amélioration spectaculaire de l’espérance de vie et de la mortalité infantile. L’indicateur de fécondité est remonté de 1,2 à 1,7 enfants par femme en 2012. L’accroissement naturel (=naissances-décès) est alors redevenu positif, comme le notait l’anthropologue Emmanuel Todd dans un entretien avec Herodote.net en 2014.

Ciel d’orage

Cette même année 2014, l’embellie russe connaît un arrêt brutal du fait des tensions autour de l’Ukraine.

Contre les souhaits de la majorité de la population, le président Ianoukovitch menait alors des négociations en vue d’une entrée dans l’Union européenne et pourquoi pas ? dans l’OTAN. Sous la pression de Poutine, il suspend ces négociations. Il est alors chassé du pouvoir par la « révolution orange » de la place Maidan (Kiev) en février 2014. Le nouveau gouvernement n’a rien de plus pressé que d’enlever à la langue russe, langue maternelle d’un quart des Ukrainiens, le statut de langue officielle. Il s’ensuit une révolte dans le Donbass russophone. La Russie en profite pour reprendre la Crimée, russe jusqu’en 1954, avec le soutien de l’écrasante majorité de ses habitants.  

Voilà la Russie durablement fâchée avec le bloc occidental, plus soucieux de la légalité internationale en Crimée qu’au Kossovo, à Mayotte ou Chypre. Mais voilà aussi l’Ukraine (à l’exception du Donbass) désormais fâchée avec le grand frère russe. Les Ukrainiens, qui ne voulaient jusque-là ni de l’OTAN, ni de l’Union européenne, acceptent désormais un rapprochement avec l’Ouest ! Ce n’était pas dans les intentions de Poutine…

Il s’ensuit un raidissement du régime russe, une prise de distance avec l’Europe et un repositionnement de la Russie vers l’Asie, d’où la création de l’Union économique eurasiatique et le renforcement de l’Organisation de Coopération de Shanghai (OCS), une sorte d’anti-OTAN asiatique qui réunit tous les États peu ou prou hostiles à l’hégémonie américaine. Cela va de la Chine à l’Iran en passant par l’Inde, le Pakistan, l’Asie centrale et bien sûr la Russie (la moitié de l’humanité !).

Sur un plan tactique, la Russie complète le contournement de l’Ukraine par les gazoducs qui livrent son gaz à l’Europe. Après le gazoduc Iamal-Europe qui passe par la Biélorussie et la Pologne (1999), voilà en 2005 le gazoduc Blue-Stream qui rejoint la Turquie via la mer Noire, puis en 2012, Nord Stream 1 qui rejoint l’Allemagne via la mer Baltique.

C’est enfin le tour de Nord Stream 2, aujourd’hui en voie d’achèvement et que Washington menace de paralyser, au nom des droits humains bien sûr… et aussi pour faire passer l’Allemagne et l’Europe sous la dépendance du gaz de schiste américain.

Les menaces de sanctions occidentales entraînent par ailleurs Poutine à multiplier les mesures préventives. Dès 2015, la Russie lance un système national de cartes de paiement destiné à se substituer aux cartes américaines (Visa, etc.) ainsi qu’un système de règlement interbancaire en remplacement du système international SWIFT.

Dans le domaine géopolitique, l’armée russe efface sa piètre prestation de 2008 en Géorgie et  fait (hélas) la preuve de son renouveau en Syrie en soutenant sans faillir son allié Bachar el-Assad. Poutine, par ailleurs, mène une politique d’équilibrisme en veillant à ménager tous ceux qui peuvent lui être utiles dans son bras de fer avec Washington : les Turcs comme les Kurdes, les Arméniens comme les Azéris, etc.

Les clés de l’avenir sont à Washington

À 70 ans, le président russe a un objectif assez aisé à deviner : ne pas quitter le pouvoir avant d’avoir pu restaurer la Russie dans sa plénitude, soit dans le cadre d’un partenariat avec l’Europe, soit comme puissance d’équilibre au cœur de l’Eurasie. Son objectif se concilie avec celui, assez similaire, de ses deux grands voisins, le Turc Erdoğan et le Chinois Xi Jinping. À la différence des gouvernants occidentaux, ces dirigeants autoritaires peuvent suivre leur chemin sans avoir à se soucier de l’opinion publique et de ses sautes d’humeur.

Le véritable obstacle est l’imprévisibilité de la politique américaine. Quand l’URSS a disparu, entraînant dans sa chute le Pacte de Varsovie, l’occasion a été manquée de dissoudre l’OTAN, dont le Pacte de Varsovie était la raison d’être. Au lieu de cela, les États-Unis n’ont eu de cesse de l’élargir jusqu’aux portes de Saint-Pétersbourg.

George Kennan, un stratège à l’origine de la politique d’endiguement de l’URSS avait pourtant mis en garde ses concitoyens dès 1997 : « L’élargissement de l’OTAN serait la plus fatale erreur de la politique américaine depuis la fin de la guerre froide. On peut s’attendre à ce que cette décision attise les tendances nationalistes, anti-occidentales et militaristes de l’opinion publique russe ; qu’elle relance une atmosphère de guerre froide dans les relations Est-Ouest et oriente la politique étrangère russe dans une direction qui ne correspondra vraiment pas à nos souhaits ». On ne saurait mieux dire…

Les États-Unis ne se résignent pas à perdre le statut de superpuissance hérité de leur Âge d’Or (1944-1989). Leur politique est le fruit de leur géographie, comme pour la Russie mais en sens opposé : isolés entre deux océans, ils ne risquent pas d’être agressés et peuvent intervenir partout dans le monde sans pâtir d’un éventuel fiasco, le dernier exemple en date étant l’Afghanistan.

Aujourd’hui, en prévision d’une confrontation avec la Chine, les gouvernants américains semblent soucieux de renforcer leur mainmise sur l’Europe en la divisant et en l’affaiblissant. Et pour cela, quoi de mieux que de recréer les conditions d’une « guerre froide » avec la Russie voisine autour de l’Ukraine. C’était déjà le projet affiché par le conseiller de la Maison Blanche Zbigniew Brzeziński dans Le Grand Échiquier (1997). On peut donc craindre que Washington souffle sur les braises du Donbass au risque de déclencher le chaos en Europe, selon un processus qui leur est coutumier.

Inaptes à s’émanciper de la tutelle américaine, les dirigeants européens s’avancent tels des somnambules vers un avenir dont ils ont perdu la maîtrise…

André Larané

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L'URSS communiste
Publié ou mis à jour le : 2022-09-23 16:52:57

 
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