Mais où sont passés les Indo-Européens ? - Le mythe d'origine de l'Occident - Herodote.net

Mais où sont passés les Indo-Européens ?

Le mythe d'origine de l'Occident

L'archéologue Jean-Paul Demoule nous apporte un éclairage inattendu sur les Indo-Européens avec un titre provoquant : Mais où sont passés les Indo-Européens ? (Seuil, octobre 2014).

<em>Mais où sont passés les Indo-Européens ?</em>

Cet ouvrage est l'aboutissement de trois décennies de recherches venues d'une question qu'il s'est posé à lui-même : comment se fait-il qu'il n'existe à ce jour aucune trace archéologique du Peuple originel qui aurait donné naissance à la plupart des peuples actuels d'Europe, de l'Inde du nord et du plateau iranien ?

Dès 1980, il en a tiré un article dans la revue L'Histoire (n°28) : Les Indo-Européens ont-ils existé ?.

Après un parcours professionnel qui l'a amené à fonder et diriger en 2001 l'Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap), Jean-Paul Demoule, aujourd'hui membre de l’Institut universitaire de France, fait le bilan de ses recherches avec cet ouvrage magnifique et palpitant de 750 pages, pétri d'érudition.

Il note la fragilité du concept inventé au XVIIIe siècle et s'interroge sur la réalité du Peuple originel sans se risquer toutefois à contester la pertinence des travaux des linguistes sur le sujet : il existe réellement des similitudes fortes entre la plupart des langues actuelles, de l'Atlantique au Gange.

Il préfère dénoncer les implications idéologiques de l'hypothèse indo-européenne, tant au XIXe siècle, quand il s'agissait d'affirmer le droit des Européens à gouverner le monde, qu'au XXe siècle, quand Hitler s'en est saisi pour cautionner sa sinistre entreprise. L'archéologie, tout comme la linguistique, est ainsi mise à contribution par les idéologues de tout poil pour asseoir leurs prétentions : « Ainsi prenaient peu à peu forme ces communautés imaginaires, au nom desquelles, jusqu'à l'orée du XXIe siècle, ont continué en Europe, de l'Irlande aux Balkans, à se perpétrer des massacres réels », dénonce l'auteur.

Tous égaux mais certains plus que d'autres (G. Orwell)

Au milieu du XIXe siècle, note donc Jean-Paul Demoule, la question indo-européenne échappe aux débats de spécialistes et devient un enjeu idéologique. Dans un monde qu'ils ont pu unifier et placer sous leur tutelle, les Européens cherchent une explication plausible à leur bonne fortune.

L'anthropologue Francis Galton s'efforce d'appliquer aux sociétés humaines la théorie de la sélection naturelle que son cousin Charles Darwin a publiée sous le titre : De l'Origine des espèces par la sélection naturelle ou la préservation des races favorisées dans la lutte pour la vie (1859). Dans le même esprit, le docteur Gustave Le Bon met à profit la phrénologie, autrement dit la comparaison des mensurations crâniennes, pour tenter de démontrer que certaines populations seraient naturellement inférieures à d'autres. Ces recherches sont encouragées par la Société d'anthropologie de Paris, fondée en 1859 par le médecin Paul Broca.

Peu avant, en 1853, un huluberlu, le « comte » Arthur de Gobineau, fils d'un petit-bourgeois bordelais et d'une créole, publie un indigeste Essai sur l'inégalité des races humaines dans lequel il déplore les conséquences du métissage irréversible des populations et s'inquiète en particulier pour le sort de la race blanche. Cet ouvrage va bénéficier d'une singulière notoriété posthume outre-Rhin.

En rupture avec l'universalisme du Nouveau Testament, les milieux intellectuels en viennent ainsi à nourrir un racisme biologique qui va bien au-delà de la linguistique comparée. Les Indo-Européens, que les Allemands appellent aussi Indo-Germains ou Aryens, sont définis non plus seulement par leur langue mais par leurs supposés caractères physiques : peau blanche, cheveux blonds, dolichocéphalie (crâne allongé)... De même, le terme Sémite, forgé sur Sem, fils aîné de Noé, ne fait plus seulement référence aux langues dites sémitiques (arabe, amharique, hébreu, syriaque, assyrien...) mais prétend désigner aussi le groupe racial correspondant à leurs locuteurs, en particulier les juifs. Les préjugés haineux à l'égard de ces derniers suscitent en 1879 le néologisme antisémitisme.

Georges Vacher de Lapouge (1854-1936) va s'illustrer au tournant du siècle en opposant Aryens et Sémites. Il dénonce dans ses écrits et ses conférences les menaces qui pèsent sur la pureté de la « race aryenne », menacée tant par les brachycéphales bruns de l'Europe du Sud que par les Juifs. Véritable comte, ce curieux personnage est aussi, notons-le, un socialiste, membre actif du Parti ouvrier français de Jules Guesde et adepte du contrôle des naissances !

Poussant la logique jusqu'à l'absurde, des disciples allemands de Vacher de Lapouge, tel le linguiste et archéologue Gustaf Kossinna (1858-1931) et l'idéologue Alfred Rosenberg (1893-1946), vont attribuer aux « Aryens » tous les progrès accomplis dans les derniers millénaires autour du bassin méditerranéen.

Ce seraient ainsi des Germains qui auraient migré vers la Méditerranée au IIIe millénaire av. J.-C., fondé Athènes et aussi, pourquoi pas ? inventé le monothéisme. Cette théorie dite « aryaniste » sera reprise par les nazis pour cautionner leur sinistre entreprise. Il va sans dire qu'elle ne repose que sur d'impures spéculations.

Cousins ou simplement voisins ?

Au siècle suivant - le XXe, les scientifiques sérieux se gardent d'entrer dans la controverse raciale. Le linguiste Ferdinand de Saussure (1857-1913) se sert des travaux sur les langues indo-européennes pour ébaucher une linguistique dite « structurale ». Elle sera à l'origine du structuralisme.

Mais Antoine Meillet, principal disciple de l'éminent Genevois, ne résistera pas à la tentation de surinterpréter ses sources jusqu'à définir la langue indo-européenne originelle comme « une langue de chefs et d'organisateurs imposée par le prestige d'une aristocratie » (note).

Dans la foulée, Jean-Paul Demoule déboulonne la statue du mythologue Georges Dumézil  (1898-1986), élève d'Antoine Meillet, qui a séduit des générations d'étudiants, y compris l'auteur lui-même ! 

Ce prestigieux spécialiste des religions a repris à son compte l'hypothèse du Peuple originel conquérant et, à partir des correspondances linguistiques de Saussure et Meillet, il a cru discerner dès 1937 dans l'ensemble des peuples indo-européens un trait qui les différencie des autres peuples, l'organisation de la société en trois castes ou classes d'essence fonctionnelle : les prêtres ou brahmanes, les guerriers ou khatriya, les producteurs ou vaishya. Jean-Paul Demoule note la faiblesse de cette thèse : « C'est à partir des légendes médiévales, postérieures d'un demi-millénaire à la christianisation des îles Britanniques, que des mythologues, comme Dumézil ont pu faire des hypothèses et en extraire des représentations sur ce qu'avaient pu être les religions celtiques primitives ».

Une vision contestée de l'Histoire

En définitive, foin de précautions. Jean-Paul Demoule met clairement en doute l'hypothèse d'un Peuple originel indo-européen et même d'une langue proto-indo-européenne, à l'origine de toutes les autres. Il cite à l'appui de ses doutes un linguiste russe, le prince Nikolaï Troubetzkoy : « Certains chercheurs supposent qu'à une époque extrêmement lointaine il existait une langue indo-européenne unique, dénommée le proto-indo-européen, dont seraient issues toutes les langues indo-européennes attestées. Mais cette hypothèse est contredite par le fait que, aussi loin que l'on remonte dans la profondeur des temps, on trouve toujours une grande quantité de langues indo-européennes. Certes, on ne peut affirmer que l'hypothèse d'une langue indo-européenne  primitive unique soit rigoureusement impossible. Mais elle n'est nullement indispensable et l'on peut parfaitement s'en passer » (Prague, 1936).

Se fondant sur les dernières avancées de la génétique, l'archéologue assure que « les populations du nord de l'Inde, qui parlent des langues indo-européennes du groupe indo-iranien, sont bien plus proches génétiquement de leurs compatriotes du sud de l'Inde, lesquels parlent des langues dites ''dravidiennes'' bien différentes, qu'elles ne le sont des locuteurs européens de langues indo-européennes ». Il note aussi que l'hindi, principale langue indo-européenne du nord de l'Inde, montrerait davantage de similitudes grammaticales et lexicales avec ses voisines dravidiennes qu'avec les langues indo-européennes de la façade atlantique ! Faut-il s'étonner que les nationalistes hindous revendiquent aujourd'hui l'autochtonisme des anciens « Aryas » ?

Pour expliquer les parentés grammaticales et lexicales entre les langues dites « indo-européennes », il préfère envisager la mise en contact de divers peuples au cours des millénaires passés et l'imprégnation réciproque de leurs langues par l'effet du voisinage et des échanges, comme il en va usuellement partout dans le monde. Que l'on songe à la formation du swahili en Afrique de l'Est à partir de l'arabe et de langues africaines ou encore à la formation de l'anglais à partir d'un vocabulaire moitié français moitié saxon. 

Si plaisante soit-elle, cette hypothèse est dénoncée avec force par les linguistes comme Laurent Sagart et Beard Sergent, pour qui les langues indo-européennes ont des parentés de différents ordres trop étendues pour conclure à de simples imprégnations de voisinage.

Mais Jean-Paul Demoule n'en démord pas. L'hypothèse d'une simple imprégnation de voisinage lui paraît au moins aussi plausible que celle du Peuple originel. Elle peut aussi se conjuguer avec la submersion d'une langue par une autre selon un phénomène qu'illustrent par exemple les Turcs. La plupart d'entre eux ressemblent comme deux gouttes d'eau à leurs voisins grecs ou arméniens natifs du même territoire. Mais ils s'en distinguent par la langue (et la religion), simplement parce que dans les siècles passés, leurs ancêtres ont adopté la langue (et la religion) de leurs maîtres, des envahisseurs nomades venus de la steppe mongole.

Au terme de son essai, Jean-Paul Demoule avance - sans la démontrer - l'hypothèse alternative que les parentés linguistiques observées de l'Atlantique au Gange seraient la simple conséquence du voisinage, des échanges et des influences réciproques des uns sur les autres. Il en dégage la vision d'une Histoire qui serait le produit de contacts et d'échanges entre les communautés humaines davantage que de strictes filiations... une vision bien dans l'esprit progressiste de notre temps, « anti-Zemmour » en quelque sorte !

Ainsi, considérant les cultures protohistoriques de l'Europe centrale comme celle de la Tène, il note qu'il est difficile de les rattacher à un groupe linguistique et juge « vraisemblable que les sociétés germaniques historiques aient été le débouché de l'évolution de l'ensemble de ces cultures protohistoriques successives, à partir de l'introduction de l'agriculture et de l'élevage dans l'Europe du Nord-Ouest ».

Quoi qu'il en soit, le style alerte de son livre, agrémenté de fantaisie façon Monty Python ou Buster Keaton, rend la lecture agréable et digeste comme le montre l'entrée en matière : « L'histoire des études indo-européennes a la pureté simple des légendes familiales, avec ses pères fondateurs, ses enfants prodiges et mêmes ses fils dévoyés. Elle appartient aussi au catalogue des grandes épopées scientifiques, au même titre que la pénicilline, la chute des corps ou l'électricité ».

André Larané
Publié ou mis à jour le : 2018-11-27 10:50:14

 
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