Léon Gambetta (1838 - 1882)

Le « commis-voyageur de la République »

Léon Gambetta naît le 2 avril 1838 à Cahors au foyer d'un père génois et d'une mère gasconne qui tiennent une épicerie : Le Bazar génois !

Il a dix ans quand il se blesse à l’œil dans la boutique voisine d'un coutelier. Plusieurs opérations le laisseront borgne, raison pour laquelle il se fera toujours représenter de profil !... La même année, en 1848, ses parents l'inscrivent au petit séminaire.

Léon, qui n'a pas la vocation ecclésiastique et se montrera plus tard farouchement anticlérical, quitte à 17 ans sa ville natale pour étudier le droit à Paris. Il devient avocat et s'attire la célébrité en 1868 par un réquisitoire contre le régime impérial lors du procès Delescluze.

La charte du radicalisme

Le jeune Gambetta se présente aux élections législatives du 23 mai 1869 à Belleville, un village ouvrier et petit-bourgeois au nord-est de Paris, devenu en 1860 le XXe arrondissement de la capitale.

À cette occasion, il présente le « programme de Belleville ». Il deviendra la charte fondatrice du radicalisme républicain, un mouvement politique orienté au centre-gauche qui dominera la vie politique jusqu'à la Seconde Guerre mondiale.

C'est ainsi qu'il réclame « l'application la plus radicale du suffrage universel », la liberté individuelle garantie par la loi, les libertés de presse, de réunion, d'association, « la suppression du budget des cultes et la séparation des Églises et de l'État », « l'instruction primaire, laïque, gratuite et obligatoire », enfin la suppression des armées permanentes.

Ce programme se singularise par l'absence de toute référence à une quelconque réforme sociale en direction de la classe ouvrière en forte progression numérique. Il séduira essentiellement la petite bourgeoisie possédante (artisans, commerçants, paysans, fonctionnaires).

À la tribune et au pouvoir, Gambetta aura le souci constant de ne pas brusquer une opinion publique encore très peu républicaine et rappellera régulièrement qu'il attend le « moment opportun » pour mettre en oeuvre chacune des réformes de son programme. 

Cela lui vaudra une rupture avec une autre étoile montante de la classe politique, Georges Clemenceau, qui qualifiera les gambettistes d'« opportunistes ». Ces derniers, autour de Léon Gambetta, Jules Ferry, Jules Grévy, Jules Méline... s'approprieront le terme. Ils domineront le gouvernement français jusqu'à la fin du XIXe siècle. 

En définitive, le programme opportuniste sera complètement réalisé dès avant la Grande Guerre par la IIIe République qui a succédé au Second Empire.

Léon Gambetta quitte Paris en ballon le 7 octobre 1870 (Jules Didieret Jacques Guiaud, musée Carnavalet, Paris)

Résister à tout prix

Devenu député au Corps Législatif, Léon Gambetta s'opposa l'année suivante à l'entrée en guerre contre la Prusse. Ce fut en vain... Après la défaite de Sedan, le 4 septembre 1870, il fait proclamer la République à l'Hôtel de Ville de Paris. 

Devenu ministre de l'Intérieur du gouvernement de la Défense nationale, il doit en premier lieu endurer le siège de Paris par l'armée prussienne... Le jeune ministre (32 ans) se voit confier la mission de quitter Paris en vue d'organiser la reprise des combats.  Pour franchir les lignes prussiennes, il a l'idée d'emprunter une montgolfière et prend conseil pour ce faire auprès du photographe et aérostier Nadar.

Gonflé au gaz d'éclairage, le ballon de 16 mètres de diamètre s'élève au matin du 7 octobre 1870, de la butte Montmartre avec à son bord l'impétueux ministre et un assistant. Mais le vent le pousse vers le nord et les lignes prussiennes... Les deux voyageurs lâchent du lest pour s'élever et échapper aux tirs ennemis. Leur ballon s'écrase en milieu d'après-midi près de Beauvais, où ils sont recueillis par des paysans.

Après trois jours de voyage épique en voiture à cheval et en train, Gambetta arrive enfin à Tours où il rejoint une délégation gouvernementale dirigée par Adolphe Crémieux mais l'approche de l'ennemi les oblige à se replier jusqu'à Bordeaux.

S'octroyant le portefeuille de la Guerre, Léon Gambetta regroupe une armée en vue de relancer la lutte contre l'envahisseur. Animé par une énergie et un patriotisme à toute épreuve, il rassemble en un temps record 600 000 hommes et les équipe de 1 400 canons « avec une rapidité tout à fait incroyable » selon le chef d'état-major allemand lui-même, le fel-maréchal Helmuth von Moltke ! Mais cette armée improvisée et mal encadrée ne réussira pas à reprendre l'initiative face aux envahisseurs et la reddition honteuse de Bazaine à Metz va ruiner ses efforts. 

Après la guerre, le général allemand von der Goltz lui rendra le plus grand des hommages :  « Si jamais, ce qu'à Dieu ne plaise, notre patrie devait subir une défaite pareille à celle que la France a essuyée à Sedan, je désirerais vivement qu'il vînt un homme qui sût, comme Gambetta, l'embraser de l'esprit de résistance poussé jusqu'à ses dernières limites ».

Républicain de choc

En attendant, révolté par le traité de Francfort, résigné et silencieux pendant la Commune, Gambetta revient à l'avant-scène à la faveur des élections de juillet 1871 mais comprend que la revanche n'est pas pour tout de suite : « Pensons-y toujours, n'en parlons jamais ! »

Il entame alors une tournée de la France en « commis-voyageur de la République ». Le 18 avril 1872, au Havre, à l'issue du banquet, il règle le compte de la Commune : « Il n'y a pas de question sociale. La réforme politique contient en germe les réformes sociales. Je dis les, car cette unité que l'on appelle la question sociale n'existe pas. Il n'existe que des besoins multiples et variés correspondant à des remèdes variés et multiples. »

Le 26 septembre 1872, à Grenoble, il précise sa pensée et en appelle à la petite bourgeoisie montante des commerçants, fonctionnaires et employés pour soutenir la République. Il annonce « la venue et la présence dans la politique d'une couche sociale nouvelle, qui est loin à coup sûr d'être inférieure à ses devancières. »

Dans les années suivantes, bien que d'un tempérament fougueux, il témoigne d'une certaine tempérance dans la mise en pratique du programme républicain qu'il avait énoncé à Belleville. C'est au point qu'il revendique lui-même d'être qualifié d'« opportuniste », sans consonance péjorative. À la différence des « radicaux » représentés par Jules Ferry et Georges Clemenceau, qui veulent appliquer sans délai le programme républicain, les « opportunistes » veulent conduire les réformes l'une après l'autre en choisissant le moment « opportun ».

À l'initiative de Gambetta, les députés attribuent au président Adolphe Thiers le titre de « Libérateur du territoire » en raison de ses négociations fructueuses avec l'occupant allemand et du règlement de l'indemnité de guerre avec six mois d'avance qui a permis l'évacuation anticipée du territoire par les troupes d'occupation.

Orateur hors pair, Léon Gambetta a des formules qui font mouche et dépassent de loin ses intentions. « Qu'un catholique soit patriote, c'est chose rare, lance-t-il le 6 mai 1877. L'anticléricalisme, voilà l'ennemi ! » Et le 15 août 1877, à Lille, il assène à l'adresse du président de la République Mac-Mahon, en conflit avec la Chambre des députés : « Quand la France aura fait entendre sa voix souveraine, il faudra se soumettre ou se démettre ».

Toujours indifférent à la classe ouvrière, hostile à des réformes sociales et fiscales et plus que jamais fidèle à l'« opportunisme », Léon Gambetta accède enfin à la Présidence du Conseil  le 14 novembre 1881 mais y reste moins de trois mois. Il tombe le 30 janvier 1882 sur un projet de loi instaurant le scrutin de liste (proportionnelle).

Apothéose

Après son échec devant la Chambre, le tribun se retire dans sa maison de Ville-d'Avray, auprès de sa maîtresse, une créole dénommée Léonie Léon. Celle-ci a eu un enfant d'une précédente liaison. Depuis sa rencontre avec Gambetta en 1872, elle cultive une relation amoureuse très forte avec celui-ci, illustrée par six mille lettres passionnées. Mais par souci de respectabilité, les deux amants veillent à garder leur liaison secrète.

Tandis qu'il prépare son retour sur la scène politique, Gambetta se dispose à régulariser sa situation par un mariage. Mais il n'en aura pas le loisir car il se blesse au bras suite au maniement malencontreux d'un revolver (ses opposants susurreront qu'il aurait été blessé par sa maîtresse au cours d'une dispute mais sans doute ne s'agit-il que d'une médisance).

Mal soigné et souffrant qui plus est du diabète, il se plaint sur ces entrefaites de maux au ventre. Les médecins diagnostiquent une péritonite aigüe (alors appelée « colique du Miserere »). Ils n'osent pas l'opérer car on ne maîtrise pas encore l'opération de l'appendicite. C'est ainsi que meurt prématurément le 31 décembre 1882 cet illustre représentant de la IIIe République.

Après des obsèques nationales et civiles, sa dépouille est transférée en train au cimetière de Nice. Elle repose depuis 1920 au Panthéon de Paris.

André Larané

Publié ou mis à jour le : 2020-08-24 16:42:42

 
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