L'énigme de la puissance américaine

L'Amérique de Trump comme l'Angleterre de Victoria

19 janvier 2025. Ne soyons pas troublés par la démesure de l'Amérique de ce XXIe siècle et les foucades de son 47ème président. Il ne s'agit jamais que de la répétition presque à l'identique de ce qu'a connu le XIXe siècle avec l'hyperpuissance britannique. À preuve les similitudes en matière institutionnelle, sociale et surtout géopolitique et militaire...

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À Waterloo, le 18 juin 1815, Wellington a triomphé de Napoléon et de la France révolutionnaire. De façon similaire, à Reims, le 7 mai 1945, Eisenhower a triomphé de Hitler et du IIIe Reich. À partir de ces exploits militaires, le Royaume-Uni tout comme les États-Unis ont pu consolider l'un et l'autre leur rang de première puissance mondiale déjà revendiqué à la veille  de la Révolution française comme de la Seconde Guerre mondiale.

L'Angleterre a conservé son rang jusqu'à la veille de la Première Guerre mondiale, soit pendant près d'un siècle, avant de devoir s'effacer devant... les États-Unis. Ce passage de témoin à son ancienne colonie s'est effectué en bonne entente. Londres comme Washington ont ainsi, chacun en leur temps, dominé la planète comme aucune autre puissance auparavant.

Pas facile d'être démocrates !

Le Royaume-Uni et les États-Unis partagent la langue et un même fond ethnique. Ils sont aussi à la racine de la démocratie représentative : de la Grande Charte à l'Habeas Corpus (dico) et à  la « Glorieuse Révolution » de 1688, les Anglais ont posé les jalons qui ont permis à la démocratie de s'imposer. Les Américains ont quant à eux installé la première république moderne à l'issue de leur guerre d'Indépendance.

Les deux pays se signalent encore aujourd'hui par des institutions d'une remarquable stabilité : la Constitution des États-Unis a très peu changé depuis 1783, pour ne rien dire de ses équivalents britanniques.

Il n'empêche que ces institutions démocratiques sont régulièrement mises à rude épreuve. Côté britannique, la monarchie constitutionnelle a suscité très tôt l'admiration universelle. Pourtant, avant l'avènement de la reine Victoria (1837), elle paraissait discréditée par les scandales de la cour et la violence sociale. Ses formes démocratiques elles-mêmes souffraient de graves carences démontrées par les aberrations du système électoral et ce n'est qu'après la Grande Guerre de 14/18 qu'est advenu le suffrage universel.

On peut aujourd'hui être choqué par les dérives de la démocratie américaine, sur laquelle pèsent les scandales des opiacées, de l'occupation du Capitole en janvier 2021 ou de l'élection d'un homme, Donald Trump, reconnu coupable de délits sexuels et financiers. Mais sans remonter jusqu'à la guerre civile ou guerre de Sécession, les États-Unis recensent bien d'autres dérives, de l'oppression du Sud par les carpetbaggers au maccarthysme...    

Violence des rapports sociaux

Le parallèle entre les deux nations anglo-saxonnes se prolonge dans le domaine social. Dans l'Angleterre du XIXe siècle, la révolution industrielle a fait basculer dans l'enfer les ruraux de l'Angleterre heureuse du siècle précédent (Merry England). Le sort des classes laborieuses, dénoncé par Charles Dickens, y était à bien des égards pire que sur le Continent. Les inégalités sociales entre ces classes laborieuses et les élites issues des public schools étaient abyssales comme le souligne l'anthropologue Emmanuel Todd : pour ces élites, les pauvres, si Britanniques qu'ils soient, relevaient d'une autre « race », sans rien à voir avec eux !

Ce paradoxe concernant la première puissance économique de la planète se retrouve aussi aux États-Unis, lesquels se signalent en ce début du XXIe siècle par des inégalités plus grandes que dans les autres pays développés, ainsi que l'atteste l'indice GINI (source) : d'un côté des multimilliardaires d'une arrogance sans égale et de l'autre des classes populaires souvent en manque de soins ou à la merci d'un accident de santé, avec une espérance de vie bien plus basse qu'en Europe ou en Extrême-Orient. 

Plus gravement, dans les îles britanniques, dès l'époque de Cromwell, au milieu du XVIIe siècle et même avant, les Irlandais catholiques ont eu à subir de très graves violences, plus que tout autre peuple colonisé ou exploité par les Anglais, et les stigmates de ces violences ont perduré après l'indépendance de l'Irlande du sud en 1922.

Même chose aux États-Unis où chacun sait que les Noirs américains, descendants des anciens esclaves, ont souffert de violentes et criminelles discriminations à l'époque des lois « Jim Crow » et même après les luttes pour les droits civiques, ces discriminations n'ont pas toutes disparu.

La guerre sans scrupule

Dans le siècle qui sépare la victoire sur Napoléon de la Grande Guerre, le Royaume-Uni n'a livré qu'une seule guerre d'envergure, en Crimée contre la Russie (1854-1856) et cette guerre s'est soldée par une victoire sans gloire. Avec cela, les Anglais subirent aussi de terribles échecs face à des ennemis sous-évalués : les Afghans (déjà) en 1841 dans la passe de Khiber, les Zoulous plus tard, en 1879, les Boers en 1899. 

John Henri Temple, Lord Palmerston (20 octobre 1784, Westminster, Londres ; 18 octobre 1865, Brocket Hall, Hatfield), portrait par Francis Cruikshank. vers 1855Le chef d'orchestre et l'inspirateur de cette politique fut Lord Henri Palmerston. Il domina la « diplomatie » britannique pendant un tiers de siècle, d'abord comme ministre des Affaires étrangères (1830-1841 et 1846-1851) puis Premier ministre (1855-1865), avec une arrogance jamais égalée à ce jour, même par Donald Trump. Palmerston engagea surtout l'Angleterre dans les deux guerre de l'opium contre la Chine et le sac du Palais d'Été. C'est lui aussi qui fut à la manoeuvre en Crimée. 

Pour le reste, lui-même et ses successeurs multiplièrent les guerres et les ultimatums contre des puissances extra-européennes ou des États mineurs avec le seul motif des intérêts du royaume et de celui de ses marchands et industriels. Ainsi l'« affaire Pacifico » (1850), du nom d'un commerçant né à Gibraltar et pour lequel Londres ordonna le blocus du port grec du Pirée. Ainsi la guerre contre Zanzibar (1896) ou, plus tragique, l'offensive contre les Soudanais (1898).

Quoi qu'il en soit, le Royaume-Uni put conserver son leadership mondial tout au long du XIXe siècle, jusqu'au traité de Versailles de 1919 qui vit les États-Unis s'imposer dans tous les domaines.

Il en va de même avec les États-Unis. Dans les deux siècles de leur existence, ils n'ont jamais remporté de victoire franche sur des adversaires à leur taille. En Europe, lors des deux guerres mondiales, ils ne sont intervenus qu'à la fin de ces conflits, quand tout était déjà joué. Pour le reste, les États-Unis n'ont jamais vaincu que des États anomiques (le Mexique, l'Espagne) ou bien plus faibles qu'eux (le Japon). Ils ont aussi été humiliés au Vietnam, en Irak et jusqu'en Somalie. Enfin, il leur est plusieurs fois arrivé d'agresser un pays en violation du droit international : Mexique 1848, Espagne 1896, Grenade 1983, Kossovo 1999, Irak 2003, etc. En dépit de tout cela, ce pays domine le monde depuis plus d'un siècle par son économie, sa science et sa culture. C'est comme si chaque échec le revigorait... 

Pour en finir avec la géopolitique, notons que la rivalité actuelle entre les Anglo-Saxons et les Russes a des antécédents très anciens. Elle s'est manifestée tout au long du XIXe siècle dans le cadre de ce que l'on a appelé le « Grand Jeu », un conflit feutré entre Londres et Saint-Pétersbourg qui s'est déroulé en Asie centrale, aux marges des deux empires. Elle s'est prolongée plus tard, en 1920-1922, avec l'intervention occidentale dans la guerre civile entre Rouges et Blancs. Enfin, elle a repris avec l'intensité que l'on sait avec la guerre froide (1946-1989) et jusqu'à la guerre en Ukraine aujourd'hui !  

Divergences démographiques entre Anglais et Américains

Là où s'arrête le parallèle étasunien-britannique, c'est en démographie. La population du Royaume-Uni a connu une croissance très forte au XIXe siècle en dépit d'une forte émigration vers le Nouveau Monde, passant d'environ 10 millions en 1815 à 20 millions en 1850 et plus de 40 millions en 1914 (soit autant que la France, dont la population n'a cru que de dix millions entre 1815 et 1914). 

Les États-Unis, quant à eux, connaissent depuis la fin du XXe siècle une baisse sensible de la fécondité (dico), le nombre moyen d'enfants par femme se rapprochant de 1,6 quand il en faudrait deux pour éviter que la population diminue et vieillisse de trop. Cette baisse de la fécondité reste toutefois bien moins forte que dans la plupart des autres pays avancés et elle n'affecte pas davantage les « Blancs » que les minorités ethniques. Combinée à une très importante immigration en provenance d'Amérique latine mais aussi du monde chinois et du sous-continent indien, elle permet aux États-Unis de conserver une exceptionnelle vitalité.

Autant dire qu'ils peuvent regarder l'avenir avec confiance. Songeons qu'en matière d'innovation et d'industrie, le Royaume-Uni tint la tête jusque dans le dernier quart du XIXe siècle, avant d'être concurrencé et devancé dans certains secteurs par l'Allemagne bismarkienne et les jeunes États-Unis. Sur la base de cette comparaison, les États-Unis sont assurés de conserver leur leadership encore plusieurs décennies !

Publié ou mis à jour le : 2026-01-25 09:18:17

Voir les 6 commentaires sur cet article

Robert V (26-01-2026 06:38:35)

analyse dans laquelle les états unis sont pris dans un(préjugé idéologique) . Je me demande ce que nous serions devenus pendant la guerre froide sans la puissance des états unis ( qui arrivent... Lire la suite

alban (25-01-2026 18:51:45)

Rogerclaude, bien sûr que l'intervention américaine en Europe n'a pas été décisive (malgré les efforts d'Hollywood pour nous en convaincre). Lors du Débarquement, ce sont les Anglais et les Can... Lire la suite

Guy (25-01-2026 18:29:53)

Je ne comprends pas très bien dans le développement de l’article la composante « L’énigme de la puissance américaine ». Une des causes principales de la divergence d’évolution entre le... Lire la suite

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