La Russie du tsar Nicolas II et le Japon de l'empereur Mutsuhito aspirent l'un et l'autre à se tailler un empire colonial pour faire comme les puissances occidentales.
Leur cible commune est l'Extrême-Orient : Mandchourie, Corée et Chine du nord. Il s'ensuit entre les deux fauves un conflit bref mais violent. Il va déboucher de façon inattendue sur la défaite de la Russie et propulser le Japon au rang des grandes puissances impériales.
Avec cette guerre, c'est la première fois qu'un peuple européen (« blanc ») est défait par un peuple asiatique (« jaune ») et ce fait sans précédent va relancer les mouvements anticolonialistes en Asie, en particulier dans les Indes soumises aux Britanniques, lesquels ont imprudemment encouragé l'agression japonaise.
Qui plus est, l'empire russe, étendu sur toute l'Eurasie, est alors le plus vaste État de la planète et le deuxième en population après la Chine, avec près de 140 millions d'habitants en 1904. Il est entré dans la modernité occidentale depuis plus de deux siècles. Le Japon, quant à lui, ne compte encore que 48 millions d'habitants, enfermés sur leur archipel. Il n'est entré dans la modernité que trois décennies plus tôt avec la révolution Meiji...
De la victoire du Japon sur la Russie date le début d'une ère sombre pour l'Europe et le monde, qui s'achèvera quarante ans plus tard, en août 1945, là où elle a commencé : au Japon, avec l'explosion de deux bombes atomiques...
La Corée, enjeu du conflit
Impatient de concurrencer les Occidentaux sur le terrain de l'impérialisme, l'Empire du Soleil levant a dès 1894 entrepris de soumettre la Corée voisine, qui est alors sous la protection de l'empire Qing (Chine). Il en résulte une première guerre entre la Chine et le Japon. Elle aboutit à la victoire de ce dernier, concrétisée par le traité de Shimonoseki, en 1895.
Le tsar Nicolas II, qui a des visées sur la région, envoie un « conseil amical » à l'empereur Mutsuhito par lequel il lui impose de rétrocéder aux Chinois la presqu'île du Liaodong, au sud de la Mandchourie et à l'est de Pékin. Puis, par l'accord Lobanov-Yagamata du 9 juin 1896, il lui impose un condominium de fait sur la Corée.
Résolument tournée vers l'Extrême-Orient, la Russie crée une banque russo-chinoise et conclut une alliance défensive avec la dynastie mandchoue contre le Japon. Elle obtient en contrepartie le droit de construire un chemin de fer à travers la Mandchourie. Dans le prolongement du transsibérien, ce transmandchourien est destiné à relier la ville sibérienne d'Irkoutsk au port de Vladivostok (Extrême-Orient russe).
Le 27 mars 1898, la Russie contraint la Chine à lui céder le Liaodong, où elle construit une puissante base navale, sous le nom de Port-Arthur. Ainsi dispose-t-elle désormais en Extrême-Orient d'un port libre de glaces toute l'année et qu'elle va s'appliquer à raccorder au transmandchourien. Là-dessus, elle occupe la province chinoise de Mandchourie à la faveur de la révolte des Boxeurs, en 1900.
De son côté, le Japon se fait fort de participer à la répression des Boxers aux côtés des Occidentaux. Ses troupes jouent un rôle de premier plan dans la libération des Occidentaux à l'issue des « 55 Jours de Pékin ». Il compte en tirer bénéfice et pour cela conclut en 1902 un traité militaire défensif avec l'Angleterre du roi Édouard VII qui s'irrite de l'expansionnisme russe. Par cette alliance, Londres laisse les mains libres à Tokyo en cas de conflit avec Saint-Pétersbourg.
Doutant de leur capacité à vaincre le puissant empire des Romanov, les Japonais proposent aux Russes de leur laisser les mains libres en Mandchourie et demandent la réciproque en Corée. Le tsar Nicolas II a le mauvais goût de refuser le compromis... C'est ainsi que Port-Arthur est attaqué sans déclaration de guerre préalable dans la nuit du 7 au 8 février 1904 (les Japonais récidiveront contre les Américains à Pearl Harbor).
Dans la nuit, la flotte de l'amiral Heihashiro Togo torpille plusieurs navires russes dans la rade, devant le port. Deux cuirassés et un croiseur sont gravement endommagés et se voient immobilisés dans le port pour de longues réparations, laissant aux Japonais la maîtrise de la mer.
Dans le même temps, la première armée japonaise, forte de 8 000 soldats, débarque en Corée et marche vers Séoul. Elle atteint le Yalu, fleuve frontalier qui sépare la Corée de la Mandchourie, et se heurte à des troupes russes. Celles-ci sont défaites le 1er mai 1904 sur le Yalu.
Là-dessus, entre le 5 et le 25 mai, trois autres armées japonaises débarquent en renfort sur la presqu'île de Liaodong, entre le Yalu et Port-Arthur. Elles sont sous les ordres du maréchal Oyama Iwao.
Tandis que l'une de ces armées bloque les accès terrestres de Port-Arthur, les autres vont à la rencontre des Russes à Liaoyang (ou Liao-yang), principale ville de la presqu'île du Liaodong. Le 24 août, 140 000 Russes et 160 000 Japonais en viennent à s'affronter autour de Liaoyang. Après plus de dix jours de combat, les Japonais entrent à Liaoyang le 5 septembre.
Pour la première fois, des Européens ont été battus en rase campagne par des Asiatiques. Le retentissement de cette première grande bataille russo-japonaise, livrée presque à égalité de moyens, est considérable dans tout l'Extrême-Orient. Mais le pire reste à venir...
Le commandant en chef des forces russes de Mandchourie, le général Alexeï Kouropatkine, tente du 5 au 10 octobre une contre-offensive. Il repousse les Japonais sur la rivière Cha mais ceux-ci résistent et les Russes doivent se replier sur Moukden, capitale de la Mandchourie (aujourd'hui Sheniang, capitale de la province chinoise de Liaoning).
Le 2 janvier 1905, la garnison russe de Port-Arthur capitule.
À Paris, Georges Clemenceau prend immédiatement la mesure de l'événement. Il écrit dans L'Aurore : « L’homme blanc se voit arrêté par l’homme jaune dans son mouvement de conquête sans fin » (4 janvier 1905).
À Saint-Pétersbourg, cette humiliation est à l'origine d'une première Révolution (le « Dimanche rouge ») et contraint l'empereur Nicolas II à des concessions démocratiques. Le 30 octobre 1905, il publie un Manifeste qui instaure un gouvernement à peu près démocratique. Mais ses bonnes intentions ne dureront pas...
Là-dessus débute le 20 février 1905 la bataille décisive de Moukden. Le général Kouropatkine a pu renforcer ses effectifs et ses armements grâce au chemin de fer du Transsibérien, avec plusieurs trains par jour.
Il dispose de trois cent mille hommes sur une ligne de 80 kilomètres, constituée de tranchées et de redoutes, et forte d'un millier de canons. Face à lui, le maréchal japonais Oyama dispose avec ses quatre armées de forces équivalentes.
Les combats, meurtriers et épuisants, préfigurent ceux de la Première Guerre mondiale. Après deux semaines, les Russes, épuisés et en voie d'être encerclés, abandonnent Mouken et se retirent au-delà de la Mandchourie. Les Japonais savourent leur victoire mais sont hors d'état de poursuivre leur adversaire.
- Bataille navale de Tsushima (27 mai 1905) :
Le Japon, bien qu'à bout de souffle, a déjà presque gagné la guerre quand la flotte russe de la Baltique arrive dans ses eaux.
Sous le commandement de l'amiral Rojdestvenski, elle a mis huit mois pour contourner l'Afrique par le cap de Bonne Espérance et remonter vers l'Extrême-Orient... Elle a été retardée par un incident absurde dans la mer du Nord où elle a attaqué des chalutiers britanniques en les ayant pris pour des navires japonais !
Port-Arthur étant perdu pour les Russes, la flotte du tsar ne peut s'y rendre et tente de gagner le port de Vladivostok en passant par le détroit de Tsushima. L'amiral Heihashiro Togo en profite pour lui couper la route et l'anéantit au terme d'une bataille de deux jours.
Sur les 45 navires russes, seuls deux destroyers et un croiseur réussissent à échapper au désastre et gagner Vladivostok. Six petits navires se réfugient dans des ports neutres où ils sont désarmés. Les autres sont coulés ou capturés par les Japonais. Près de 5 000 Russes sont tués et 6 000 faits prisonniers, parmi lesques deux amiraux. Les Japonais n'ont eux-mêmes à déplorer que la perte de trois destroyers et 700 hommes.
Humiliante défaite russe
Humilié, le tsar n'a plus d'autre ressource que d'accepter la médiation du président américain Théodore Roosevelt. Il ouvre les négociations pour une paix humiliante qui sera signée à Portsmouth (États-Unis) le 5 septembre 1905.
Il cède au Japon Port-Arthur et la presqu'île de Liaodong ainsi que la moitié de l'île de Sakhaline. Il doit aussi évacuer la Mandchourie et reconnaître le protectorat japonais sur la Corée, laquelle sera réduite au statut de colonie par Tokyo en 1910.
Les conséquences géopolitiques de cette année 1905 sont immenses... Sidérés par la victoire du Japon, les peuples d'Asie se disent que les Européens ne sont pas si invincibles qu'ils le paraissent. Certains Européens se rendent compte aussi que leur suprématie est fragile et touche à sa fin. Les Allemands et les Anglais sont troublés par les conséquences inattendues de leur jeu d'alliances.
Renonçant à conquérir de nouvelles terres en Extrême-Orient, les Russes tournent leurs regards vers la péninsule des Balkans, où la décomposition de l'empire turc leur permet d'espérer des conquêtes faciles. Ils ne vont pas tarder à entrer en conflit avec l'empire austro-hongrois et ce nouvel affrontement débouchera sur la Première Guerre Mondiale.




Japon contre Russie : le choc de deux impérialismes









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VETU .R (28-10-2025 06:42:49)
il me semble que l'expansionnisme Japonais est aussi motivé par le manque de matiéres premiéres en cause situation géographique .
FTI (27-10-2025 18:56:59)
Le commentaire de Coche appelle l'observation suivante : D’accord, en simplifiant, avec ce que vous écrivez … jusqu’aux deux derniers paragraphes, où, comme un cheveu sur la soupe, revient la... Lire la suite
COCHE (26-10-2025 12:50:47)
" Le choc de deux impérialismes" ! Permettez-moi de ne pas émettre d'avis concernant les protagonistes russes et japonais, mais plutôt de pointer l'impérialisme. L'impérialisme concerne tous le... Lire la suite