Martin Bormann

Homme de confiance d'Hitler

Couverture du livre de Francois Delpla, Martin Bormann. Homme de confiance d’Hitler (Nouveau Monde éditions, 2020).Armé d’une foi inébranlable dans la doctrine nazie, Martin Bormann fait toute sa carrière au sein du NSDAP (Parti national-socialiste des travailleurs allemands). Secrétaire au siège du parti à l’âge de 29 ans, il sera ensuite au service de Rudolf Hess jusqu’à l’incursion de son chef en Angleterre, parti conclure une improbable paix séparée…

Loin de pâtir de cette initiative pour le moins hasardeuse, Martin Bormann se voit projeter dans le cercle des intimes de Hitler puisqu’il devient son secrétaire à partir de 1943 et le restera jusqu’à l’effondrement final.

Malgré cette position éminente, aucun historien français ne lui avait encore consacré de biographie. François Delpla a comblé cette lacune. Dans son dernier ouvrage, Martin Bormann. Homme de confiance d’Hitler (Nouveau Monde éditions, 2020), il brosse le portrait et retrace la carrière de ce nazi qui aura connu Hitler bien mieux que la plupart de ceux qui l’ont côtoyé...

Un employé de bureau

Martin Bormann est le moins en vue des dirigeants nazis. C’est un pur bureaucrate, qui ne fait pas de discours et n’est jamais mis en valeur par la propagande. Il a pourtant une grande autorité à la fin de la guerre. Son titre de « secrétaire du Führer », obtenu le 12 avril 1943, donne à sa signature force de loi dans tous les domaines.

Découvert par le public après l’effondrement du Reich, chargé de beaucoup de crimes par les autres nazis au tribunal de Nuremberg (alors qu’on ignorait s’il était mort ou vivant), il n’a, si surprenant que cela paraisse, jamais inspiré à un historien le moindre livre ni même le plus petit article, avant la biographie que je lui ai consacrée en 2020. Il en existait seulement quelques-unes dues à des journalistes et dont les historiens se servaient sans excès d’esprit critique.

On le voyait comme un hiérarque assoiffé de pouvoir et inlassable tisseur d’intrigues qui ne cessait de dire à Hitler du mal des autres dirigeants, pour accaparer leurs fonctions. Il aurait fini par leur barrer la porte du Führer en prenant le contrôle de son agenda. Or tout cela est faux !

Martin Bormann est entre Hitler et Seyß-Inquart, ministre de l'Intérieur, Chancelier fédéral, Commissaire du Reich, 1938. En agrandissement : Martin Bormannn en 1939 (Bundesarchiv).Né en 1900, doté d’un bagage scolaire très mince, Martin Bormann est embauché en 1928 au siège du parti nazi comme employé de bureau. Il va s’élever dans la hiérarchie par ses qualités : dévouement, obéissance, puissance de travail, convictions idéologiques, mémoire, loyauté, sens de l’organisation, rigueur financière.

Il ne s’agit pas de le réhabiliter puisque ces qualités sont mises au service d’un criminel, dont les ordres d’assassinat furent appliqués sans discussion. Car Bormann était convaincu qu’Hitler allait restaurer la puissance de l’Allemagne puis, quand vinrent les revers, que lui seul pourrait la sauver !

Le chef adjoint des SA, Otto Wagener, confie en 1929 à Martin Bormann sa première responsabilité importante, la direction de la caisse d’assurance du parti, laquelle dégage des bénéfices bienvenus pour un parti submergé de difficultés financières.

Il se fait aussi remarquer d’Hitler en épousant Gerda Buch, la fille d’un des premiers nazis, Walter Buch, inamovible président du tribunal interne du parti, avec pour témoins Rudolf Hess et Hitler lui-même.

Hess, qui prend la direction du parti quand Hitler devient chancelier, l’appelle à ses côtés comme chef d’état-major. Bormann noue alors des relations étroites avec les responsables provinciaux appelés gauleiters. Il est parallèlement embauché par Hitler pour gérer sa fortune et une partie de ses biens, notamment en matière immobilière.

C’est ainsi qu’il dirige l’acquisition des terrains et la construction des bâtiments du domaine de Berchtesgaden, mais aussi de celui d’Alt Rehse (près de Berlin), voué à l’endoctrinement nazi des personnels de santé, et du complexe de Pullach (près de Munich), où réside l’élite des cadres du parti.

Si rien n’indique chez lui une obsession antisémite (ni, toutefois, une opposition dans ce domaine, qui l’eût fait congédier sur l’heure par Hitler), il est en revanche viscéralement anti-chrétien et partie prenante non seulement dans la persécution des clercs mais dans l’euthanasie, qui prétend améliorer la race en disposant des corps, par la stérilisation puis, en temps de guerre, par le meurtre. Son compagnonnage avec les médecins nazis en général, et les médecins SS en particulier, est abondamment documenté.

10e Congrès du Parti du Reich du NSDAP du 6 au 12 septembre 1938 à Nuremberg. De droite à gauche : Martin Bormann, Robert Ley, Wilhelm Frick, Hans Frank, Franz Ritter von Epp, Dr. Joseph Goebbels et Walter Buch (Bundesarchiv).

Ses responsabilités augmentent brusquement en mai 1941 quand Rudolf Hess disparaît aux commandes d’un avion pour tenter de rétablir la paix avec l’Angleterre avant l’invasion de l’URSS. Il lui succède à la tête du parti, avec le titre de « chef de la chancellerie du NSDAP ».

Sa proximité avec Hitler, déjà grande depuis le début de la guerre, devient presque une symbiose lors de l’opération Barbarossa. C’est alors qu’il commence à faire noter les propos du chef, qui dans les années 1950 deviendront un livre couramment désigné par une expression trompeuse empruntée à… Martin Luther : « Propos de table » (Tischreden).

En fait, il ne retient de la logorrhée hitlérienne, recueillie à toute heure, que ce qui peut servir de directive, et l’exploite dans des circulaires aux gauleiters ou, de plus en plus, dans des lettres à différents dirigeants. C’est ainsi que, petit à petit, il accède à une fonction de secrétaire du Führer avant d’en recevoir officiellement le titre, peu après le désastre de Stalingrad.

Adolf Hitler à Paris en juin 1940. Martin Bormann se trouve à sa gauche au premier rang, Bundesarchiv.Pendant tout ce processus, il augmente certes sa puissance et son autorité, mais non, à proprement parler, son pouvoir : il reste suspendu aux décisions d’un chef et d’un seul, qu’il a à cœur de servir le mieux possible, comme il l’écrit à son épouse Gerda. Leur correspondance, fréquente et abordant bien des sujets (mais hélas conservée seulement pour les deux dernières années), permet de constater que ses fonctions ne lui montent pas à la tête, et que son abnégation ne faiblit jamais.

S’il y a entre les dirigeants nazis des rivalités, souvent exagérées mais néanmoins réelles, Bormann est probablement, parmi eux, le plus soucieux d’action collective. C’est la meilleure explication de son ascension qui procède moins d’une volonté de s’élever que du besoin, éprouvé de façon croissante par Hitler à mesure que la situation militaire se détériore, d’avoir auprès de lui un interprète scrupuleux de sa volonté du moment, capable de la faire connaître et respecter dans tous les rouages de l’État.

« Abgabeaktion »

De ce point de vue, il éclipse peu à peu, pendant les dernières années, un autre dirigeant, Hans Lammers, chef de la chancellerie du Reich. Ce dernier est une sorte de directeur de cabinet chargé depuis 1933 de répercuter les desiderata du chancelier auprès de ses ministres. Une fois nommé « secrétaire du Führer », Bormann devient, de fait, le supérieur de Lammers qui, après une résistance initiale, se résigne à cette situation.

Le totalitarisme hitlérien restait, jusqu’au début de 1942, incomplet dans le domaine judiciaire. Le ministre de la Justice Franz Gürtner, un conservateur, avait maintenu une relative indépendance de la magistrature (fortement incitée, cependant, à juger selon des critères nazis). Il meurt en janvier 1941 (il faudrait d’ailleurs peut-être s’interroger sur les causes de ce décès) et n’est pas remplacé avant juillet de l’année suivante.

Dans l’intervalle, Hitler a essayé de mettre l’URSS au tapis comme la France un an plus tôt, et échoué. Ses confidences montrent dès l’automne de 1941 et dès avant l’attaque japonaise de Pearl Harbor, qui scelle l’entente des « Trois grands » (Grande-Bretagne, États-Unis et URSS) contre lui, que la guerre est perdue, à moins qu’il ne parvienne à empêcher cette alliance ou, si elle se confirme, à la dissoudre. En conséquence, il anticipe dès ce moment des temps difficiles à l’intérieur même du Reich, et prévoit des mesures répressives pour y parer.

Le mouvement SS est, dans ce domaine, son instrument favori et il lui donne pour cela de nouveaux leviers, comme la nomination de son chef, Himmler, au ministère de l’Intérieur en 1943. Mais il en donne aussi à Bormann, dont les relations avec Himmler sont complexes, mais beaucoup plus amicales et synergiques qu’on ne le dit généralement, notamment en matière de justice.

Hitler avec son état-major au quartier général en juin 1940, Bundesarchiv. Hitler avec son état-major au quartier général en juin 1940. Martin Bormann se trouve au premier rang (5ème à partir de la gauche).

S’étant fait accorder par le Reichstag les pleins pouvoirs dans ce domaine en avril 1942, Hitler associe de près Bormann à la nomination en juillet du successeur de Gürtner : le nazi fanatique Otto Thierack. Ils réorganisent de concert le ministère pendant l’automne en contraignant les juges à rendre des verdicts conformes aux intérêts militaires et « raciaux » du pays et en les dessaisissant partiellement au profit des SS.

Ainsi est décidée en septembre 1942 une réforme importante, et méconnue de l’historiographie, appelée Abgabeaktion (« action de prélèvement »). Elle consiste à prélever dans les prisons des délinquants « asociaux » pour les remettre aux SS qui, dans leurs camps de concentration, les mettront à mort « par le travail ».

Une réforme typiquement nazie, consistant à la fois à terroriser le peuple allemand et à profiter de la guerre, et de ses difficultés même, pour prendre des mesures drastiques d’« amélioration de la race ». La documentation montre que Bormann sert d’intermédiaire sur ce chapitre entre Thierack et Himmler d’une part, et Hitler de l’autre.

Après le désastre de Stalingrad, consommé le 2 février 1943 par la reddition des dernières troupes du maréchal Paulus, on sait que le gouvernement du Reich proclame la « guerre totale » par la voix de Goebbels en un discours très médiatisé devant le Reichstag, le 18 février 1943.

On sait moins que depuis janvier siège un « comité des trois » composé de Bormann, de Lammers et du maréchal Keitel, qui gère ce processus en freinant les mesures souhaitées par Goebbels et ses quelques alliés, principalement le ministre de l’Armement Albert Speer, notamment l’extension du travail féminin.

D’un côté, on affiche des mesures drastiques de mobilisation, de l’autre les femmes allemandes sont, comme avant ou presque, vouées principalement à leurs tâches reproductrices. Comble d’infortune, Goebbels, qui veut s’attaquer à la coquetterie féminine, ne réussit même pas à faire interdire le maquillage et les permanentes, mais seulement à suspendre la fabrication des produits nécessaires.

Funérailles nationales du colonel Werner Mölders, le 28 novembre 1941 à Berlin. Au premier plan, de gauche à droite : Martin Bormann, Hitler et Erhard Milch. Derrière, Julius Schaub et le Dr. Karl Brandt.Ces exemples, et d’autres détaillés dans mon livre, permettent de dissiper l’image d’un régime « polycratique », qui a trompé et trompe encore beaucoup d’historiens du nazisme. Les rivalités des dirigeants et de leurs bureaucraties, souvent surestimées, sont, de plus, corsetées et orientées en fonction des vues, souvent secrètes, du dictateur, et de ses méthodes souvent obliques.

L’ascension de Bormann n’est qu’un symptôme de ce contrôle, et de sa nécessité croissante au fur et à mesure que la guerre tourne au désavantage du pays. Pour autant, le « secrétaire » nommé le 12 avril 1943 n’est pas dans tous les secrets. Bormann reste, à sa façon, un idéaliste, incapable d’appréhender complètement le cynisme de son maître.

Rien n’en témoigne mieux que leur unique dispute, à notre connaissance. Martin la conte par le menu dans une lettre à Gerda, le 18 août 1944. Hitler crée un ministère de la Santé et en confie la direction à Karl Brandt, l’un des médecins les plus fanatiquement nazis.

Göring est un traître...

Jusque-là, il n’existait qu’une direction de la santé au ministère de l’Intérieur, confiée à Leonardo Conti. Bormann se rebelle, par amitié pour Conti qu’il estime beaucoup plus compétent et dévoué. Karl Brandt, explique-t-il à Hitler, n’est qu’un arriviste et un intrigant. Il met sa démission dans la balance, demandant à être envoyé sur le front si Hitler maintient sa décision.

Lorsqu’il rédige sa lettre, Bormann ne sait encore s’il va conserver ses fonctions. Il écrit dans la lettre suivante qu’il est rassuré car son maître est tout miel avec lui : la crise a duré moins longtemps qu’entre Macron et Biden dans l’affaire des sous-marins ! Les deux hommes sont trop vissés l’un à l’autre.

Adolf Hitler et son médecin Karl Brandt au Berghof. Image extraite d'un film réalisé par eva Braun vers 1940, US National Archives.Hitler a pris, comme souvent, un gros risque (celui de perdre un collaborateur quasi-indispensable), mais, comme presque toujours (sauf lorsqu’il a sous-estimé la capacité de Churchill à maintenir l’état de guerre en mai-juin 1940), il gagne sur toute la ligne : il aura, et Bormann comme secrétaire, et Brandt comme commissaire du Reich à la Santé.

Il est difficile, à partir de ce seul document, de savoir pourquoi il tenait tant à Brandt, mais on sait par ailleurs qu’il envisageait d’utiliser des gaz de combat et a chargé Brandt d’expérimentations dans ce domaine. Il aura jugé ce nazi fanatique, l’un des rares à crâner en dénonçant une « justice de vainqueurs » au pied de la potence de Nuremberg, plus apte à cette besogne que Conti (qui devait se suicider en prison).

Voilà qui nous amène à la période finale du nazisme, quand l’Allemagne est prise en étau par les Alliés de l’Est et de l’Ouest. On sait que sa politique officielle consiste à « combattre jusqu’au bout » sans négocier d’aucun côté.

En fait, des tentatives de négociations ont tout de même lieu, par Himmler côté occidental, par Ribbentrop en direction de l’Est… Il est grotesque (et démenti par les documents quand on les lit de près) de penser qu’Hitler n’aurait pas été au courant. En revanche, rien n’indique que Bormann le soit et, quand il est informé de ces négociations, son indignation n’a pas l’air feinte.

Il est par exemple sincère lorsque, le 23 avril 1945, il veut persuader Hitler que Göring le trahit (dans un message, le successeur désigné d’Hitler demandait seulement quand il était censé prendre ses fonctions, étant donné que le dictateur entendait « diriger la défense de Berlin » et y mourir en cas d’échec).

Il ne veut pas, comme on l’a souvent écrit, succéder au successeur, mais seulement lui appliquer le châtiment des traîtres, à un moment où des patrouilles de SS parcourent Berlin en pendant aux réverbères ceux qui parlent de se rendre.

De gauche à droite : Adolf Hitler, Martin Bormann, Hermann Göring et Baldur von Schirach sur la terrasse du Berghof à Obersalzberg, 1936, Bundesarchiv.

Hitler ne réagit pas tout de suite dans le sens souhaité mais finit au bout de quelques heures par déchoir Göring de ses fonctions, tout en lui laissant la vie sauve « en reconnaissance des services rendus ».

Un rôle décisif est alors joué par un nazi peu connu, qui allait plus tard faire une brillante carrière au sein du « miracle économique » ouest-allemand, Helmut von Hummel (1910-2012). Il est le bras droit de Bormann dans la gestion du domaine de Berchtesgaden et a aussi un lien personnel avec Hitler, dont il pilote les acquisitions d’œuvres d’art.

Göring étant assigné à résidence sous la garde des SS dans sa villa de Berchtesgaden, Hummel s’arrange avec le chef local des SS pour qu’il ne soit pas exécuté, même si un télégramme de Bormann l’ordonnait. C’est ainsi que, lorsque le 26 avril arrive, signé du secrétaire, l’ordre de « fusiller tous les traîtres » si Berlin tombe, le prisonnier a été transféré et ne dépend plus des autorités de Berchtesgaden.

Cette affaire tend à prouver qu’Hitler, tout en maintenant les apparences d’un absurde jusqu’auboutisme, garde Göring en réserve pour négocier avec les Américains (chez qui Göring se rend dès la capitulation ordonnée par Dönitz le 7 mai) et sauver du nazisme ce qui pourra l’être, en attendant une renaissance promise par son testament. Ici, Bormann, secrétaire tenu à l’écart des secrets, est naïvement fidèle à la politique officielle.

Après le suicide de son idole, qui l’a chargé de se rendre à Flensburg auprès du nouveau successeur désigné, l’amiral Dönitz, Bormann tente de quitter Berlin en franchissant les lignes soviétiques, mais renonce rapidement et se suicide au cyanure.

L’envahisseur fait enterrer prestement les cadavres qui jonchent les rues et le sien n’est pas identifié. Voilà qui, joint à sa réputation de maître de l’intrigue, autorise le mythe de sa survie, en Amérique latine ou ailleurs, à la tête d’une clique nazie préparant un triomphal retour en RFA. Même la découverte de son squelette, en 1972, ne mit pas fin aux rumeurs, qui ne cessèrent qu’après le verdict de l’ADN, en 1999.

Ce premier examen historique de son parcours, qui en appelle d’autres, est un vecteur de choix pour cerner la manière de gouverner d’Hitler et combattre un mythe qui, contrairement à celui de la survie de Bormann, reste vivace : la présentation du Troisième Reich comme une « polycratie ».

François Delpla
Publié ou mis à jour le : 2021-10-08 16:50:43

 
Seulement
20€/an!

Actualités de l'Histoire
Revue de presse et anniversaires

Histoire & multimédia
vidéos, podcasts, animations

Galerie d'images
un régal pour les yeux

Rétrospectives
2005, 2008, 2011, 2015...

L'Antiquité classique
en 36 cartes animées

Frise des personnages
Une exclusivité Herodote.net