Histoire universelle

États-Nations : la divergence européenne

Au XIIIe siècle, le monde civilisé se partageait entre de grands empires, les uns en pleine croissance comme les empires mongols, les autres en déliquescence comme l'empire byzantin.

Le château-fort de Cautrenon, en Auvergne, dessin de Guillaume Revel dans l'Armorial du duc de Bourbon (XV° siècle), BNFTous suivaient une « loi » entrevue par l'historien Ibn Khaldoun (1332-1406) selon laquelle les empires sont voués à périr sous les coups des barbares de leurs frontières et renaître à l'initiative de ces mêmes barbares.

L'Europe occidentale fit toutefois exception à la règle avec l'émergence d'États-Nations appelés à durer jusqu'à nos jours. Que s’est-il passé pour qu’après l’An Mil, cette modeste extrémité de l'Eurasie diverge et s’écarte de la loi commune ? La naissance improbable des États-Nations invaliderait-elle la thèse d’Ibn Khaldoun ?

Le bréviaire d'Alaric, code de lois wisigoth publié en 506 : on  voit ici le roi, un évêque, un duc et un comte (miniature d'une copie du IXe siècle, BNF)

Les barbares, chance et malédiction des empires

Tous les empires, selon cette thèse, se maintiennent avec le concours de milices barbares. Ainsi les empereurs chinois ont-ils toujours pu recruter des mercenaires et des alliés parmi les barbares qui nomadisaient aux confins de l'empire, Turcs, Ouigours, Mongols, Tibétains...

Ces combattants étrangers sans attache locale n'avaient aucun scrupule à réprimer les sujets qui s'opposaient à l'empereur. Ils empêchaient aussi la formation d'une féodalité chinoise qui aurait fait obstacle à son autorité. Tout allait pour le mieux jusqu'au moment où des barbares se lassaient d'obéir à l'empereur ou envahissaient le pays : s'ouvrait alors un nouveau cycle avec période de troubles et nouvelle dynastie.

Ce qui était bon pour l'empereur et pour l'intégrité de la Chine ne l'était pas pour la justice et l'équité. L'arbitraire était le lot commun. Si les habitants de la capitale, l'entourage de l'empereur et ses troupes vivaient dans l'opulence grâce aux impôts dont étaient accablés les paysans, il n'en allait pas de même de ces derniers qui, dans l'incertitude du lendemain, n'osaient épargner et investir.

On peut voir dans cet arbitraire la raison qui va conduire les empires du IIe millénaire, la Chine, mais aussi Byzance, la Russie et les différents empires musulmans, à stagner tandis que s'épanouiront les États-Nations occidentaux.

Combattants mongols en Chine

Bienfaits de l'isolement

Ce qui distingue fondamentalement l'Europe occidentale des autres aires de civilisation, c'est qu'elle n'a connu aucune invasion à partir de 955 et de la victoire d'Otton sur les Hongrois. Les Mongols eux-mêmes se sont arrêtés en Hongrie sans émouvoir d'aucune façon les Occidentaux. Faute de barbares en périphérie, l'empereur d'Occident, à la différence de ses homologue chinois, arabe ou moghol, n'a jamais pu recruter des barbares qui auraient pu désarmer ses sujets et les pressurer à loisir. 

Avec la quasi-disparition du commerce dès l'époque carolingienne, les puissants n’ont plus eu d’autres richesses que les réserves de leurs domaines ruraux. Comtes et ducs, évêques et abbés s'attachèrent donc à ceux-ci. Leurs liens avec la terre se renforcèrent quand, pour s’assurer de la fidélité de ses compagnons de combat, un petit-fils de Charlemagne leur concéda un droit héréditaire sur leurs fiefs. Ainsi se développa un solide maillage de seigneuries et autant de villages qui assuraient leur entretien.

L'historien et romancier Amin Maalouf a entrevu le phénomène en auscultant les chroniques arabes des Croisades : «  Les Franj, dès leur arrivée en Orient, ont réussi à créer de véritables États. À Jérusalem, la succession se passait généralement sans heurts ; un conseil du royaume exerçait un contrôle effectif sur la politique du monarque et le clergé avait un rôle reconnu dans le jeu du pouvoir. Dans les États musulmans, rien de tel. Toute monarchie était menacée à la mort du monarque, toute transmission du pouvoir provoquait une guerre civile. Faut-il rejeter l'entière responsabilité de ce phénomène sur les invasions successives, qui remettaient constamment en cause l'existence même des États ? Faut-il incriminer les origines nomades des peuples qui ont dominé cette région, qu'il s'agisse des Arabes eux-mêmes, des Turcs ou des Mongols ?  ».

Le droit, enfant de la ruralité

Calendrier des travaux agricoles (1306, extrait du Rustican, Pietro de Crescenzi, Musée Condé, Chantilly)À l'abri de toute invasion ou immixtion étrangère,  chaque région d'Europe occidentale put cultiver génération après génération son parler, ses usages et ses coutumes. Celles-ci, avec le temps, acquirent force de loi. Les Anglais les désignent sous le nom de « common law », par opposition à la loi édictée par le pouvoir. Elles vont s'imposer aux puissants comme aux humbles et devenir le socle des États en gestation.

Amin Maalouf note aussi ce phénomène dans les chroniques arabes des Croisades : « Oussama a remarqué, lors d'une visite au royaume de Jérusalem, que "lorsque les chevaliers rendent une sentence, celle-ci ne peut être modifiée ni cassée par le roi". Encore plus significatif est ce témoignage d'Ibn Jobair : Nous avons traversé une suite ininterrompue de fermes et de villages aux terres efficacement exploitées. Leurs habitants sont tous musulmans, mais ils vivent dans le bien-être avec les Franj [Francs ou croisés]. Leurs habitations leur appartiennent et tous leurs biens leur sont laissés. Or le doute pénètre dans le coeur d'un grand nombre de ces hommes quand ils comparent leur sort à celui de leurs frères qui vivent en territoire musulman. Ces derniers souffrent, en effet, de l'injustice de leurs coreligionnaires alors que les Franj agissent avec équité ».

Avènement des États-nations

Calendrier des travaux agricoles (1306, extrait du Rustican, Pietro de' Crescenzi, Musée Condé, Chantilly)Le lien avec la terre natale fait qu'au XIIe siècle, on commença à employer le mot « nation » (du latin nascere, « naître »), mais c'était pour qualifier les étudiants de même origine dans les universités de Bologne et Paris. Il y avait ainsi la nation picarde, la nation normande...

Le sentiment d'appartenance nationale se révéla à la fameuse bataille de Bouvines, en 1214, quand les milices bourgeoises prêtèrent main forte à l'armée féodale pour repousser une coalition en guerre contre le roi de France.

Ainsi, des États fondés sur le droit et l'équité ont pu émerger, s'épanouir et durer dans l'ancien empire carolingien (entre Èbre, Elbe et Tibre) ainsi qu'en Angleterre. Ces États ont inventé la démocratie, la société de confiance et la liberté d'entreprendre, avec au bout du chemin la révolution industrielle.

Une seule autre région du monde peut se féliciter de n'avoir connu aucune invasion ni vague migratoire au cours du dernier millénaire : l'archipel nippon. Est-ce un hasard si le Japon est aussi, en-dehors de la chrétienté médiévale, la seule autre région du monde à avoir connu une forme de féodalité ? Et le premier pays non-occidental à avoir adopté les recettes de la modernité : droit, éducation de masse, liberté d'entreprendre... ?

La démonstration est belle. Soyons-en reconnaissants au vieil Ibn Khaldoun et à l'historien Gabriel Martinez-Gros qui a compris et mis en lumière sa pensée.

André Larané

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Fondateurs d'empire
Publié ou mis à jour le : 2023-08-13 07:50:12
Jacmé (13-08-2023 17:13:42)

Diablement (si j'ose m'exprimer ainsi) intéressant de lire les commentaires de ces deux intellectuel musulmans d'une rigoureuse honnêteté qui ne sont d'ailleurs pas les seuls à dresser un tableau élog... Lire la suite

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