Codes secrets

Déchiffrons-les !

Écrire pour ne pas être compris ! Paradoxalement, depuis qu'il communique, l'homme a cherché à dissimuler par tous les moyens le contenu de ses messages.

La diffusion de l'écriture, si elle a facilité les échanges, a aussi multiplié les personnes capables de déchiffrer missives et notes à caractère confidentiel. Il fallait trouver des systèmes partagés uniquement par des initiés.

C'est dans ce monde des codes chiffrés, des lettres insondables et du secret que nous vous invitons à entrer. Attisez votre logique !

Isabelle Grégor
Cylindre de Jefferson, 1793, The National Cyptologic Museum, Fort George G. Meade, États-Unis

Le temps des premières ruses

Saura-t-on jamais quand a été créé le premier message crypté ? Était-ce sur les parois des grottes préhistoriques, couvertes de signes toujours indéchiffrables ? Ou plus certainement en Mésopotamie, sur les premières tablettes ayant reçu des traces d'écriture ? On soupçonne en effet un simple potier d'avoir dissimulé les secrets de fabrication de son vernis dans une formule chiffrée.

Les successeurs de Champollion ont eu eux aussi la surprise de découvrir des signes étranges, ne correspondant en rien aux hiéroglyphes connus, comme si des scribes s'étaient amusés à réaliser de faux textes pour tester la perspicacité de leurs collègues !

Plus tard, Grecs et Romains laissent de côté l'aspect ludique du secret pour tirer parti de ses avantages stratégiques : on imagine par exemple, pour lancer la révolte contre les Perses (Ve s. av. J.-C.), de tatouer le crâne d'un esclave puis de laisser repousser ses cheveux... Méthode originale mais qui eut moins de succès que la scytale des Spartiates (IVe s. av. J.-C.), bandelette qui ne redevenait lisible qu'une fois enroulée sur un bâton d'un diamètre précis, ou encore l'encre invisible, en vogue pendant des siècles.

« Un inestimable rompement de cerveau » (Vigenère)

En 150 av. J.-C., l'historien grec Polybe, conseiller de l'armée romaine, a l'idée d'un carré permettant de substituer facilement des chiffres à des lettres.

Représentation d'Al-Kindi sur un timbre syrien

Par la suite, l'importance de ces chiffres dans le cryptage n'a cessé de grandir, comme le montre le fameux « chiffre de César », méthode consistant simplement à décaler les lettres de trois places dans l'alphabet.

Mais ce sont les Arabes qui ont permis au codage de devenir une science et non plus un « art de l'écriture secrète », comme le qualifiait le Kama-sutra (Ve s.).

Au IXe siècle, le grand savant Al-Kindi rédige le premier manuscrit sur le déchiffrement des messages cryptographiques où il met en évidence le principe de l'analyse de fréquence des lettres : plus une lettre est utilisée dans la langue, plus elle sera présente dans le texte secret.

Élémentaire, mais révolutionnaire pour les experts en dissimulation qui n'avaient pas imaginé que leurs méthodes étaient si prévisibles !

Boîte à chiffrer et à déchiffrer en forme de livre aux armes d'Henri II, 1550, musée national de la Renaissance, ÉcouenLes diplomates de la Renaissance ne peuvent plus s'en contenter et incitent donc les inventifs de leur époque à multiplier les difficultés : le marché du secret s'enrichit dès lors de cadrans (Leon Alberti, 1467) et autres carrés (Blaise de Vigenère, 1586) supposés impénétrables.

L'entrée en scène de la logique rend enfin la cryptographie respectable, au point que les gouvernements leur consacrent des « cabinets noirs » au sein de leur administration.

Le temps des spécialistes est arrivé !

Victimes du Chiffre...

Faux post-scriptum ajouté par Thomas Phelippes à une lettre de Mary reine d'Écosse à Anthony Babington, Richmond, Royaume-UniMarie Stuart a été victime de sa trop grande confiance dans l'art du Chiffre.

Pour s'emparer du trône de sa cousine Elizabeth, reine d'Angleterre, elle avait en effet eu recours à des lettres codées qui étaient en fait interceptées par les services d'espionnage de sa rivale.

Une fois le code découvert, il ne restait plus qu'à attendre une maladresse de la reine d'Écosse qui, trompée par un faux en écriture, finit par donner le nom de ses complices. Le piège se referma alors, le complot fut dévoilé et la reine condamnée à mort.

En France, la cryptologie eut également de l'influence sur le cours de l'Histoire, notamment grâce au talent d'Antoine Rossignol qui, durant 50 ans, sécurisa la correspondance diplomatique de Louis XIII puis Louis XIV.

Marie-Antoinette s'essaya elle aussi à la maîtrise du secret en chiffrant les courriers destinés à l'aider à fuir la tempête révolutionnaire. Traduites récemment, ces lettres lèvent aussi le voile sur sa relation avec le comte Axel de Fersen auquel elle adresse un tendre « J'existe mon bien-aimé et c'est pour vous adorer ». Attention aux messages mal codés : ils peuvent faire perdre la tête !

Quand les machines font la guerre

Le XIXe siècle est ingrat pour la cryptologie, regardée comme une alliée de l'absolutisme passé.

On lui préfère depuis 1844 le télégraphe, beaucoup plus rapide, même si des amateurs comme le futur président américain Thomas Jefferson continuent à inventer des machines à coder. 

Mais ce sont surtout les décrypteurs qui occupent la scène : souvent de formation scientifique, ils permettent par exemple à la France d'intercepter nombre de messages ennemis entre 1914 et 1918.

Télégramme de Zimmermann, 16 janvier 1917, National Archives, Washington, USA

Les spécialistes anglais, en dévoilant le contenu du fameux télégramme de Zimmermann, firent même basculer l'Histoire : ils révélèrent en effet que l'Allemagne avait l'intention de soutenir une offensive mexicaine contre le territoire des États-Unis, découverte qui poussa ces derniers à prendre part au conflit.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, les recherches se cristallisent autour de la machine Enigma. Ce véritable bijou de la cryptologie, basé sur des impulsions électriques, a été mis au point en 1920 par l'Allemand Arthur Scherbius.

Avec une machine aux deux extrémités de la chaîne de transmission, il permet de coder et décoder des messages selon une clé qui varie chaque jour. Les militaires du IIIe Reich n'hésitent pas à lui confier tous leurs secrets.  

Machine Enigma, National Museum of Royal Navy, PortsmouthDès 1940, le Premier ministre Winston Churchill crée une « école du chiffre » au château de Bletchley Park, au nord de Londres, pour en venir à bout.

Là sont installés les meilleurs mathématiciens et joueurs d'échecs du pays, parmi lesquels Alan Turing, le plus brillant mathématicien de sa génération. 

Ils exploitent les recherches engagées dès 1933 par le mathématicien polonais Marian Rejewski et communiquées in extremis à l'ambassade de Grande-Bretagne à Varsovie juste avant l'invasion du pays par la Wehrmacht.

Grâce à une puissante calculatrice, la Bomba de Rejewski, et en tirant parti de chaque petite erreur de l'ennemi, Alan Turing et ses collègues parviennent à déchiffrer en moins d'une heure tous les messages d'une journée, cela sans jamais éveiller les soupçons de l'ennemi. C'est ainsi que lorsqu'est annoncé le passage d'un navire allemand, un avion de reconnaissance le survole comme « par hasard » pour justifier l'attaque qui s'ensuit. 

Plus gravement, à la veille du raid dramatique sur la ville de Coventry, le 14 novembre 1940, Churchill, informé par un message Enigma, s'abstient de prévenir les autorités locales pour que les Allemands ne se doutent de rien.

On estime que les succès britanniques dans la guerre des codes secrets auront écourté d'au moins plusieurs mois la Seconde Guerre mondiale. Un exploit qui valut à Enigma d'être reléguée au rang des curiosités avec l'arrivée de l'ère de l'informatique.

L'imagination à la fête

Palindrome Sator, pierre gravée à Oppède, VaucluseSi vous avez une âme d'aventurier et beaucoup de patience, quelques messages mystérieux attendent encore d'être traduits.

Laissons de côté les tablettes de l'île de Pâques, le disque de Phaistos, en Crète, et les sceaux de la vallée de l'Indus.

Ils font partie des textes qui résistent encore aux efforts des paléographes.

Émetteurs navajos, 1943, National Archives, Washington, USAPenchons-nous plutôt sur le cas du palindrome de Sator, ensemble de lettres romaines présentées en carré et qui sont encore sujettes à toutes sortes d'interprétation...

À moins que vous ne préfériez partir à la recherche du trésor de l'américain Thomas Beale dont l'emplacement est révélé dans des lettres, intraduisibles depuis 1822.

Et pourquoi ne pas créer votre propre code ?

C'est ce qu'ont fait après 1941 les Américains engagés dans la guerre du Pacifique en ayant simplement recours au navajo, une langue amérindienne rare et tellement complexe que les Japonais ne purent jamais en venir à bout !

Sources bibliographiques

Simon Singh, Histoire des codes secrets. De l'Égypte des Pharaons à l'ordinateur quantique, éd. JC Lattès, 1999
« Codes et langages secrets. De Jules César à Enigma », Les Cahiers de sciences et vie, n°133, novembre 2012.

Publié ou mis à jour le : 2019-05-02 17:37:59

 
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