Après la Grande Guerre de 1914-1918, dans une Europe meurtrie et agitée de mille tourments, très peu de gens ont pris la mesure du danger nazi. Sans doute moins d’une dizaine, tous français à une exception près !
Dans la vie faut pas s’en faire (Maurice Chevalier, 1921)
Pendant que les Occidentaux s’enivrent dans la paix retrouvée des Années Folles (les années 1920), le reste de l’Europe subit les contrecoups de la guerre. L’historien Robert Gerwarth rappelle que « plus de quatre millions de personnes trouvèrent la mort lors des conflits armés de l'Europe d'après-guerre » (Les Vaincus, Seuil, 2017).
La Russie, devenue URSS, enchaîne guerre civile, famines et répressions, cependant que l’Italie rompt avec la démocratie. Mussolini et sa pratique autoritaire du pouvoir, fondée sur la sacralisation de l'État, font très vite des émules dans les petits pays d'Europe centrale et méditerranéenne : Horthy en Hongrie, Pilsudski en Pologne, Seipel et Dollfus en Autriche, Primo de Rivera en Espagne, Salazar au Portugal, Metaxàs en Grèce...
Autant dire que la montée laborieuse du NSDAP, le parti nazi, en Allemagne fait figure d’épiphénomène. Qui pourrait s’inquiéter d’un peintre raté à la gesticulation ridicule ?
Avec le krach de Wall Street en octobre 1929 et l’explosion du chômage en Europe, tout se gâte. Chacun se consacre à ses problèmes intérieurs : emploi, salaires, monnaie, commerce…
En France, dès janvier 1930, le président du Conseil André Tardieu et son ministre de la Guerre André Maginot évacuent la question militaire en engageant la construction d’une ligne fortifiée de la Méditerranée à la frontière franco-belge.
Ainsi, dans leur esprit, la menace allemande ne sera plus à craindre, d’autant que la République fondée à Weimar s’est consolidée et se veut encore pleinement démocratique.
Les Cassandre de l’hitlérisme
Le premier à prévenir ses concitoyens de la menace militaire du IIIe Reich intervient… douze ans avant celui-ci et avant même que Hitler n’adhère à ce qui deviendra le parti nazi ! Il s’agit de Jacques Bainville, un historien à succès de 50 ans. Disciple du royaliste Charles Maurras, il écrit dans son journal L’Action française.
Dès octobre 1918, tandis que l'Autriche-Hongrie se disloque, il adjure Clemenceau de sauver la Double-Monarchie : « Une anarchie, compliquée d'une effroyable mêlée ethnique, menace de se développer sur les ruines de la seule organisation qui, jusqu'ici, ait été capable d'ordonner ce chaos. »
Puis, voilà qu’après la conclusion du traité de paix de Versailles, le 28 juin 1919, il découvre le pamphlet Les Conséquences économiques de la paix dans lequel l’économiste John Maynard Keynes dénonce les réparations imposées à l’Allemagne et y voit la source de futurs conflits.
En réaction, dès l’année suivante, il publie Les Conséquences politiques de la paix, un court essai dans lequel il analyse avec une prescience extraordinaire les conséquences à venir du traité de paix pour les deux décennies à venir. Tout juste n’a-t-il pas pu donner le nom du chef qui allait reconduire l’Allemagne à la guerre !
Jacques Bainville s’inquiète en premier lieu du remodelage de l'Europe centrale : « il reste l'Allemagne, seule concentrée, seule homogène, suffisamment organisée encore, et dont le poids, suspendu sur le vide de l'Europe orientale, risque de faire basculer un jour le continent tout entier. [...] L’œuvre de Bismarck et des Hohenzollern était respectée dans ce qu'elle avait d'essentiel. L'unité allemande n'était pas seulement maintenue, mais renforcée ».
Prophétique, il voit dans le traité de Versailles les germes d'un autre conflit : « On ne peut donc pas dire que le traité ne démembre pas l'Allemagne. Il la démembre nettement à l'Est, à un point sensible, très loin de la prise des Alliés. Il la démembre au profit de la Pologne, trois fois moins peuplée qu'elle et plus de vingt fois moins forte si l'on tient compte des faiblesses intimes de l'État polonais et des périls qu'il court. Regardez encore cette carte si parlante. Accroupie au milieu de l'Europe comme un animal méchant, l'Allemagne n'a qu'une griffe à étendre pour réunir de nouveau l'îlot de Koenigsberg. Dans ce signe, les prochains malheurs de la Pologne et de l'Europe sont inscrits »
L’essai recueille un succès d’estime… mais ne conduit pas pour autant gouvernants français et britanniques à réviser leurs options politiques et diplomatiques.
Jacques Bainville souffre de n’être pas mieux écouté que Cassandre, fille du roi de Troie, qui avait reçu le don de prophétie assorti du malheur de ne pouvoir convaincre personne (Iliade).
Mais il est bientôt rejoint par d’autres observateurs aussi visionnaires que lui, à commencer par le journaliste André Géraud, dit Pertinax.
À l’issue des législatives allemandes de 1930 qui voient le parti nazi devenir la deuxième force politique du Reichstag, Pertinax écrit dans son journal L’Écho de Paris (conservateur), le 5 octobre 1930 : « Les élections allemandes signifient que le Reich s'oriente vers un régime de force et que la politique de M. Briand a vécu ».
Ce diagnostic reviendra régulièrement dans ses chroniques, malgré les haussements d’épaules des apôtres de la « sécurité collective » incarnée par la Société des Nations (SDN).
Là-dessus, le 7 juillet 1933, peu après l’accession de Hitler à la chancellerie, Henri de Kérillis, rédacteur en chef du même journal, écrit un fameux éditorial : « (…) L’Allemagne n’est pas l’Italie. L’Allemagne qui garde son fond barbare, est une nation turbulente et batailleuse qui rêve de guerre et de conquête, une nation vaincue que hante l’espoir de la revanche. Les réformes jetées par Hitler en pâture à ses troupes ne sauraient valoir que pour un temps court. On peut même admettre qu’elles causeront un tel trouble et qu’elles apporteront de telles déceptions que la nécessité d’une diversion se fera bien vite sentir et qu’en tous les cas, le pays aura tôt fait de se retourner vers les objectifs extérieurs.
C’est pourquoi, au « Centre de propagande » je demande avec une insistance pressante à mes amis de tenir sans cesse l’opinion publique en éveil. Certes, les dangers ne manquent pas à cette heure. Mais celui-là domine de loin tous les autres. Gare à Hitler ! Gare aux nazis ! Gare à l’Allemagne qui arme ! » (source gallica.bnf.fr / BnF).
Le 20 octobre 1933, c’est le chroniqueur militaire de L’Écho de Paris, André Pironneau, qui dénonce l’impréparation de l’armée française devant la menace allemande ! Et il saisit cette occasion pour mettre en avant les propositions quasi-révolutionnaires d’un lieutenant-colonel encore inconnu, Charles de Gaulle. Il écrit ainsi : « Des troupes de choc, formées de spécialistes, motorisées, en partie blindées, changeraient du tout au tout nos moyens d’agir pour maintenir la paix et, éventuellement, les conditions de notre sécurité propre. (…) C’est la formule qu’a lancée le commandant de Gaulle. (…) Enfin, vis-à-vis des Allemands, dont la puissance industrielle n’a d’égale que leur esprit de méthode et d’organisation, nous devons mettre notre industrie à même de procéder, dans le plus bref délai possible, aux fabrications de guerre. (…) Pendant qu’il en est encore temps encore, nous appelons sur ces réformes essentielles, l’attention des hommes responsables. Et qu’on ne voie dans cet appel aucune arrière-pensée politique ! La Défense nationale est un domaine indivis entre tous les Français » (source gallica.bnf.fr / BnF).
Par la suite, de connivence avec de Gaulle, André Pironneau publiera une quarantaine de chroniques sur le réarmement et la motorisation de l’armée.
À la tribune de la Chambre des députés, ces appels désespérés sont repris par Georges Mandel. Député-maire de Soulac (Gironde), il débuta comme journaliste à L’Aurore et chef de cabinet de Clemenceau pendant la Grande Guerre.
Le 9 novembre 1933, il s’en prend à l’immobilisme du gouvernement Sarrault face à la menace hitlérienne : « Nos voisins d’Outre-Rhin, c’est évident, n’ont jamais pris leur parti de la défaite. Ils n’ont qu’un objectif : démanteler les traités pour que, selon le mot de leur maréchal-président, « les anciennes terres allemandes redeviennent allemandes ». Et tour à tour, avec Stresemann, avec Curtius, avec Bruning, ils avaient essayé, en « finassant », de réaliser leurs desseins par des voies pacifiques.
Mais, depuis l’avènement du Troisième Reich, ils comptent de nouveau sur l’emploi de la force (…). Or, quelle va être la riposte du gouvernement ? (...) Tandis que tous les autres pays victorieux ont augmenté leurs dépenses de défense nationale – l’Angleterre de 20,9%, les Etats-Unis de 56,6%, l’Italie de 77%, le Japon de 203% - la France est le seul qui, depuis 1913, ait à peu près maintenu les siennes au même niveau.
Et, alors qu’elle avait abaissé la durée du temps de service à deux années, puis à dix-huit mois et enfin à douze mois, et réduit de moitié le chiffre de ses divisions métropolitaines, elle a accueilli le triomphe et l’avènement de l’hitlérisme par une diminution massive de 2 milliards sur ses crédits de la guerre, de la marine et de l’air. »
Pourquoi on ne les a pas écoutés
Hors de France, on ne connaît guère que Winston Churchill qui ait tenté de mettre en garde ses concitoyens contre la menace militaire du IIIe Reich.
Il n’a jamais été entendu pour de solides raisons : au cours des quarante premières années d’une carrière politique très remplie, il s’est trompé plus souvent que de raison dans ses jugements et ses actions. On lui attribue ainsi l’échec de l’offensive des Dardanelles en 1915, la calamiteuse gestion de la monnaie en 1925, sa défectueuse appréciation de Gandhi en 1931, son erreur de casting dans la crise dynastique de 1936, etc.
En France, au contraire de Churchill, les Cassandre de l’hitlérisme n’étaient guère connus.
Outre les journalistes Bainville, Pertinax, Pironneau et Kérillis ainsi que le député Mandel, déjà cités, on pense également à Geneviève Tabouis, correspondante du quotidien L’Œuvre auprès de la SDN (Genève) ainsi qu’à André François-Poncet, ambassadeur de France à Berlin.
Tous ces observateurs s’affichaient comme modérés ou conservateurs en matière politique, y compris Jacques Bainville, très éloigné des outrances de ses amis de L’Action française et de son mentor Charles Maurras.
Mais dans son ensemble, l’opinion publique, préférait les ignorer. Encore mal remis de la boucherie de la Grande Guerre, quinze ans plus tôt, les Français se rassuraient sur la double conviction d’avoir la « meilleure armée du monde », celle qui avait remporté la Victoire en 1918, et de disposer d’une défense inexpugnable, la ligne Maginot.
À gauche, on se souciait moins de prévenir une agression de l’Allemagne que de dénoncer une illusoire menace fasciste intérieure. On avait cru la voir dans la manifestation sanglante du 6 février 1934. C’était une erreur car cette manifestation sans leader exprimait simplement l’exaspération des classes populaires face à la déliquescence de l’État profond illustrée par l’affaire Stavisky, tout comme le soulèvement des Gilets jaunes en 2018.
Beaucoup d'intellectuels de gauche sont alors tombés dans le panneau, parmi lesquels l'historien panthéonisé Marc Bloch qui, après le 6 février 1934, adhéra au Comité de vigilance des intellectuels antifascistes (CVIA). La même année, l’Allemagne tombait sous le pouvoir absolu de Hitler et Staline inaugurait en URSS le système le plus répressif que l’humanité ait connu, mais cela ne suscita aucune réaction publique chez l'illustre historien médiéviste, qui pourtant enseignait à Strasbourg et connaissait très bien l'Allemagne.
Deux ans plus tard, le 3 mai 1936, la gauche unie remportait les législatives sous la bannière du Front populaire et aussitôt, le gouvernement de Léon Blum, débordé par les grèves, concédait la semaine de 40 heures et les congés payés. Il y avait matière à se réjouir de ces belles conquêtes sociales si ce n’est qu’elles survenaient au pire moment, alors que Hitler engageait à marche forcée le réarmement de l’Allemagne…
La guerre allait dès lors devenir inéluctable sans que les Cassandre y pussent quoi que ce soit.
Dans son livre Les Fossoyeurs, écrit en 1943, pendant son exil à New York, André Géraud (Pertinax) fait un récit très documenté de cette descente aux enfers, à travers le portrait de quatre protagonistes : le général Maurice Gamelin et les trois derniers présidents du Conseil Édouard Daladier, Paul Reynaud et Philippe Pétain.




« Gare à Hitler ! » Ils nous avaient prévenus...









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Erakis (02-07-2026 21:57:25)
«L’impérialisme allemand essaie d’être la force principale en Europe. Et nous savons comment cela s’est terminé la dernière fois que l’impérialisme allemand s’est militarisé et s’es... Lire la suite
Pascal68 (01-07-2026 17:09:45)
On peut rajouter le livre du lieutenant-colonel Reboul, de 1932, " non, l’Allemagne n’a pas désarmé ". Exraits : -le parti militaire [...] ne chercherait-il point à instituer la dictature en... Lire la suite