Un tableau, une époque

Marie-Antoinette, ultime atout de la monarchie

Avant toute considération esthétique, ce tableau répond d’abord à une nécessité politique. En 1787, la reine Marie-Antoinette a conscience que l’affaire du collier a ruiné son image publique et suscité critiques et calomnies. L’horizon politique est par ailleurs barré de lourds nuages du fait de la grave crise financière dans laquelle se débat Louis XVI… Comment retourner la situation ? La reine mise sur sa portraitiste attitrée, Élisabeth Vigée-Le Lebrun, pour forger un tableau intimiste avec ses enfants. Objectif : diffuser l’image d’une mère de famille responsable...

Michelle Fayet

Élisabeth Vigée Le Brun, Marie-Antoinette de Lorraine-Habsbourg, reine de France et ses enfants, 1787, Château de Versailles.

Un tableau intime pour changer d’image

Dépassant les deux mètres de largeur pour près de trois mètres de hauteur, cette peinture monumentale à l’huile, aujourd’hui exposée au château de Versailles montre la reine en majesté, mais selon l’idéal de la femme à la fin du XVIIIe siècle : celui de la mère aimante. 

Élisabeth Vigée Le Brun, Marie-Antoinette en robe de mousseline, dite créole, 1783, Francfort-sur-le-Main, Château de Wolfsgarten. Agrandissement : Élisabeth Vigée Le Brun, Marie-Antoinette en robe cramoisie tenant un livre, 1785, collection particulière.Marie-Antoinette est mise en scène sciemment dans l’intimité de ses appartements. Il s’agit de faire oublier l’image de coquette écervelée qu’en ont fait ses contemporains révoltés par ses dépenses excessives et son goût pour le divertissement.

L’année 1786 a marqué un franchissement dangereux avec le procès de « l’affaire du collier ». Malgré les preuves démontrant son innocence, les détracteurs de la reine ont réussi a cristalliser autour de sa personne une atmosphère délétère que rien semble pouvoir dissiper.

Sensible au pouvoir de l’image, l’avant-gardiste Marie-Antoinette est déterminée à jouer cette carte. À cette fin, elle va mettre l’accent sur son rôle de mère dans un tableau qui doit être exposé au salon de peinture d’août 1787.

Ses trois enfants sont dont représentés dans des attitudes très naturelles : à sa droite, Marie-Thérèse (1778-1851), l’aînée, dite Madame Royale ; au premier plan le dauphin Louis-Joseph (qui mourra de la tuberculose le 4 juin 1789) et son dernier enfant assis sur ses genoux, Louis-Charles (le futur Louis XVII mort dans la prison du Temple en 1795). Le berceau vide rappelle, dans un registre très affectif, le deuil récent de la famille royale (la princesse Sophie-Béatrice, morte à 11 mois au cours du printemps 1787, pendant la réalisation du tableau). Cet instant exaltant les vertus familiales n’est pas sans lien avec la recherche du bonheur mise en avant par la philosophie des Lumières.

Les trois enfants de Marie-Antoinette (détails) ; de gauche à droite : Marie-Thérèse, Louis-Charles et Louis-Joseph.

En cette même année 1787, au-delà des vives critiques répandues par pamphlets et libelles contre la reine, le contexte politique et financier est extrêmement préoccupant pour la monarchie : le déficit de l’État est abyssal malgré des tentatives de réformes fiscales. Par souci de transparence, les chiffres des comptes publics ont été publiés par le ministre Jacques Necker en 1781 provoquant l’indignation générale.

En effet, les dettes, héritées de Louis XV, se sont aggravées considérablement depuis le début de son règne en 1774. Pour résorber le déficit, certains réformateurs proposent d’étendre l’impôt aux classes privilégiées (clergé et noblesse) qui en sont dispensées or elles se montrent très hostiles à toute velléité de réforme fiscale. De plus, le soutien financier apporté aux États d’Amérique dans leur lutte pour l’indépendance s’est avéré une initiative coûteuse qui n’a fait qu’accroître la dette de l’État, laquelle est aussi alourdie par le train de vie de la cour de Versailles.

L’idée d’une réunion des états généraux mûrit dans les esprits car il semble impératif de rechercher, avec les trois ordres réunis, un consensus face à cette crise d’une ampleur inédite. Soucieux du bien public mais dépassé par une situation explosive, Louis XVI, malgré son indécision caractéristique, les ouvrira le 5 mai 1789.

Décryptage et objectifs du tableau

En restaurant l’image de la reine Marie-Antoinette, le tableau a aussi pour vocation de lutter contre la propagande anti-monarchique. L’élaboration de la composition d’Élisabeth Vigée-Le Brun répond à deux impératifs : évoquer la douceur de la relation maternelle tout en préservant l’élégance et la féminité de la reine, deux traits qui la caractérisent depuis son arrivée à la cour.

- Combattre la calomnie

• Habillée de rouge, la reine porte le strict minimum de bijoux : des boucles d’oreilles et un bracelet de perles seulement, sans aucune bague. Surtout, elle n’est parée d’aucun collier, ce qui serait évidemment malvenu dans le sillage houleux de l’affaire qui vient de provoquer le scandale.

Détails de la pose de Marie-Antoinette parée seulement de ses boucles d'oreilles. Agrandissement : le coussin brodé sur lequel reposent les pieds de la reine.• Il s’agit de montrer Marie-Antoinette en mère bienveillante, proche de ses enfants, encore attristée par le deuil récent de la petite dernière de la fratrie, suggéré par le berceau vide. Il y a là une alliance évidente afin de faire transparaître à la fois sa bonté et sa noblesse de caractère. Toutefois, son corps est figé dans une pose quasi-photographique.

• Son regard, dirigé vers son amie peintre, semble voilé par l’inquiétude malgré son calme apparent de mère responsable et affectueuse. À ses pieds, l’épais coussin brodé renforce l’impression de bien-être que dégage la scène.

• Les cheveux de la reine sont poudrés, donnant ce ton gris caractéristique de la mode du XVIIIe siècle dans la haute société. L’ensemble de sa chevelure volumineuse en chignon est dominé par un de ces grands chapeaux à plumes très en vogue qui rendent les visages minuscules.

- Une reine maternelle et politique

Madame Royale sur l'épaule de sa mère (détail).• Madame Royale se penche tendrement sur l’épaule de sa mère sous-entendant par cette attitude affectueuse le lien de confiance que la souveraine a su créer avec ses enfants. Sa robe rouge carmin est dans les nuances de ton de celle de sa mère.

• Le dauphin soulève le voile du berceau vide de sa petite sœur disparue. Le geste est gracieux. La délicatesse de l’expression est renforcée par la présence de poignets en dentelles avec col assorti, signes délicats de raffinement.

Le dauphin soulevant le voile du berceau vide de sa petite s?ur disparue (détail).• Le bébé semble lui aussi en mouvement, les bras écartés par l’excitation. Il porte le bonnet et la robe en usage à cette époque chez les garçons en bas âge, la poitrine ceinte de la même écharpe que celle de son grand frère, référence officielle à leur statut de princes héritiers malgré la simplicité voulue de la scène.

• Blonds et beaux, les trois enfants sont représentés dans des attitudes très naturelles, avec pour chacun la suggestion de mouvements spontanés d’une vivacité toute enfantine qui contrastent avec la rigueur et la majesté de leur mère la reine.

Le bébé en mouvement (détail).Le tableau joue sur une symbolique forte : il pose l'unité familiale comme gage de stabilité politique, révélant en creux la vigueur des critiques menaçant la monarchie. En représentant la reine dans ce rôle maternel, Élisabeth Vigée-Le Brun veut combattre la propagande anti-monarchique qui en a fait un monstre. 

Mélangeant subtilement les registres politiques et intimes, ce tableau révèle la reine dans un double rôle, mère et souveraine, le premier venant au secours du second.

La reine en première ligne

Marie Antoinette (1755-1793) offre de multiples visages façonnés par sa courte vie. Plus jeune des filles de l’impératrice Marie-Thérèse d’Autriche, la reine de France s’est montrée certes frivole, dépensière, mais toujours sensible et humaine et, lors des jours sombres de la Révolution, on la voit aussi se dresser dans la tourmente avec intelligence et courage.

Georg Weikert, Représentation à Schönbrunn par les archiducs Ferdinand et Maximilien d'Autriche et l'archiduchesse Marie-Antoinette du ballet-pantomine Le Triomphe de l'amour, 24 janvier 1765, Petit Trianon, Château de Versailles. Agrandissement : Adolf Ulrik Wertmüller, La reine Marie-Antoinetteet deux de ses enfants dans le parc de Trianon, Suède, musée national des Beaux-Arts.Or, durant cette année 1787, ses défauts de jeunesse lui ont forgé une image progressivement caricaturale qui l’amène à devenir le bouc émissaire du peuple, alors que depuis 1780, difficultés personnelles et drames intimes l’ont mûrie. 

Elle n’est plus la jeune femme insouciante qui découvrait la cour de Versailles, comme le prouve son refus d’acheter le collier le plus cher de son temps que lui propose le joaillier Boëhmer, consciente que cette dépense somptuaire lui attirerait les foudres du roi et la desservirait.

Cependant, malgré son refus d’acquérir ce bijou exceptionnel comprenant environ 2 kg de pierres précieuses, une escroquerie rocambolesque est fomentée pour abuser le joaillier en lui faisant croire à un revirement de la reine. 

D'éminents personnages de la Cour se trouvent étroitement mêlés à cette affaire : le cardinal de Rohan, manipulé par d’habiles escrocs, un certain Cagliostro et la comtesse de La Motte vont s'acoquiner à un sosie de la reine se faisant passer pour elle dans la pénombre d’un jardin. Comprenant que cette machination peut encore davantage écorner son image, la reine a voulu en dénoncer l’indignité, la croyant à tort ourdie par le prince de Rohan qu’elle déteste.

Très commentée en France et à l’étranger, cette affaire va charrier un torrent boueux de rumeurs, fausses informations et expressions de haine exprimées via les libelles, pamphlets, chansons… La reine devient l’objet de la détestation générale.

Élisabeth Vigée Le Brun, L'Innocence se réfugiant dans les bras de la Justice, 1779, musée des Beaux-Arts d'Angers. Agrandissement : Élisabeth Vigée Le Brun, La Paix ramenant l'Abondance, 1780, Paris, musée du Louvre.

Une portraitiste à la conquête des visages de l’Europe

Au début de la Révolution française, alors qu’elle fait le choix de l’exil, la renommée de portraitiste de Louise Élisabeth Vigée Le Brun devient internationale deux ans après la réalisation de ce portrait de Marie-Antoinette et ses enfants : un destin hors du commun pour une femme issue de la bourgeoisie, qui a pu mener une carrière exceptionnelle de peintre au gré des commandes de personnalités prestigieuses émanant de toute l’Europe.

Élisabeth Louise Vigée-Lebrun, Autoportrait, vers 1781, Texas, Kimbell Art Museum. Agrandissement : Jean-Baptiste-Pierre Lebrun, Autoportrait, vers 1795, Collection privée.Son père Louis Vigée, pastelliste reconnu, a su repérer très tôt les dons de sa fille pour le dessin. À cette époque où tout enseignement intellectuel approfondi est refusé aux filles, un père mentor est une chance extraordinaire.

Sans fortune, Élisabeth Vigée doit très vite se marier après la mort prématurée de son père. Pensant gagner une forme de liberté, elle épouse, à 20 ans, le marchand d’art Jean-Baptiste-Pierre Le Brun (1748-1813). Mais ce mariage sera plutôt une étape pour développer sa réputation artistique qu’un lien amoureux satisfaisant.

Son époux, libertin et joueur, exploite en effet le talent de sa femme sans vergogne. Mais grâce à ses relations, elle a l’opportunité de se former auprès de peintres comme Blaise Bocquet, Pierre Davesne ou Gabriel Briard. Son intelligence se déploie pour forger son propre style marqué par une grande maîtrise dans le rendu naturel, assorti d’innovations chromatiques. Greuze est son maître préféré.

Élisabeth Vigée Le Brun, Portrait d'Élisabeth de France, 1782, Château de Versailles. Agrandissement : Élisabeth Vigée Le Brun, Madame Royale et Louis Joseph, Dauphin de France, 1784, Château de Versailles.Le pinceau flatteur d’Élisabeth Vigée lui attire très jeune une excellente clientèle dans la haute société dont elle assimile aisément les codes sociaux. Sa beauté et son piquant lui valent aussi de véritables succès mondains. 

Sa notoriété se répand jusqu’à Versailles où elle devient une intime de Marie-Antoinette, dont elle réalisera plusieurs portraits, ainsi que du roi et de leurs enfants. En 1783, elle est l’une des premières femmes à entrer à la prestigieuse Académie royale de peinture et de sculpture.

En 1789, Pierre Le Brun prend fait et cause pour la Révolution mais son épouse redoute d’être inquiétée en raison de son amitié avec la reine. L’exil s’impose à elle comme une évidence. C’est le début d’un long périple de plusieurs années à travers l’Europe, seule avec sa fille. Sa peinture est son unique source de revenus. Les nombreuses commandes qu’elle a honorées assurent sa fortune.

Très sociable mais aussi proche de la nature, elle peint au pastel des carnets de paysages lors de ses nombreux séjours, portée par une curiosité et un goût de l’imprévu. Au cours de ses différents voyages, elle est reçue partout, précédée par le succès de ses portraits. Ses nombreux déplacements lui offrent l’opportunité de s’imprégner des grands maîtres, avec une prédilection pour Raphaël.

Élisabeth Vigée Le Brun, Vue du lac de Challes et du Mont Blanc, vers 1807, États-Unis, musée d'art de Minneapolis.

Grâce à ce réseau européen de gens fortunés et lettrés, elle passe ainsi, au gré des opportunités, un an en Italie, deux ans en Autriche puis sept ans en Russie, en particulier à Saint Pétersbourg où elle côtoie les plus grands : Catherine de Russie, son fils Paul Ier et son petit-fils Alexandre. Après un passage à Paris en 1801, elle repart trois ans à Londres, où elle peint, entre autres, le prince héritier. Lors d’un séjour en Suisse, elle se lie avec Germaine de Staël.

Lors de son retour définitif en France en 1814, elle se partage entre une vie mondaine parisienne et sa jolie maison de Louveciennes où elle se consacre désormais à la peinture de paysages. Après les décès de plusieurs proches dont sa fille unique, elle rédige ses mémoires, témoignage exceptionnel sur la vie de la haute société européenne de cette transition de siècle. « Peindre et vivre n’a jamais été qu’un pour moi », écrira-t-elle. C’est sous le règne de Louis-Philippe qu’elle meurt d’une congestion cérébrale à 87 ans.

Bibliographie

Geneviève Haroche-Bouzinac , Élisabeth Vigée-Le Brun, Éditions Gallimard, 2015,
Élisabeth Vigée-Le Brun, Souvenirs, Éditions des femmes-Antoinette Fouque, 1984 (Réédition 2005) ,
Simone Bertière, Marie-Antoinette l’insoumise, Éditions de Fallois (poche), 2002.


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Publié ou mis à jour le : 2025-03-11 18:39:01
Garamont (12-03-2025 12:35:32)

Il y a un autre intérêt à lire les souvenirs d'Élisabeth Louise Vigée Le Brun, en plus du témoignage sur la société de son temps : au gré de ses pérégrinations dans toute l'Europe, elle ver... Lire la suite

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