Méditerranée - Un rêve qui dure - Herodote.net

Méditerranée

Un rêve qui dure

La « mer au milieu des terres », comme l’indique l’étymologie, sillonnée aujourd’hui par les croisiéristes et où s’ébrouent les adeptes des quatre S (sea, sun, sex and sky), fut pendant plusieurs millénaires le cœur battant du monde occidental et le lieu de rencontre des trois grandes religions monothéistes, judaïsme, christianisme et islam.

D’une étendue somme toute modeste, 2,5 millions de km2 en incluant les mers intérieures (Adriatique, Égée), la Méditerranée a des atouts exceptionnels qui expliquent son destin historique, en premier lieu sa situation au carrefour des trois continents de l’Ancien Monde : Asie, Afrique, Europe ; en second lieu, de nombreuses échancrures (baies, promontoires, îles) propices au cabotage (navigation à vue).

Dès la fin du Paléolithique, des hommes traversèrent le détroit de Messine et occupèrent la Sicile. D’autres s’installèrent en Crète et à Chypre dès avant le VIIe millénaire av. J.-C. Sur les rivages de la Méditerranée orientale s’épanouirent dès lors quelques-unes des plus belles civilisations de la haute Antiquité.

L’empire romain et ses lointains héritiers, Byzance et l’Italie de la Renaissance, firent de la Méditerranée le centre du monde… jusqu’à ce que l’ouverture des routes atlantiques la rejettent à sa périphérie.

Dionysos lutte contre des créatures marines, mosaïque romaine nord-africaine, musée national du Bardo, Tunis.

La Méditerranée : conquête, puissance, déclin 

La Méditerranée(Jean-Paul Gourévitch, Desclée de Brouwer, 2018, 21,50 €)Jean-Paul Gourévitch est consultant international sur l'Afrique et les migrations.

Il est aussi spécialiste de la littérature de jeunesse et a publié chez Herodote.net une biographie de l'éditeur Hetzel et une synthèse sur la littérature de jeunesse.

Épris du monde méditerranéen, il nous convie dans cet essai à un périple de la haute Antiquité à notre siècle, truffé de menaces, d'espérances et d'exploits.

La Méditerranée de tous les dangers

Pour les Anciens, la Méditerranée faisait figure de mer rebelle, colérique, indomptable, bordée de montagnes abruptes sur la côte Nord et de plaines inhospitalières sur la côte sud, parcourue de vents sauvages qui cèdent la place à des étés torrides où la mer huileuse immobilise les bateaux. Une zone de fracture de l’écorce terrestre source d’inondations, d’éruptions volcaniques et de tremblements de terre. Un cimetière marin pour des bateaux mal préparés à en affronter les dangers et dont les équipages ne pouvaient que s’en remettre à la faveur des dieux.

C’est dans ce contexte qu’il faut replacer l’activité des ports phéniciens et la geste d’Ulysse, premier héros méditerranéen.

La Phénicie correspond à peu près au Liban actuel avec les ports bien abrités de Byblos, de Sidon ou de Tyr. Elle connaît une civilisation prospère dès le XIVe siècle av. J.-C., fondée sur le commerce avec des « succursales » en Afrique du Nord, en Espagne et dans les îles de la Méditerranée pour exporter une production agricole et artisanale excédentaire. Mais la flotte phénicienne à faible tonnage, au gréement rudimentaire, et avec un équipage restreint sans équipements de combat limite ses ambitions à du cabotage sur les côtes et à des traversées risquées en période de temps clément.

Quand les Grecs et Homère sortent de l’anonymat, la Phénicie n’est déjà plus que l’ombre d’elle-même. 

Ulysse et les sirènes,  mosaïque de Dougga, musée national du Bardo, Tunisie. Le héros grec apparaît debout sur un bateau à deux voiles et à un rang de rames, orné d’une tête humaine et d’une palme, attaché au grand mât pour éviter de succomber au charme fatal de la musique des sirènes.

Au-delà des tentatives de localisation des étapes du périple de l'« industrieux Ulysse », la période où s’écrit l’Odyssée n’est pas celle des événements immédiatement  postérieurs à la guerre de Troie (XIIe siècle av. J.-C.) mais le VIIIe siècle, marqué par le début de l’expansionnisme des cités  grecques. 

Il s’agit moins de colonisation que de la mise en place d’un réseau d’échanges et de ventes de produits où le troc laisse progressivement place à la circulation monétaire. Viendront ensuite l’expatriation d’une partie de leur population dans ces « colonies », la généralisation de la communication en langue grecque, l’importation de cultures comme la vigne et l’olivier, et la construction de temples dédiés à leurs dieux.

La trirème de Pythéas, GF Scott Elliot,  XIXe siècle. Cette gravure est accompagnée de la légende suivante : les Phéniciens détenaient depuis longtemps le monopole du commerce de l'étain en Occident, mais les marchands de Marseille voulaient en avoir une part. Une trirème a été construite et placée sous le commandement de Pythéas avec l'objectif de trouver les Cassitérides, autrement dit les îles de l'étain. Après une longue exploration, Pythéas finit par les trouver.  Il remonta ensuite le fleuve Severn où l'équipage fut effrayé par la vague que provoque la marée montante, plus connue sous le nom de mascaret.

Les Grecs affirment ainsi leur préséance dans le monde méditerranéen. Les navires marchands athéniens escortés de galères armées sillonnent le littoral nord, tandis que Rhodes s’implante en Sicile et à Marseille, Corinthe à Corfou et à Syracuse, Mégare dans le Bosphore, Sparte à Tarente… et que naissent des villes qui connaîtront leur heure de gloire comme Byzance, Trapézonte, sur la mer Noire, ou Naucratis en Égypte, ce vaste « emporium » que décrivent Carpentier et Lebrun (Histoire de la Méditerranée, 2001). Ces comptoirs essaiment à leur tour dans des villes proches, démultipliant le modèle de la cité grecque et favorisant la diffusion des produits venus d’Asie, d’Afrique et d’Europe.

Cette expansion, le « biographe » d'Ulysse l’avait légitimée. Personne ou presque n’a prêté attention à la fonction de « guide du routard » de l’épopée homérique, traçant des itinéraires, signalant les dangers et précisant comment aborder dans des ports sûrs comme la rade de Porto Pozzo. 

L’enseignement de l’Iliade et l’Odyssée aux écoliers a accrédité la fierté grecque d’appartenance à une civilisation qui a vaincu ses concurrentes et surmonté les obstacles qui s’opposaient à son  triomphe. Cette période glorieuse s’achève dès le IVe siècle du fait des dissensions internes et des rivalités sanglantes des cités grecques, de l’échec du panhellénisme, de la chevauchée d’Alexandre au Proche-Orient et du recentrage des activités commerciales vers la Méditerranée orientale avec Rhodes capitale de la banque et Alexandrie, capitale du négoce. Puis Carthage impose sa prédominance et sa défaite face à Rome facilitera la création de ce que le géographe grec Strabon (1er siècle av. J.-C.) nommera dans une formule restée célèbre, la « Mare Nostrum ».

L'empire romain à son apogée (Ier et IIe siècles), cartographie : Herodote.net.

l’empire romain : grandeur et décadence.

La carte de la Mare Nostrum atteste une évidence. Rome, avec ses alliés et ses obligés, est non seulement maîtresse de la quasi-totalité du littoral nord, est et sud de la Méditerranée mais aussi des îles et d’une grande partie de l’arrière-pays. Son limes occidental protège l’Empire des menaces d’invasion.

La Mare nostrum des Romains : vue du port d'Ostie, sesterce en bronze, Paris, BnF, Gallica.Du 1er siècle av. J.-C. au 4e siècle après J.-C., malgré les résistances, les révoltes, les coups d’État, les invasions, l’insécurité grandissante, les schismes religieux, la puissance romaine s’étend sur plus de 5 millions de kilomètres carrés.

Ses routes terrestres et maritimes, ses forums et ses temples tous construits sur le même modèle, ses marchés ouverts sur l’ensemble du monde exploré, la citoyenneté accordée par l’édit de Caracalla (212) à l’ensemble des citoyens libres, ont fait de Rome un centre géographique, administratif et le moteur d’un Empire où règne une fragile mais réelle pax romana qui se délitera progressivement dans la longue agonie du Bas-Empire.

Dans la Méditerranée, véritable lac intérieur de l’Empire, le commerce atteint un volume sans précédent cependant que la piraterie est presque éradiquée après les opérations de police menées par Crassus et Pompée. Les dangers de la côte sont aussi mieux maîtrisés grâce aux phares érigés par les ingénieurs romains, à l’imitation de celui d’Alexandrie, sur l’île de Pharos (IIIe siècle av. J.-C.).

Sarcophage du IIIe siècle ap. J.-C. (détail), musée de la Navigation antique, Mayence, Allemagne. Trois navires marchands romains figurent sur le sarcophage intégralement dévoilé lors de l'agrandissement.Les traversées maritimes sont plus rapides et plus sûres que les voyages par voie de terre, à travers des montagnes encore infestées de brigands. Ostie, le port de Rome, est à huit jours de navigation de Gadès (Cadix, sur la rive atlantique de l’Espagne), à trois jours de Marseille, à dix jours d’Alexandrie. Ce commerce fait avant tout la prospérité de l’Orient, grand pourvoyeur de produits de luxe. C’est aussi d’Orient que circulent par la mer les idées et les religions nouvelles. Le christianisme se serait-il développé sans les pérégrinations maritimes de saint Paul ?

Le rêve se brise définitivement à la mort de l’empereur Théodose en 395, qui laisse ses deux fils se partager l’Empire : à Honorius l’Occident, à Arcadius l’Orient. Le premier flanche sous la pression des Wisigoths, des Vandales et des Ostrogoths.  La prise et le sac de Rome par Alaric en 410 ont un retentissement qui dépasse les frontières de l’ancien empire alors que Constantinople, qui s’appuie sur la communauté chrétienne méditerranéenne, devient le centre des échanges commerciaux de toute la Méditerranée orientale.

L’empereur Justinien, qui règne de 527 à 565, va tenter de faire renaître la Mare Nostrum. Ce personnage de condition modeste est un travailleur acharné qui a le sens de l’État mais ses qualités sont gâchées par un autoritarisme excessif et une inconstance chronique.

Par ailleurs, en-dehors de l’Italie, de la Grèce et de l’Asie Mineure, son pouvoir ne s’étend que sur une partie des côtes et sur une bande limitée que l’armée ne peut surveiller en permanence d’autant plus qu’il a accordé la prédominance à la flotte pour favoriser les échanges commerciaux entre les ports et faciliter l’importation des marchandises et les trafics d’esclaves. Ses successeurs faibles ou incompétents ne sauront pas  préserver la « thalassocratie byzantine » qu’il s’est efforcé de constituer.

C’est une constante qui s’appliquera à toutes les tentatives ultérieures de conquête de la Méditerranée. Celui qui veut y exercer sa domination doit s’assurer le contrôle de la totalité de son littoral, de son arrière pays et des îles.

Le Mihrab de la mosquée de Cordoue désignant la direction de la Mecque, DR.

 Méditerranée musulmane ou Méditerranée chrétienne ?

Sans reprendre le détail d'une histoire largement connue, on peut s’interroger sur l’affrontement entre islam et chrétienté dont certains ont voulu faire le premier « choc des civilisations ».

Portrait du XVIe siècle du général berbère musulman Tariq ibn Ziyad.La conquête arabe qui, sous l’impulsion de l’islam et des « commandements » de Mahomet s’étend de la Perse, de la Mésopotamie et de la Syrie (637) jusqu’à la fin de la Reconquista avec la chute de Grenade  (1492),  se fait à la fois par terre et par mer, sur les terres et dans les cœurs.

Elle est marquée par la conquête de l’Espagne en 711. Sept mille Berbères sous la conduite du général Tariq ibn Ziyad franchissent le détroit de Gibraltar (en arabe djebel al-Tariq, la « montagne de Tariq ») entrent à Tolède et le royaume wisigoth s’effondre comme un château de cartes. Ils s’emparent de Cordoue et achèvent la construction de la grande mosquée en 788.

Cette civilisation s'exalte dans la splendeur d’Al-Andalus magnifiée tant par sa prospérité économique que dans son rayonnement. Cette société multiculturelle mais non tolérante attire savants et artistes, engendre des merveilles d’architecture comme l’Alhambra de Grenade et contribue au progrès de la civilisation tant sur le plan technique (irrigation, jardins, décoration) que scientifique (cartographie, calligraphie, mathématique) ou culturel (poésie arabe, bibliothèque de Cordoue aux 400 000 volumes).

Cette médaille a pourtant son revers. L’expansion des musulmans n’a pas réussi à triompher des Byzantins qui gardent la maîtrise de la Méditerranée orientale, ni des Francs qui les chassent de la Gaule en 759. Elle a perdu le soutien des Berbères qui ne reviendront en Espagne qu’au XIIe siècle et seront défaits par les chrétiens  à Las Navas de Tolosa en 1212.

L’internationalisation de cet empire arabe partagé entre de multiples capitales,  religieuses (La Mecque, Jérusalem), militaires (Koufra, Kairouan),  administratives ou résidentielles (Damas, Bagdad, Fès) et culturelles (Cordoue) le rend quasiment ingouvernable, favorisant les sécessions et les révolutions de palais.

Vue générale de la Grande Mosquée de Kairouan vers 1880, Tropenmuseum, Amsterdam.

Les Omeyyades sont renversés par les Abbassides mais gardent le contrôle de l’Espagne. Les Aghlabides, vassaux des Abbassides, qui règnent sur l’Ifriqya (Tunisie) sont détrônés par les Fatimides supplantés à leur tour par les Almoravides puis par les Almohades.

L’histoire de cette conquête n’est pas toujours exempte de contresens historiques...

 


L'auteur : Jean-Paul Gourévitch

Jean-Paul Gourévitch est consultant international spécialiste de l'Afrique et des migrations. Il a aussi enseigné l'image politique à l'Université Paris XII.

Il est l’auteur de plus de 70 ouvrages très divers dont les derniers sont Les véritables enjeux des migrations (Editions du Rocher, 2017), Grilles Mortelles premier polar interactif (Paradigme-Ovadia, 2017) Explorer et enseigner les contes de fées (Belin, 2016), et L’islamo-business vivier du terrorisme (Pierre-Guillaume de Roux, 2016).

Jean-Paul Gourévitch écrit aussi des romans pour adultes ou pour les collégiens. Il a publié un Abécédaire illustré de la littérature jeunesse (Atelier du Poisson Soluble, septembre 2013). En 2500 entrées et 1600 illustrations, l'ouvrage revisite la littérature de jeunesse du XVIe siècle jusqu'à aujourd'hui en France et dans les principaux pays étrangers.

Publié ou mis à jour le : 2018-10-30 10:11:43

 
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