6 août 1284

La bataille de La Meloria, entre Gênes et Pise

Le 6 août 1284, près de la petite île de La Meloria, au large de Livourne, la flotte de Pise est complètement anéantie par celle de Gênes. C'est l'une des plus grandes batailles navales du Moyen Âge avec environ dix mille victimes du côté pisan. C'est aussi le terme de trois siècles de relations tantôt cordiales tantôt hostiles entre les deux républiques marchandes de la mer Ligure.

La bataille consacre la suprématie de la République de Gênes sur la Méditerranée occidentale. Pise, de son côté, passe sous la domination de Florence, sa rivale en Toscane. La Corse, disputée par les deux cités, va tomber dans l'escarcelle du vainqueur et y demeurer pendant près de six siècles.

André Larané
La bataille de la Meloria entre les flottes de Gênes et Pise, 6 août 1284

Pise et Gênes, soeurs rivales

La renaissance du commerce en Méditerranée, à l'orée de l'An Mil, fait la fortune des cités italiennes et en particulier de quatre ports : Gênes, adossée aux Alpes, Venise, protégée par sa lagune, Amalfi, au fond de son golfe (au sud de Naples), et Pise. Cette dernière, par son implantation à dix kilomètres de l'estuaire de l'Arno, rayonne sur l'ensemble de la riche Toscane.

À la faveur du mouvement communal, les riches marchands de ces cités s'émancipent de leur suzerain traditionnel, évêque, empereur ou pape, en achetant le droit de s'administrer librement. C'est ainsi que se constituent des républiques maritimes dominées par les familles patriciennes.

Le gouvernement de ces cités est assuré par une assemblée (à Gênes, elle est appelée Compagna communis ; à Venise, c'est le Conseil des Sages). Mais les disputes entre les clans familiaux conduisent très vite plusieurs de ces républiques urbaines, dont Gênes et Pise, à faire appel à des podestats étrangers (en italien podestà), seuls à même de faire taire les factions.

Gênes et Pise s'allient avec succès contre leurs concurrents musulmans de Méditerranée occidentale. Elles les attaquent jusqu'en Sicile, aux Baléares et en Tunisie et les chassent de Corse et de Sardaigne. Cela fait, dès la fin du XIe siècle, elles ne tardent pas à se disputer les deux îles.

Le baptistère et la tour penchée du Campo Santo de Pise (DR)La république de Pise, par ses coups d'audace, ne tarde pas à se rendre maître de la mer Tyrrhénienne, entre la Corse et le continent. Le 6 avril 1136, elle s'empare même d'Amalfi, sa rivale la plus proche. Dans les décennies qui suivent, Pise devient en Italie le champion du parti gibelin, autrement dit des partisans de l'empereur du Saint Empire romain opposés aux partisans du pape, les guelfes. 

Elle connaît un apogée qui lui vaut de se doter des monuments d'art roman du Campo Santo, dont la fameuse Tour penchée qui donnera à Galilée, son plus illustre rejeton, l'occasion de quelques belles expériences.

À la chute des empereurs Hohenstaufen, à la fin du XIIIe siècle, le parti gibelin entre en déclin et Pise doit affronter les cités guelfes au premier rang desquelles Florence. Au terme d'un siège mémorable, en 1406, elle passe sous la tutelle de cette dernière.

Gênes va connaître quant à elle un succès bien plus durable grâce ses relations avec Byzance et les États francs de Terre Sainte nés des croisades. Les Génois installent même des comptoirs dans la mer Noire et en Crimée, à Caffa, d'où l'un de leurs navires ramène en 1347 la peste noire ! Mais ses ambitions conduisent Gênes à une confrontation directe avec Venise. Elle se conclut au bénéfice de cette dernière par le traité de Turin, le 8 août 1381, au terme de la guerre de Chioggia.

Faute d'un État aussi interventionniste que celui de Venise, Gênes se dote en 1407 d'une banque publique, la Casa San Giorgio, destinée à financer les entreprises privées. Christophe Colomb, citoyen génois, y placera ses avoirs avant son départ pour l'inconnu.

En attendant, au XIIIe siècle, dans les républiques urbaines, la montée en puissance des artisans et ouvriers, organisés par métiers ou Arts, oblige les familles patriciennes à leur accorder une place dans le gouvernement de la cité.

Palais San Giorgio, résidence des doges de Gênes (DR)Suite aux revendications du parti populaire, Pise doit installer en 1248 un « capitaine du peuple » à côté du podestat. À Gênes, le patricien Guglielmo Boccanegra prend en 1257 le titre de capitaine du peuple et remplace purement et simplement le podestat mais il est renversé cinq ans plus tard.

On lui doit l'érection du fameux Palais Saint-Georges (Palazzo San Giorgio), siège du gouvernement communal. Enfin, en 1339, les Génois empruntent aux Vénitiens l'institution du doge (du latin dux dont on a fait aussi duc... et Duce). Le premier élu à cette charge est Simone Boccanegra. Il va offrir à Giuseppe Verdi, en 1857, le motif d'un opéra éponyme.

La bataille de la rupture

En 1280, un grand seigneur corse du nom de Sinucello di Cinarca rompt son allégeance à Gênes et se rallie à Pise. Les deux républiques en prennent prétexte pour un nouvel affrontement. Cependant que Pise recrute des mercenaires pour venir au secours de Cinarca en Corse, la Credencia, ou  Conseil restreint génois, se prépare à une guerre maritime et lance la construction de 120 galères.

Le 1er mai 1284, au large de la Sardaigne, 22 navires génois ont raison de 24 galères pisanes et en capturent huit. Piquée au vif, Pise se lance à son tour dans l'équipement de 105 galères. Le 31 juillet 1284, la flotte pisane commandée par l'amiral Alberto Morosini se présente devant le port de Gênes mais trouve celui-ci fermé. Menacée d'être prise à revers par l'arrivée de l'escadre génoise de Benedetto Zaccaria, la flotte pisane reflue vers son port d'attache, poursuivie par la flotte de l'amiral Oberto Doria.

L'amiral pisan, assuré de la supériorité du nombre avec 72 galères contre une soixantaine pour les Génois, décide de tenter sa chance. Le dimanche 6 août 1284, jour de la Saint Sixte, patron de Pise, il sort de Porto Pisano, le port de Pise. Tant pis si l'archevêque de la ville a laissé tomber dans l'eau sa crosse d'argent en bénissant la flotte, les Pisans peuvent se passer de l'aide divine dès lors que les vents leur  sont favorables !

Les deux flottes se rencontrent près de l'îlot de La Meloria. L'affrontement débute de façon conventionnelle, avec des tirs croisés d'arbalètes et d'arcs ainsi que de projectiles variés. Les galères tentent de s'éperonner les unes les autres... Quand soudain tout bascule avec l'arrivée dans la mêlée de l'escadre génoise de Benedetto Zaccaria, forte d'une vingtaine de navires.

Les Pisans pris au dépourvu se débandent. Sept galères sont coulées et 5.000 Pisans tués. Une trentaine d'autres galères sont capturées ainsi que dix mille Pisans, dont l'amiral Morosini. Seules une vingtaine de galères arrivent à se réfugier à Porto Pisano sous la direction d'Ugolino Della Gherardesca.

Ugolin entouré de ses quatre enfants (Jean-Baptise Carpeaux, Petit Palais, Paris)Les prisonniers sont entassés dans un mouroir appelé Campopisano et dont seul un dixième sortira vivant treize ans plus tard. C'est une catastrophe pour Pise qui perd la majeure partie de sa population mâle.

Ugolino Delle Gherardesca, proche du parti guelfe, n'en arrive pas moins à s'emparer du pouvoir avec le titre de podestat. Il poursuit envers et contre tout le combat contre Gênes... et ses opposants de l'intérieur. 

Renversé en 1288 par l'archevêque de la ville, il est emprisonné et voué à mourir de faim avec quatre de ses enfants et petits-enfants.

La légende veut que ceux-ci, sur le point de mourir, l'aient supplié de les manger pour survivre malgré tout. Dante va offrir à Ugolin une place de choix dans l'Enfer de sa Divine Comédie et Jean-Baptiste Carpeaux va en tirer en 1861 un fameux groupe de bronze, aujourd'hui au Petit Palais (Paris).

La paix enfin conclue en 1288, après le renversement d'Ugolin, est humiliante pour Pise. La république perd la Corse, la Sardaigne et Saint-Jean-d'Acre. Elle est condamnée à une lourde indemnité et son port est détruit.

Gênes, débarrassée à jamais de cette rivale, concentre dès lors ses forces contre Venise.

Après maintes escarmouches dans la mer Adriatique, le 8 septembre 1298, l'amiral Lamba Doria, frère d'Oberto, rencontre la flotte vénitienne de l'amiral Angelo Dandolo près de l'île de Curzola (aujourd'hui Korcula, en Croatie). Sa victoire est totale. Douze navires vénitiens seulement arrivent à s'échapper, dix-huit sont coulés et 66 capturés. Près de dix mille Vénitiens sont tués, parmi lesquels l'amiral Dandolo, et plus de cinq mille sont capturés.

Mais les Génois vont négliger cette fois d'exploiter leur victoire, permettant à la Sérénissime République de se relever rapidement... 

Bienfaisante prison

Parmi les prisonniers vénitiens capturés à Curzola figure un certain Marco Polo. L'explorateur, revenu de tout, se retrouve au fond d'une geôle génoise, la Malpaga, en compagnie d'un certain Rustichello de Pise, un écrivain capturé à La Meloria.

Les deux hommes vont s'apprécier et Marco Polo va dicter à Rustichello ses souvenirs de voyage au pays du Grand Khan. Sous le titre  Le livre des Merveilles du Monde, l'ouvrage va faire rêver plusieurs générations d'aventuriers jusqu'à Christophe Colomb. Ainsi se croisent les destins d'un Vénitien, d'un Pisan et d'un Génois jusqu'à changer la face du monde. 

La Corse change de maître

La bataille entre les deux cités italiennes a des conséquences importantes pour la Corse. Territoire pontifical en vertu d'une donation qu'aurait faite Pépin le Bref au pape Étienne II en 754, l'île passe de la tutelle de Pise à celle de Gênes sans cesser d'appartenir officiellement au Saint-Siège. Mais sous l'administration génoise, sa situation tend à se dégrader...

Elle est divisée en deux régions administratives séparées par la chaîne montagneuse centrale : l'En-Deçà-des-Monts (capitales : Bastia et Calvi) et l'Au-Delà-des-Monts (capitale : Ajaccio). Ces régions recoupent les limites des départements institués par la Révolution en 1793, le Golo et le Liamone, ainsi que des départements institués par la Ve République en 1976 : la Haute-Corse et la Corse du Sud. Elles sont elles-mêmes subdivisées en 90 pièvi (ou piéves), l'équivalent des cantons actuels ; chaque pièva correspond à peu près à une vallée.

Publié ou mis à jour le : 2019-07-19 21:22:25

 
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