Des arbres et des hommes - Auprès de mon arbre... - Herodote.net

Des arbres et des hommes

Auprès de mon arbre...

Publié ou mis à jour le : 2018-09-03 17:27:32

Dans un monde très largement urbanisé, l’arbre n’a rien perdu de sa puissance d’évocation. Il reste un support de l’imaginaire comme en témoignent les succès de librairie récurrents. Ce changement récent marque un tournant après quatre siècles orientés par de tout autres horizons.

À partir du XVIe siècle, l'arbre perd en effet sa dimension symbolique et poétique pour devenir un enjeu scientifique, économique et militaire du fait de l'importance des flottes navales. Il devient ensuite un symbole de liberté avec la Révolution, puis le refuge des âmes en peine avec les romantiques avant que le monde moderne ne commence à le protéger de ses propres excès.

Isabelle Grégor

Paysage agricole à Cognac, Yann-Arthus Bertrand, France, 1999.

« Adieu, vieille forêt, adieu têtes sacrées ! »

Ces vers, extraits d'une élégie de Pierre de Ronsard, résument assez bien le nouveau regard posé sur l'arbre au XVIe siècle : poussez-vous, les nymphes, c'est l'heure de la science ! Même si quelques poètes nostalgiques aiment encore à évoquer les charmes mythologiques qui se cachent derrière les branches, l'époque est au retour de la botanique, en sommeil pendant le Moyen Âge. 

Le jujubier et l'arbousier, illustration extraite du « De Materia Medica » de Dioscoride, Ier siècle. L'ouvrage fut traduit en arabe au Xe siècle, à l'époque d'Abd al-Rahman III, calife de Cordoue. En 1518, Antonio de Nebrija réalisa la première traduction en latin. En 1555, l'éditeur Juan Lacio publia une traduction du latin en espagnol par Andrés Laguna, médecin du pape Jules III, auteur de cette gravure. Dans les monastères, pourtant héritiers des solides connaissances en botanique de l'Antiquité, le temps était en effet à la recherche de l'utilité avant tout et l'on choyait plantes médicinales ou alimentaires, en dédaignant les autres.

Pourtant certaines espèces avaient réussi à se faire remarquer, comme les abricotiers, hérités des croisades, le cocotier décrit par Marco Polo ou les fameux arbres à épices, si recherchées pour agrémenter les banquets : giroflier, cannelier, muscadier...

Pierre belon, gravure, A. Tardieu, XVIe siècle. L'agrandissement est l'illustration d'un Laricis figura (Mélèze), l'une des planches extraite de l'ouvrage de P. Belon, « De arboribus coniferis, resiniferis...» (Les arbres conifères, y compris résineux...), 1553, British Library, Londres.Mais en quelques années, le panel des arbres connus va exploser et les explorateurs vont remplir les cales de leurs navires, comme l'explique le plus célèbre de ces aventuriers : « Il y a des arbres de mille sortes […]. Je suis le plus chagrin de ne pas les connaître car je suis certain qu'ils ont tous grande valeur. J'apporte d'eux des échantillons » (Christophe Colomb, Journal, 1492).

Pour la France, restée à la traîne, c'est un apothicaire-diplomate qui va faire la différence, Pierre Belon. Envoyé au Moyen Orient auprès de Soliman le Magnifique, il en profite pour rapporter entre autres l'arbre de Judée, le jujubier et le chêne-liège et les acclimater sous nos latitudes, offrant à l'occasion un inédit platane d'Orient à Diane de Poitiers. C'est la fête pour les botanistes ! 

Étude d'arbres, Bernardino Luini, XVIe siècle.Enfin presque : que faire de toutes ces nouvelles espèces, où les placer dans les classifications déjà en place ? Pour les arbres qui ne rentrent pas dans les cadres habituels, on ajoute de nouvelles catégories et on garde éventuellement les noms d'origine. 

C'est ainsi que le lîlak arabe devint notre lilas, acclimaté en Europe à la fin du XVIe siècle. Il trouva parfaitement sa place dans les jardins bien réguliers que les seigneurs de la Renaissance, désireux de montrer leur maîtrise de la nature, aimaient à faire visiter.

Mais c'est surtout pour fournir matière première aux affûts de canon que le Grand Voyer Sully, en charge des routes et aménagements urbains, multiplia les plantations d'ormes ou de tilleuls. C'est ainsi que l'arbre, désormais apprivoisé au cœur d'une nature désacralisée, se fit ornement de nos allées et de nos places de villages.

Vue du Boulevard Saint-Antoine à Paris (aujourd’hui Beaumarchais), près de la porte Saint-Antoine (aujourd'hui disparue), XVIIe siècle. Estampe éditée par Mondhare rue Saint-Jacques à Paris.

Écoute, bûcheron !

Ronsard a choisi la forme de l'élégie, le poème du deuil, pour mettre en garde contre la disparition d'une forêt et de ses habitants, plus ou moins réels...
La mort et le bûcheron, gravure, Louis Legrand, d'après un dessin de Jean-Baptiste Oudry représentant la fable de Jean de La Fontaine, 1755, BnF, Paris.« Ecoute, bûcheron, arrête un peu le bras ;
Ce ne sont pas des bois que tu jettes à bas ;
Ne vois-tu pas le sang lequel dégoutte à force
Des nymphes qui vivaient dessous la dure écorce ?
Sacrilège meurtrier, si on pend un voleur
Pour piller un butin de bien peu de valeur,
Combien de feux, de fers, de morts et de détresses
Mérites-tu, méchant, pour tuer nos déesses ?
Forêt, haute maison des oiseaux bocagers !
Plus le cerf solitaire et les chevreuils légers
Ne paîtront sous ton ombre, et ta verte crinière
Plus du soleil d'été ne rompra la lumière.
Plus l'amoureux pasteur sur un tronc adossé,
Enflant son flageolet à quatre trous percé,
Son mâtin à ses pieds, à son flanc la houlette,
Ne dira plus l'ardeur de sa belle Janette.
Tout deviendra muet, Echo sera sans voix ;
Tu deviendras campagne, et, en lieu de tes bois,
Dont l'ombrage incertain lentement se remue,
Tu sentiras le soc, le coutre et la charrue [...] »

(Élégies, 1584)

Le Château de Versailles, 1668, Pierre Patel, château de Versailles.

Mettons de l'ordre !

Combien madame de Sévigné les aimait, ses arbres ! Comme les Précieuses, elle y voyait un refuge et une source de méditation, voire de sagesse à l'exemple de La Fontaine qui n'hésite pas à le mettre en scène dans ses fables. Lequel, du chêne ou du roseau, pliera le premier ?

« Jardiniers à l'œuvre dans l'orangerie de Versailles », dans Instruction pour les jardins fruitiers et potagers, J. B. La Quintinie, Paris, C. Barbin, 1690. ENSP Versailles-Marseille, DR. L'agrandissement  expose le tableau de Jean Cotelle, Vue du Bosquet du Marais (ou S'il est reflet de l'Homme dans les cercles littéraires, il reste avant tout son outil à une époque où on se montre plus que jamais décidé à se « rendre comme maître et possesseur de la nature » (René Descartes, Discours sur la méthode, 1637).

Louis XIV et son jardinier Le Nôtre suivent le mouvement en développant à Versailles le jardin à la française. Gare à la feuille qui aurait l'audace de briser l'harmonie générale ! Les arbres trouvent bien sûr leur place dans ce tableau vivant, bien alignés le long des allées ou au garde-à-vous dans des pots, comme ces orangers en nombre impressionnant qui firent la fierté du Roi-Soleil.

Les souverains peuvent s'appuyer sur plusieurs générations de spécialistes de grande qualité, comme Jean Robin, responsable du Jardin des Tuileries pour Catherine de Médicis, père du robinier, Joseph Pitton de Tournefort ou encore Pierre Magnol auquel Linné consacra le magnolia.

Le buste de Pierre Magnol dans le Jardin des Plantes de Montpellier. L'agrandissement est l'une des planches qui illustre son étude de la flore des environs de Montpellier, des Alpes et des Pyrénées (8 volumes).Ce méconnu Magnol, professeur au Jardin des plantes de Montpellier, joua un rôle considérable dans la connaissance des plantes puisque ses recherches ouvrirent la voie à un classement par familles et non plus par simple ressemblance des feuilles ou des graines. Les scientifiques s'intéressent donc de près aux arbres, mais ils ne sont pas les seuls : le gouvernement s'inquiète enfin de la politique de défrichement qui a, pendant des siècles, changé le visage de la France.

Stop ! La royauté a besoin d'arbres ! A l'heure où les industries en tous genres se développent, il faut fournir toujours plus de bois. Colbert, inquiet surtout pour ses chantiers navals, imagine en 1669 une ordonnance dite « des Eaux et Forêts », ancêtre de notre code forestier.

Avec plusieurs milliers de troncs pour fabriquer une seule frégate, il faut voir venir ! On plante donc des chênes à perte de vue dans la forêt de Tronçais (Allier), et la construction des navires peut prendre son essor grâce à nos arbres, redevenus simple matière première.

La Forêt de Tronçais est la plus belle et la plus grande chênaie d'Europe. Située en Allier, elle possède des arbres âgés de plus de 400 ans. La Futaie de Colbert est l'un des espaces naturels des plus anciens de ce patrimoine naturel.

Et l'arbre sortit du chapeau...

20 000 espèces botaniques ! Ce chiffre donné par Daubenton en 1751 montre l'explosion des connaissances en sciences naturelles en ce début de siècle, puisqu'il a triplé en 70 ans.

Le Bounty en 1789 de retour de Tahiti avec des arbres à pain, détail, 1790, Robert Dodd, Canberra, National Library of Australia.Poussés par le désir de faire l'inventaire de la Création, les capitaines de navire sont en effet invités par l'ordonnance royale de 1726 à « apporter des graines et des plantes des colonies des pays étrangers pour le jardin des plantes médicales établi à Nantes », annexe du Jardin du roi créé à Paris par Richelieu.

Pendant tout le siècle, les bateaux vont ainsi décharger sur les quais des échantillons venant du monde entier grâce aux plus grands explorateurs : côté français citons Bougainville et son botaniste Commerson, et côté anglais Cook et Banks qui firent découvrir l'eucalyptus australien. Les plantes traversent alors les océans, et ce, dans tous les sens !

Ce n'est pas un hasard si l'on trouve aujourd'hui des arbres à pain, originaires de Polynésie, bien implantés à l'île de la Réunion et en Guyane par les soins de Joseph Martin. Rappelons que c’est d’ailleurs pour faire voyager cet arbre à pain que fut lancée la désastreuse expédition du Bounty.

Embarquement à Tahiti d'un arbre à pain, 1796, Thomas Gosse, Canberra, National Library of Australia. 55- Bernard de Jussieu et le cèdre du Liban, s. d.

La même passion animait un autre « curieux de fleurs », Roland-Michel Barrin, amiral de la Galissonnière et petit-fils de Michel Bégon, « découvreur » du bégonia. Pourtant cet officier de Marine, à l'occasion gouverneur du Canada, passionné de botanique, fit venir dans son domaine du Pallet (Loire-Atlantique), pour les étudier et les acclimater, un nombre impressionnant de variétés, parmi lesquelles le tulipier de Virginie et le magnolia.

Parfois, les botanistes doivent donner de leur personne pour enrichir leur collection, à l'image de Bernard de Jussieu qui alla chercher auprès d'un amateur anglais deux pieds de cèdre du Liban, en 1734. Les a-t-il vraiment transportés dans son chapeau après avoir brisé par maladresse leur pot ?

 Vue de l'île des Peupliers et du tombeau de Jean-Jacques Rousseau, 1795, Georg Friedrich Meyer, Chaalis, musée de l'abbaye royale.La légende, belle, dit toute la peine que se sont alors donnée les Lumières pour atteindre une connaissance encyclopédique de notre environnement, enfin rendue possible grâce au nouveau système de classification établi par Linné en 1735. Mais s'il s'agit d'aller vers l'exhaustivité, on espère aussi tirer parti des vertus qu'on soupçonne l'arbre de posséder. Certes, on connaissait ses effets thérapeutiques depuis des siècles, mais on commence à deviner qu'il peut aussi apporter des bienfaits à la terre comme à l'air.

À la suite de Rousseau, cet adepte des longues promenades dont le tombeau était à l'ombre des peupliers d'Ermenonville (Oise), on n'hésite plus à aller à la rencontre de celui qu'on voit comme un allié et un compagnon. Le romantisme n'est pas loin... N'oublions pas que l'arbre, en absence de GPS, a longtemps fait fonction de point de repère pour les voyageurs !



 
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