Michel Rocard (1930 - 2016) - La « guerre des deux gauches » - Herodote.net

Michel Rocard (1930 - 2016)

La « guerre des deux gauches »

« Je conviens qu’il faut "imaginer Sisyphe heureux"- serais-je, sinon, entré en politique ? » Cette phrase prononcée par Michel Rocard pourrait résumer à elle seule le destin de cette figure incontournable de l’Histoire de la gauche et de la France durant la deuxième moitié du XXe siècle.

Tout au long de sa vie, Rocard a trouvé son accomplissement dans l’inlassable travail de conviction qu’il a mené auprès de sa famille politique pour la convertir au réformisme. Il lui aura manqué le « bonheur » d’être élu président de la République qui aurait couronné une vie d’engagement née dans les décombres de la IVe République avant de se confondre avec les grandes heures de la Ve.

Jean-Pierre Bédéï

Michel Rocard et François Mitterrand en tête de manifestation le 8 octobre 1980 (Ouest-France) DR

Jeune intellectuel

Fils d'un physicien de grande réputation, Michel Rocard n’a eu qu’un seul engagement : le socialisme. En 1949, à l’âge de 19 ans, il adhère aux étudiants socialistes de Science-po, attiré par l’Europe qui est en train de se reconstruire, convaincu que face aux États-Unis, aux pays communistes, et aux pays sous-développés, « l’Europe a sa propre politique à suivre ». Cette position, il l’exprimera en 1954, devant l’Assemblée européenne des jeunesses politiques.

C’est là son premier combat, il s’inscrit ainsi dans une histoire européenne qui débute. Dans cette Quatrième République instable, le jeune Rocard est gagné par le virus de la politique. L’ancien scout toujours prêt à se dévouer pour la collectivité devient un militant qui veut rénover son parti dirigé alors par Guy Mollet, un socialiste « à l’ancienne ». Le buste de Robespierre trône dans son bureau encadré des portraits de Jaurès et de Blum…

À la tête des étudiants socialistes, il organise déjà des réunions, arrivant et repartant en coup de vent « toujours portant cette serviette, se rappellera Pierre Mauroy, dont on avait l’impression qu’elle lui avait été offerte en cours élémentaire et qu’il l’avait toujours gardée. »

Pendant ses études à l’ENA (École Nationale d'Administration), Rocard est aussi fonctionnaire dans un ministère. Il prend alors le pseudonyme de Servet - en référence à Michel Servet, victime, de l’intolérance au XVIe siècle, pour écrire des notes ou pondre des rapports en toute discrétion afin de respecter l’obligation de réserve imposée par son statut.

Rocard n’est pas marxiste. Il rejette le socialisme de plomb des pays communistes. Pour lui, le socialisme est émancipateur. C’est pourquoi, il n’a beau être qu’un simple militant, il s’implique dans une phase marquante et douloureuse de son époque : la décolonisation qui empoisonne la vie de la IVe République.

Rocard conteste la politique algérienne de Guy Mollet, président du Conseil, et organise avec les étudiants socialistes et les minoritaires de son parti leur première réunion publique « contre la guerre d’Algérie », en 1956. Deux ans plus tard, il est envoyé à Alger pour faire un stage en tant qu’énarque.

Comme les jeunes Français de sa génération expédiés là-bas en tant qu’administrateurs ou militaires, il découvre les atrocités de cette guerre qui laissera des cicatrices dans les mémoires des deux côtés de la Méditerranée qui n’ont pas disparues encore aujourd’hui. La rupture avec la SFIO devient inévitable. En 1958, il la quitte avec Alain Savary pour fonder le PSA qui deviendra ensuite le PSU (Parti Socialiste Unifié).

Dans les années 1960, Rocard va se construire dans une double opposition à Charles de Gaulle et à François Mitterrand. Il est l’animateur d’un modeste parti politique qui tente de prendre l’ascendant sur une SFIO qu’il considère comme vermoulue, compromise dans la guerre d’Algérie et à qui il reproche de s’être ralliée au Général.

Son objectif est de rénover la gauche. Mais dans une France reconnaissante dans un premier temps à de Gaulle d’avoir mis fin à la guerre d’Algérie, le petit PSU ne pèse pas bien lourd. À bord de cette embarcation brouillonne, tentée par une forme de gauchisme, Rocard apparaît comme atypique, se voulant rigoureux sur le plan économique et éthique, maîtrisant parfaitement les dossiers techniques mais prônant curieusement l’autogestion symbolisée à l’époque par Tito en Yougoslavie...

La cigarette au bout des lèvres, chaleureux même s’il ne garde pas la mémoire de ses interlocuteurs, Rocard parle un jargon technocratique qui lui sera reproché toute sa vie et dont il marmonne les fins de phrase dans un débit précipité. Il pige vite, il parle vite, toujours pressé entre deux trains pour participer à des réunions de militants du PSU alors que de Gaulle est au faîte de sa puissance, statue de Commandeur qui veille sur le pays. Il s’habitue à vivre à la bonne franquette et refaire le monde dans des arrière-salles enfumées.

La « guerre des deux gauches »

C’est à cette époque qu’émergent les bases de ce qu’on appellera la « guerre des deux gauches ». Car dans la mouvance socialiste, une autre personnalité cherche à faire main basse sur l’opposition à de Gaulle : François Mitterrand. Contre toute attente, il met le chef de l’État en ballottage lors de l’élection présidentielle en 1965.

Rocard et ses partisans le détestent : ils lui reprochent son opportunisme et son maintien au gouvernement durant la guerre d’Algérie. Pour eux, le grand homme de la gauche, la référence morale et intellectuelle, c’est Pierre Mendès France qui, lui aussi, n’a guère d’atomes crochus avec Mitterrand. Mais ce dernier, sur la lancée de sa performance électorale, s’appuie sur un outil qui vise à rassembler l’opposition : la Fédération de la gauche démocrate et socialiste (FGDS). Elle est composée de la Convention des institutions républicaines que préside Mitterrand, de la SFIO, et du parti radical-socialiste.

Le 10 mai 1966, Mitterrand tend la main au PSU, en lui proposant d’ouvrir le dialogue avec lui. Refus hautain des « autogestionnaires » qui ne veulent pas manger de ce pain-là. Pas question pour Rocard et ses amis de se dissoudre dans cette coalition dirigée par Mitterrand, flanqué de deux hommes du passé, l’indéboulonnable Mollet et René Billières, figure radicale-socialiste de la IVe République.

Rocard n’entend pas poser sur une photo de famille couleur sépia. Mais en continuant à faire cavalier seul avec son petit parti, il s’isole sur la scène politique alors que l’aura de De Gaulle pâlit.


Publié ou mis à jour le : 2019-04-30 08:14:58

 
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