Magie et divination étaient centrales dans beaucoup de sociétés antiques ; elles deviennent marginales dans la chrétienté médiévale. On note toutefois de premiers procès et bûchers pour sorcellerie à la fin du XIIIe siècle dans le Languedoc, en lien avec la traque des hérétiques cathares par l'Inquisition.
Ce sont les prémices de la « grande chasse aux sorcières ». Celle-ci est le fait de tribunaux laïcs. Elle sévit à la fin de la Renaissance et au début des Temps modernes entre 1560 et 1630. Elle affecte une bonne partie de l'Europe et même de l'Amérique du nord, essentiellement les régions montagneuses touchées par la Réforme protestante, de la Suisse à l'Écosse en passant par les Pyrénées. Les victimes, condamnées au bûcher, sont au nombre de 30 000 à 60 000, soit bien plus nombreuses que les victimes de l'Inquisition espagnole en quatre siècles. Ce sont en très grande majorité des femmes...
Tout bascule au XIVe siècle, à l'automne du Moyen Âge, avec la surpopulation des campagnes, le retour des famines et de la peste, les jacqueries et autres révoltes sociales, la guerre de Cent Ans et également le Grand Schisme au sein de l'Église romaine. Dès les années 1320, le pape Jean XXII invite les inquisiteurs à sévir contre les invocateurs du démon et, par la bulle Super illius specula, assimile les magiciens et autres jeteurs de sorts à des hérétiques.
On assiste à des crises mystiques et religieuses. L'Europe centrale est secouée par la prédication de Jan Hus et sa mise au bûcher en 1415. Dans le royaume de France livré aux bandes de soudards, on ne sait plus à quel saint se vouer et l'on finit par se tourner vers une sainte, pas n'importe laquelle, Jeanne d'Arc ! Elle-même finira sur le bûcher en 1431, à l'instigation de ses ennemis qui l'accusent de sorcellerie, pas moins !
Rien d'étonnant à cette accusation ! À la même époque, un chroniqueur lucernois, Hans Fründ, relate une des premières chasses aux sorcières dans le Valais, où plus de cent hommes et femmes ont été traqués sous l'accusation de vouloir élire un roi et renverser la Chrétienté, pas moins ! On voit alors apparaître les premiers traités de démonologie et les premiers bûchers de sorciers.
Dans cette première phase de répression, la parité entre hommes et femmes est plus ou moins respectée selon les régions, note l'historienne Martine Ostorero (L'Histoire, février 2019) : les hommes sont par exemple plus nombreux dans le canton de Vaud et les femmes dans le Dauphiné...
Par la bulle (dico) du 5 décembre 1484 (Summis desiderantes affectibus), le pape Innocent VIII ordonne une enquête sur les sorciers, les sorcières et la sorcellerie, en vue de définir les signes auxquels on peut reconnaître le pacte d'un individu avec le démon !
Deux ans plus tard, en 1486 à Strasbourg, deux inquisiteurs, les dominicains Henri Institoris et Jacques Sprenger, publient un traité sur la sorcellerie et la manière de la traquer : le Malleus maleficarum (le « Marteau des sorcières »).
C'est l'amorce d'une folie collective qui va affecter une grande partie de l'Europe et brouiller le discernement des plus grands esprits de l'époque. C'est aussi l'amorce d'une régression d'une rare ampleur du statut des femmes.
En rupture avec le « beau Moyen Âge », les corporations des métiers ainsi que les universités (médecine, droit) excluent les femmes de leurs rangs. Leurs honorables représentants ne se privent pas de dénoncer et poursuivre celles qui résistent et persistent par nécessité ou indépendance d'esprit à exercer leurs talents...
Le « Marteau des sorcières » désigne donc les femmes comme le vecteur du Malin. Ce traité va être de nombreuses fois réédité et tirera au total à 35 000 exemplaires ! Il va inspirer plusieurs ouvrages similaires et notamment le traité de démonologie de l'illustre Jean Bodin, plus connu pour son traité de science politique Les Six Livres de la République (1576). Cet esprit supérieur, contemporain de Montaigne, écrit son traité De la démonomanie des sorciers en 1580, après avoir participé en tant que magistrat au procès d'une sorcière, Jeanne Harvilliers.
Dès le XVe siècle, la traque des sorciers et plus spécialement des sorcières rejoint celle des hérétiques et des juifs. Ainsi que le note l'historien Jean Delumeau, « au début des temps modernes, en Europe occidentale, l'antijudaïsme et la chasse aux sorcières ont coïncidé » (La peur en Occident, 1979). C'est d'ailleurs au judaïsme que les inquisiteurs et les juges empruntent le vocabulaire de la sorcellerie : « sabbat », « cabale », « synagogue de Satan ». Ils se représentent aussi les sorcières enfourchant un balai ou un bouc pour se rendre plus vite au sabbat et copuler à leur aise avec Satan...
À la différence des inquisiteurs du Moyen Âge, les magistrats laïcs et les inquisiteurs de la Renaissance et des Temps dits « modernes » se persuadent de la réalité de tous ces rituels sataniques qui n'ont jamais existé que dans leur imagination et dans la bouche des personnes livrées à la torture. Celles-ci sont le plus souvent de vieilles femmes à l'imagination et à la parole débridées, mal aimées de leur entourage ou qui font imprudemment commerce de leurs talents de guérisseuses, voire de jeteuses de sorts !
Soucieuse d'affirmer son pouvoir, la justice civile déleste assez rapidement la justice ecclésiastique et l'Inquisition des procès en sorcellerie. Caractéristique de la Renaissance (fin du XVe siècle, XVIe et XVIIe siècles), ceux-ci débutent au XVe siècle mais la plupart ont lieu entre 1560 et 1630. Dans cette courte période de 70 ans durant laquelle sévit la « grande chasse aux sorcières », environ 30 000 à 60 000 malheureux vont être envoyés au bûcher, pour environ le double de procès.
Les estimations demeurent imprécises car aux procès en règle s'ajoutent des exécutions privées qui s'apparentent à des lynchages. En tout état de cause, c'est deux fois plus de victimes que la guillotine sous la Révolution ou l'Inquisition espagnole en quatre siècles !
Et cette fois, à la différence du siècle précédent, les femmes sont clairement visées : sur dix personnes poursuivies, on en compte sept à huit. Cette prépondérance va de pair avec l'exclusion des femmes de la vie publique. Les victimes sont le plus souvent des femmes célibataires ou veuves, indépendantes et jalousées, ou encore des femmes âgées, solitaires et marginales, qui survivent parfois en faisant commerce de leurs dons de guérisseuses, voire de leurs charmes. Notons aussi que leurs accusateurs sont essentiellement aussi des femmes. Les griefs sont divers et variés : jalousie, conflit d'intérêt, ressentiment après des soins qui ont échoué.
Cette réalité bassement sordide va être curieusement niée au XIXe siècle par l'historien Jules Michelet. Aveuglé par sa haine de l'Église médiévale, il va développer le mythe romantique de la sorcière en révolte contre le clergé et l'Inquisition dans son ouvrage La Sorcière (1862). Ce mythe tout à fait contraire aux enseignements de l'Histoire a été curieusement revivifié en 2018 par la journaliste suisse Mona Chollet avec son essai à succès : Sorcières : la puissance invaincue des femmes, Paris, La Découverte).
Les régions affectées à la fin du XVIe siècle par la « grande chasse aux sorcières » sont (à l'exception de la Pologne ?) marquées par la prééminence de la Réforme protestante (luthériens, calvinistes, presbytériens) ; ce sont des régions où les réformés sont en conflit aigu avec les catholiques. L'anthropologue Emmanuel Todd note de son côté que ces régions sont aussi marquées à la fin du Moyen Âge par la chute du statut de la femme en lien avec l'émergence du principe patrilinéaire, caractéristique de la « famille souche »... Dans ses recherches sur les systèmes familiaux dans l'Europe ancienne, l'historien a opposé la « famille nucléaire » primitive (papa, maman et les enfants) à la « famille souche » (un chef de famille qui a autorité sur ses enfants, l'aîné de ceux-ci ayant lui-même autorité sur les autres) :
• La famille nucléaire est caractéristique du monde anglo-saxon et du Bassin parisien et ce n'est pas sans raison que la démocratie moderne... et l'émancipation de la femme sont apparues dans ces régions,
• La famille souche prévaut dans le monde germanique mais aussi en Suède, dans les Pyrénées et le Sud-Ouest de la France, en Écosse, en Catalogne, etc.
Or, par un fait remarquable, ce sont à de rares exceptions près (Danemark, Pologne...) ces régions de famille souche qui ont connu, et de loin, la plus grande fréquence de bûchers aux XVIe et XVIIe siècles. Emmanuel Todd associe « la frénésie antiféminine de la chasse aux sorcières à la modification alors en cours des rapports entre hommes et femmes. Sur l'ensemble du continent, les couples se forment plus tardivement, dans une ambiance de négation du plaisir et de la chair. En Allemagne, le statut de la femme commence à chuter. À l'origine de la grande chasse aux sorcières, nous pouvons identifier un début d'émergence du principe patrilinéaire. » (Où en sommes-nous ?, Seuil, 2017).
Reste à se demander si l'émergence du principe patrilinéaire a fait le succès de la Réforme protestante ou si au contraire, celle-ci a conduit à l'émergence du principe patrilinéaire et à la chute du statut de la femme...
Entre folie et raison
La « grande chasse aux sorcières » sévit principalement en Allemagne. Le Saint Empire, qui compte au XVIIe siècle environ quinze millions d'habitants, recense la moitié des bûchers de l'Europe. Le petit Danemark en compte à lui seul environ cinq cents. Mais c'est en Suisse que leur fréquence rapportée à la population est la plus élevée. Dans le seul pays de Vaud, on compte un total de 1 700 bûchers (jusqu'à 25 en une seule année !).
La dernière sorcière, Anna Göldi, a été décapitée le 18 juin 1782 dans le canton suisse de Glaris. Elle a été réhabilitée le 28 août 2008.
La Suède est très atteinte, la Finlande et la Norvège beaucoup moins. La Pologne entre dans la traque sur le tard, au début du XVIIIe siècle, mais rattrape assez vite son retard ! L'un des pays les plus sages en la matière demeure curieusement l'Espagne, si l'on met à part les régions pyrénéennes.
Dans le royaume de France, les procès en sorcellerie restent limités et aboutissent assez rarement à des condamnations à mort du fait des procédures d'appel. L'historien Alfred Soman, cité par Jacques Roehrig, dénombre 104 exécutions (XVIe-XVIIIe siècles).
Le fait le plus notable se déroule en 1609 dans le Labourd, en pays basque, où quatre-vingts personnes sont brûlées à l’issue d’un procès itinérant de quatre mois, mené par Jean d’Espagnet, président au parlement de Bordeaux, et le juge Pierre de Lancre. Mandatés par Henri IV, ils étaient chargés d’apaiser un simple conflit local autour des revenus du nouveau port de Ciboure. Mais cette querelle dégénère rapidement en une vague d’accusations de sorcellerie visant des jeunes filles. La délation et la torture aidant, Pierre de Lancre, obsédé par l’idée de leur copulation avec le diable, transgressa toutes les limites du droit, contraignant des centaines d’enfants à témoigner contre leurs proches. Le retour des marins pêcheurs partis à Terre-Neuve et l’intervention de l’évêque de Bayonne, mirent un terme à cette folie criminelle.
Un autre procès en sorcellerie défraie la chronique, celui des « possédées de Loudun ». En 1630, des religieuses de cette ville au nord de Poitiers sont saisies de convulsions et accusent le curé Urbain Grandier de les avoir ensorcelées. Le curé se trouve être un libertin et, qui plus est, s'oppose à la destruction des murailles de la ville par le cardinal de Richelieu. Celui-ci laisse donc la justice locale suivre son cours et le conduire au bûcher le 18 août 1634.
Notons en Grande-Bretagne le contraste Écosse-Angleterre. L'Angleterre, seul pays d'Europe à interdire la torture (sauf dans les affaires d'État), recense « seulement » cinq cents exécutions (pendaisons) pour pacte avec le Diable. L'Écosse, bien que beaucoup moins peuplée, en recense trois fois plus. Le roi Jacques VI s'implique en personne dans les procès et se déclare « le plus grand ennemi de Satan ». Succédant à Elizabeth Ière sur le trône d'Angleterre sous le nom de Jacques Ier Stuart, il met alors un bémol à la chasse aux sorcières tant en Écosse qu'en Angleterre.
C'est en définitive le roi de France Louis XIV qui, le premier, met le hola à la folie. L'affaire de trop survient en 1669. À La Haye-du-Puits, un village du Cotentin, le bailli interroge un jeune homme saisi de visions. Celui-ci accuse des villageois de l'avoir forcé à assister à un sabbat. Là-dessus, les dénonciations se multiplient, plus délirantes les unes que les autres. Elles conduisent à une centaine d'incarcérations et trente-quatre condamnations, dont neuf, à mort. Le Parlement de Rouen, par excès de bigoterie, confirme les condamnations. Mais un parlementaire en désaccord, Claude Pellot, alerte le ministre Colbert. Le 7 août 1670, Louis XIV casse le jugement. Il signifie par là aussi que le roi garde la haute main sur les affaires de justice.
Là-dessus, la Cour elle-même est atteinte par les accusations de sorcellerie quand une femme, la Voisin, met en cause la propre maîtresse du roi, la marquise de Montespan, avant d'être brûlée pour sorcellerie à Paris, en place de Grève, le 22 février 1680.
C'en est trop pour Louis XIV qui, le 11 juillet 1682, promulgue à Versailles un « Édit du Roi pour la punition de différents crimes, qui sont devins, magiciens, sorciers et empoisonneurs ». Il signifie que les accusations de sorcellerie ne sont plus en elles-mêmes des motifs de condamnation. Elles le deviennent seulement si elles conduisent à un délit ou un crime avéré (escroquerie, viol, assassinat,...).
En attendant, la folie collective a eu le temps de traverser l'Atlantique et la Nouvelle Angleterre n'y échappe pas. Des calvinistes anglais, fuyant les persécutions, émigrent au Massachusetts et fondent la ville de Salem (aujourd'hui Danvers). En février 1692, des jeunes filles prises d'hystérie accusent des adultes de sorcellerie. Plus de cent cinquante sont jugés et vingt-et-une exécutions prononcées. Tous les condamnés sont pendus sauf un vieillard qui est lentement étouffé sous des pierres pour avoir tenu tête aux juges. Deux femmes enceintes sont pendues seulement après avoir accouché.
Cette tragique affaire des Sorcières de Salem aboutira à une repentance collective et une réhabilitation des victimes. Elle inspirera plus tard le dramaturge Arthur Miller. En 1953, il crée la pièce The Crucible (titre français : Les Sorcières de Salem), qui est aussi, en filigrane, une dénonciation du maccarthysme. Il est vrai que cette « chasse aux communistes » de l'après-guerre n'est pas sans analogie avec les horreurs du XVIIe siècle (dénonciations sans fondement, suspicion généralisée...).
Sources bibliographiques
Colette Arnould, professeur de philosophie à la Sorbonne, est l'auteur d'une remarquable Histoire de la sorcellerie (Texto, Perrin, 2009).
La « grande chasse aux sorcières » a fait l'objet d'une enquête passionnante, complète et très érudite par Jacques Roehrig : Procès de sorcellerie aux XVIe et XVIIe siècles - Alsace, Franche-Comté, Lorraine (éditions Trajectoire, 2016).
À noter deux magazines consacrés au sujet :
• « Le diable, de l'ange déchu à l'axe du Mal », Historia Thématique, N°98, novembre-décembre 2005,
• « L'Inquisition contre les sorcières », L'Histoire, février 2019.




• La « grande chasse aux sorcières »









Vos réactions à cet article
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constant vallverdu (12-03-2026 19:03:03)
Bravo et merci pour cet article remarquablement étayé . Et ce , concernant un sujet globalement méconnu .
Une page de l'humanité , peu glorieuse . ( une de plus )