Des chamans aux prêtres vaudou, la sorcellerie est de tous les âges et de toutes les civilisations. Le mot est un lointain dérivé du latin sors, qui désignait à l'origine un rituel de divination. Car tous les hommes aspirent, dans leurs moments de faiblesse, à prédire l'avenir et, le cas échéant, sont prêts à tout pour se concilier les bonnes grâces des puissances surnaturelles.
C'est paradoxalement à la fin du Moyen Âge, tandis que la foi reculait au profit de la raison, que les sorciers et sorcières commencèrent à être désignés à la vindicte publique et livrés au bûcher ! Un siècle plus tard explosa la « grande chasse aux sorcières », essentiellement en Europe centrale. Contemporaine de quelques-uns des plus grands esprits scientifiques qu'a connus l'humanité (Descartes, Galilée, Spinoza...), elle fit en soixante-dix ans environ deux fois plus de victimes que la guillotine sous la Révolution ou l'Inquisition en quatre siècles...
Comme Lucien Febvre (note), les historiens continuent de s'interroger sur la folie collective qui a conduit les Européens (une partie d'entre eux) à traquer et brûler les sorciers et plus spécialement les sorcières. On peut comparer ce phénomène avec le surgissement du racisme, de l'antisémitisme et des pogroms à la fin du XIXe siècle, en pleine euphorie scientifique...
Une réalité aussi ancienne que le monde
Dans un délicieux roman, Pourquoi j'ai mangé mon père (1960), l'écrivain Roy Lewis imagine de façon parodique comment les chasseurs-cueilleurs du Paléolithique en sont venus à se tourner vers le surnaturel et développer des rites propitiatoires, destinés à se fortifier et obtenir les faveurs des esprits. Sacrifices humains et animaux, cannibalismes, danses sacrées... Tout est bon à prendre.
Ces rites trouvent leur prolongement au Néolithique, dans les premières communautés sédentaires. Ils sont le fait d'individus auxquels le commun des mortels attribue des dons particuliers : guérison par imposition des mains ou encore divination.
La sagesse et le savoir sont aussi des facteurs de prestige. Dans la religion zoroastrienne, précurseur du monothéisme, apparue en Perse au VIIe siècle av. J.-C., les membres du clergé ont ainsi une grande réputation de sagesse, du fait notamment de leur excellence en astronomie. Cela leur vaut d'être qualifiés de mages, d'après la racine sanskrite maha, « grand ». De ce mot nous viennent par les Grecs magie et magicien pour désigner les phénomènes paranormaux et ceux qui les servent ou s'en servent.
La divination mais aussi la magie et les sortilèges sont très présents en Grèce comme à Rome. On use volontiers de tablettes d'imprécation et de poupées piquées d'épingles pour accabler ses ennemis.
L'un des maléfices dont les hommes ont le plus à se plaindre est l'impuissance ou « nouement de l'aiguillette », ultime vengeance de la femme délaissée !
La mythologie grecque accorde une grande place aux magiciennes Circé et Médée. La première, charmeuse en diable, retint Ulysse sur son île et transforma pour cela ses compagnons en cochons ! La seconde séduisit Jason, le chef des Argonautes, et entre autres crimes plus odieux les uns que les autres, fit périr ses propres enfants quand Jason la quitta pour une autre femme.
Notons que la sorcellerie et la magie, dans la pensée grecque, est essentiellement l'affaire des femmes : « Si la nature nous fit, nous autres femmes, entièrement incapables du bien pour le mal, il n'est pas d'artisans plus experts ! » dit Médée dans la pièce éponyme d'Euripide.
À Rome, dès le règne d'Auguste, au début de notre ère, les dérives de la magie et de la divination conduisent le gouvernement à proscrire les magiciens. La magie commence à avoir mauvaise presse même si, dans l'Évangile, les rois mages venus d'Orient apparaissent comme des personnages très sympathiques. N'ont-ils pas reconnu la divinité de Jésus avant tous les autres grands de ce monde ?...
L'invention du diable
Le mot « sorcier » apparaît au VIIIe siècle sous sa forme latine sorcerius pour désigner un « diseur de sorts ». Celui-ci, à la différence des mages, est en rapport avec les satans ou démons, que l'on peut assimiler à des anges déchus comme ceux qu'évoque le livre d'Ésaï, dans la Bible.
Après l'An Mil, ces démons laissent la place au diable, aussi appelé Satan. Il devient omniprésent sur les tympans des églises et sur les chapiteaux. On lui reproche d'avoir tenté de corrompre Ève, en prenant la forme d'un serpent.
Les Évangiles disent clairement aussi qu'il a tenté de corrompre Jésus lui-même lors de son séjour au désert. Il est bien naturel donc qu'il récidive auprès des simples humains en tentant de les embarquer vers l'enfer.
Les démons sont omniprésents dans l'imaginaire de cette époque. Sous la forme d'incubes (démons mâles) ou succubes (démons femelles), ils s'accouplent avec des humains et le fruit de ces unions ne laissent pas de surprendre. Dans la légende du roi Arthur, l'enchanteur Merlin serait ainsi le fils d'un incube et les fées Mélusine, Morgane ou encore Viviane ne seraient autres que des succubes !
Au XIIIe siècle apparaît le mot « sorcellerie » pour qualifier le commerce avec le diable, parfois assimilé à une hérésie et passible des foudres de l'Inquisition.
Toutefois, on se contente le plus souvent d'exposer en place publique les personnes soupçonnées de sorcellerie car on les considère comme de pauvres fous, plus dignes de pitié qu'autre chose. Soulignons que ces personnes sont à près de 90% des femmes.
À l'opposé de ce commerce avec le diable, les intercessions miraculeuses des saints et de la Vierge apparaissent tout à fait légitimes. Les innombrables hagiographies ou vies de saints qui racontent ces miracles convainquent leurs lecteurs que la magie d'essence divine est plus performante et plus bénéfique que la magie du diable. Ce dernier est d'ailleurs fréquemment berné, par exemple en acceptant de construire un pont contre la promesse d'emporter une âme en enfer, promesse qui ne sera jamais réalisée !
À partir du XIIIe siècle, en Occident, on instruit des procès contre les animaux domestiques coupables de méfaits comme d'avoir blessé ou dévoré un enfant. Il s'agit le plus souvent de cochons. Cette forme d'exorcisme est condamnée sans détour par les théologiens comme saint Thomas d'Aquin (1225-1294) ou les juristes comme Philippe de Beaumanoir (1250-1296). Il n'empêche que, sous la pression populaire, elle se développe à la fin du Moyen Âge et plus encore sous la Renaissance, au XVIe siècle. Faut-il y voir une relation avec le développement des procès de sorcières à la même époque ? La question est posée.












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